Vent froid à Kampala, le M23 dénonce Kabila

 

Après un suspense qui a duré toute une semaine, les délégués du gouvernement congolais et ceux du M23 ont finalement répondu présents hier à Kampala, à la cérémonie d’ouverture des pourparlers en rapport avec la situation sécuritaire de l’Est de la République Démocratique du Congo. Dans son mot de bienvenue, le ministre ougandais de la Défense, Crispus Kiyonga, a exhorté les deux parties à se parler franchement et fraternellement, en vue de mettre un terme à la guerre et à ses effets collatéraux. A l’en croire, la capitale ougandaise n’allait abriter qu’une phase des travaux. Quant aux conclusions et à la signature d’un compromis entre frères ennemis, elles allaient avoir pour cadre la ville de Goma, en territoire congolais.

Quant au chef de la délégation congolaise, le ministre Raymond Tshibanda des Affaires Etrangères, tout en souhaitant plein succès aux travaux en perspective, il a fait part de la volonté et de la disponibilité du président Kabila et de l’exécutif congolais de se mettre à l’écoute des doléances du M23 concernant les points d’achoppement de l’Accord du 23 mars 2009.

Aussitôt après, le Secrétaire Exécutif du M23 et chef de la délégation venue de Bunagana, François Rucogoza, s’est livré à des attaques en règle contre le pouvoir en place à Kinshasa. Il l’a notamment accusé de mauvaise gouvernance, de corruption, d’incitation à la violence, à l’exclusion, à la xénophobie contre les Congolais d’origine rwandophone.

Visiblement enflammé, il a imputé au gouvernement congolais le parrainage des forces négatives étrangères chargées de déstabiliser le Burundi (Front National de Libération du Burundi/FNL), le Rwanda (Forces Démocratiques pour la Libération du Rwanda/FDLR), et l’Ouganda (ADF/Nalu et LRA/Armée de Résistance du Seigneur) mais aussi de semer la mort et la désolation parmi les civils congolais du Nord-Kivu, du Sud-Kivu et de la Province Orientale.

François Rucogoza a poussé le bouchon jusqu’à déplorer le manque de leadership en République Démocratique du Congo.

Sans attendre que le médiateur et modérateur, à savoir le ministre ougandais de la Défense, ne lui accorde le parole, Raymond Tshibanda est passé outre le protocole pour exiger le droit de réplique, à la même tribune et devant les médias, ce lundi 10 décembre. Il a promis de déballer en règle le M23, coupable à son avis de violations graves des droits de l’homme, de massacres et pillages dans les territoires qu’il occupe depuis le mois d’avril 2012. Le ministre congolais des Affaires Etrangères a brandi sa « mise au point » comme préalable à toute poursuite des discussions avec les délégués de ce mouvement rebelle. Il ne veut pas accepter que des « gens qui n’ont pour toute légitimité que la kalachnikov viennent ainsi dépeindre les élus du peuple congolais ».

Le grave incident d’hier dimanche 09 décembre est perçu par les observateurs comme un très mauvais signal pour la tenue d’une réunion appelée à déblayer le chemin de la paix pour le peuple congolais. L’on craint que le dialogue, qui ne s’est pas encore établi entre Kinshasa et le M23, n’avorte de manière irréversible. Que va-t-il se passer si le représentant personnel du chef de l’Etat congolais, Joseph Kabila, « rentrait » dans le M23, comme il l’a promis solennellement hier ? Quelle serait la réponse de ce mouvement rebelle au déballage annoncé par Raymond Tshibanda ?

Hormis ces incertitudes d’ordre protocolaire, il y a l’épineuse question de l’ordre du jour. Dans l’entendement du gouvernement congolais, Kampala devrait servir uniquement à la réévaluation de l’Accord du 23 mars 2009, sur la base des revendications du M23 relatives aux dispositions qui n’auraient pas encore connu d’application. S’agissant des émissaires de Runiga, chef politique, et Makenga, chef militaire de la rébellion, tous deux absents à Kampala, la capitale ougandaise devrait abriter des négociations concernant, en sus de l’Accord du 23 mars 2009, les questions des droits de l’homme (mise en accusation du général Numbi dans le procès Chebeya, enquête indépendante sur les massacres de Bundu dia Kongo, massacre de 47 officiers et soldats du M23 à Dungu, levée de l’assignation à résidence de Tshisekedi), de la vérité des urnes (dissolution de la CENI et poursuites judiciaires contre son staff), de la bonne gouvernance, de l’amnistie des crimes de 2003 à ce jour, de la reconnaissance de grades des officiers du M23 et de leur intégration dans les FARDC, du rapatriement et de la prise en charge des réfugiés, du découpage territorial, de la participation de délégués du M23 dans les institutions, l’administration et le Portefeuille, etc.

Au regard des points de divergence qui se profilent à l’horizon, les observateurs jugent trop court le délai de deux semaines annoncé par le ministre ougandais de la Défense pour boucler des pourparlers précédés par une vive tension.

Roger Lumbala et Mbusa invités-surprise

Pendant que Kinshasa et le M23 s’entredéchirent autour des préliminaires d’un dialogue encore incertain, les députés nationaux Roger Lumbala et Antipas Mbusa Nyamwisi ont signalé leur présence à Kampala. Au stade actuel, le gouvernement ougandais comme son homologue congolais, de même que le M23, nient avoir adressé une quelconque invitation à ces deux personnalités sorties du pays peu après l’éclatement de la guerre de l’Est, en avril 2012, et condamnées de vivre en exil car accusées d’être en collusion avec ce mouvement rebelle.

Jusqu’à preuve du contraire, la diaspora congolaise n’est pas associée à la réunion de Kampala, même si le M23 a exigé sa participation, de même que celle de l’opposition politique, dont les groupes parlementaires ainsi que les partis absents des institutions ont décliné l’offre.

A quel titre Roger Lumbala et Antipas Mbusa trouvent-ils dans la capitale ougandaise. On ne manquera pas de le savoir. Car, il est impensable que l’un ait quitté la lointaine France et l’autre l’Afrique du Sud pour aller uniquement admirer les fleurs et arbres de Kampala.

Jacques Kimpozo

                                    

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