Un livre de Jean-Chrétien Ekambo : histoire du Congo-RDC dans la presse

J’ai coutume de taquiner notre « vieux », Pr lsidore Ndaywel, historien et linguiste connu et reconnu, avec cette boutade : «  Le Bon Dieu a créé la Géographie; le Diable a créé l’Histoire ». C’est dire simplement que l’histoire est une véritable Boîte de Pandore, avec du pire et du meilleur. C’est pourquoi j’ai coutume de dire aussi que l’historien n’est pas simplement un comptable des dates, des faits, des statistiques ; l’historien est un raccommodeur, un tisserand des temps et des espaces, un liseur de cauris et des signes du temps, un passeur des générations, un oracle des temps modernes. Il y a donc en lui, en l’historien, un peu de l’écrivain, un peu de l’herméneute, un peu du sémiologue. C’est en cela, n’est-ce pas que l’Histoire est une science et un art. C’est en cela que l’historien est en quelque sorte un artiste. Vous me voyez venir: en vérité, par ces propos qui sont pour moi un peu des alibis, je voudrais introduire et justifier ma propre présence, et surtout mon statut de modeste artiste et témoin ici et maintenant. C’est dire que le collègue Ekambo a pris un risque en m’associant, l’artiste, à cette belle cérémonie.

Mais je sais, cher Jean-Chrétien, que le cri du cœur et de l’amitié, chez toi, ont été plus forts que les contraintes du choix. Et je t’en remercie très fraternellement, cher ami ; et je vais tenter de me hisser à la hauteur de ta perspicacité, de ta perspective et de ton savoir.

«L’ouvrage du Pr Ekambo, Histoire du Congo-RDC dans la presse», est une aubaine, à la fois du point de vue historique, du point archivistique et, en fin de compte, du point de vue didactique.

Edité chez L’Harmattan à Paris, en 2013, l’ouvrage comprend 433 pages, réparties en 5 chapitres; des chapitres courts, aérés, lisibles et intelligibles, et ponctués par une bibliographie riche et à jour. Le livre est recouvert d’une couverture en noir et blanc, avec une galerie de photos des grands acteurs politiques belges et congolais : le roi Léopold ll, le premier ministre Eyskens, le président KasaVubu, les premiers ministres Lumumba et Adoula, quelques ténors de la Table Ronde dont Bolikango. ll ne manque que Moise Tshombe parmi les ténors illustrant cette couverture. La toile de fond de la couverture est une fresque en couleurs, avec des coupures de journaux en vrac, et en langue nationale, assorties d’un dessin humoristique évocateur. Le livre est préfacé par le Pr Isidore Ndaywel, auteur de l’Histoire générale du Congo.

            Devrais-je ajouter, détail attachant, que l’ouvrage est dédié à l’« éternelle  Assih, unique fille », selon les propres mots de l’auteur.

            Je disais que le livre d’Ekambo tombe à point nommé et comble un vide important de notre histoire. Comme le commente Pr Ndaywel, dans sa préface, «l’Histoire du Congo dans la presse» aurait pu s’intituler Histoire du Congo dans la presse et pour la presse. Et moi j’ajouterais, sans jeu de mots, que c’est I ‘Histoire du Congo dans la presse, et… la presse dans I ‘Histoire du Congo.

L’histoire du Congo dans la presse telle nous la présente l’auteur comporte beaucoup d’innovations en termes d’approche méthodologique et d’inédits. lci, c’est l’Ekambo enseignant, pédagogue, toujours serrant la vérité et la réalité de près, toujours argumentant, et quelquefois dissertant, comme dans ce débat qu’il introduit sur le principe de la liberté de la presse contenu  dans le Décret royal du 7 août 1959 (Lire p. 230-281)

Ekambo, ici, c’est également le journaliste, soucieux des moindres détails, des scoops, des reportages en zooms comme avec une caméra pro. Il emprunte là les qualités qu’il reconnait chez l’un de ses personnages de proue, le journaliste Edmund Morel, opposant notoire à l’œuvre de Léopold ll. Le journaliste Ekambo, à la suite du journaliste Morel nous rappelle trois règles sacro-saintes du journalisme : « primo, privilégier un seul sujet ou centre d’intérêt ; secundo, recourir à des sources d’information toujours plus abondantes ; tertio, recouper et vérifier constamment les données recueillies ».

            Ekambo, ici, c’est enfin l’historien, « des origines à l’indépendance », comme le signale le sous-titre. Tout y passe pendant cette période cruciale de la fondation du Congo; et tout y passe par le  regard pour ainsi dire, par les prismes de la presse, sous toutes ses expressions. Tout, c’est-à-dire : l’aventure de Stanley, journaliste et explorateur, les astuces et le lobbying du roi Léopold

ll pour la mainmise sur le bassin du Congo, notamment en prévision de la fameuse conférence de Berlin de 1885 ; les critiques de la société civile, notamment celles des missionnaires protestants et des écrivains comme Mark Twain ou, d’une certaine manière, Joseph Conrad, ainsi que celles d’une frange de la communauté internationale; la participation héroïque des soldats congolais de la Force Publique aux deux guerres mondiales, l’implantation des premiers organes de presse, y compris en langues nationales, l’émergence d’une classe d’ « évolués » mais aussi, de leur part, les premières revendications en vue de l’émancipation socio-politique du Congo-belge, les rivalités pour le leadership chez les hommes politiques congolais (cas de l’Abako et du MNc), l’ «  équinoxe de janvier », tel que le commentaient les journalistes belges à propos des émeutes du 4 janvier 1959 à Kinshasa ainsi que ses conséquences, à savoir les prémisses et les promesses de l’indépendance du Congo ( sans atermoiements funestes, mais sans précipitation inconsidérée , selon la formule historique du roi Baudouin, les rivalités en milieux politiques et médiatiques belges en Belgique et au Congo- belge ; et ,enfin, le 30 juin 1960, date fastueuse, mais date fatidique !

            Au demeurant, tout ce parcours historique est assez connu, dirait-on, mais l’auteur y a mis une touche personnelle de dialecticien et de chercheur intrépide en crevant et en creusant encore plus la réalité dans ses coins reculés. ll ressort finalement de cette saga des détails médiatiques plus inédits que jamais.

            Par exemple, on a toujours présenté Stanley comme le grand explorateur; nous avons oublié le journaliste d’aventure et à sensation. On connaissait les astuces de Léopold ll, mais on savait peu combien, en Belgique même, vers la fin et à cause de l’Etat indépendant du Congo, une partie de la presse  a soutenu à bras-le-corps et une autre l’a combattu farouchement. On connaissait, à propos des campagnes de « civilisation » orchestrées par Léopold ll l’extrême dureté des traitements infligés aux nègres, jusqu’à la limite du tragique, comme cet épisode de 267 nègres importés pour ainsi dire en Belgique, en vue de garnir et d’agrémenter,’ grandeur nature, les galeries et les stands coloniaux transformés en villages naturalistes, et qui a mal fini avec sept morts, à l’époque ensevelis en toute discrétion, sans les médias, sous quelques mottes de terre, en bordure du Musée de Tervuren. Peu d’entre nous connaissaient leurs noms et leur sexe. Les voici. Femmes : Sambo, Mpemba, et Ngemba.

Hommes : Ekia, Zwao, Kitukwa et Mibange. Les restes des sept infortunés sont toujours là, bien loin de la terre natale, probablement sans paix éternelle… On connait Simon Kimbangu et ses visions messianiques dérangeantes pour l’administration coloniale, mais peu d’entre nous connaissent Maria Nkoi,  prêtresse chez les Ekonda, qui elle aussi, à la même époque, a reçu une révélation et un pouvoir de guérison, et qui a été jetée en prison en 1921. Sans compter le mouvement Kitawala né après la première guerre mondiale ou encore la loge secrète ANIOTO constituée d’hommes-léopards de la région du Haut-Aruwimi. On connait l’ambiance épicurienne de Lipopo-Léo-Kin-Malebo, mais qui se souvient encore, sauf peut-être les spécialistes, que la toute première bière fut bue par le premier ambianceur kinois, le soir de la bonne année 1926? On sait à peine que la première radio de Kinshasa, Radio-Léo, a été créée au sein du Collège Albert, actuel Collège Boboto (où j’ai fait moi-même la majeure partie de mes études).  Beaucoup d’entre nous ne donnent au Manifeste de «Conscience Africaine» qu’une dimension socio-politique; on a oublié que Conscience africaine est d’abord un journal, et que le Manifeste a été produit dans son numéro spécial de juillet-août 1956. A propos justement du «Manifeste de conscience africaine», peu d’entre nous probablement savent qu’en réalité, c’est de là qu’est né le projet du parti politique Mouvement national Congolais, récupéré par Patrice Lumumba.

D’autres détails presque inédits jalonnent cette histoire dans la presse et de la presse : par exemple les carnets de la 2e  guerre mondiale, jour après jour, et en Belgique et au Congo. Par exemple les soubresauts des émeutes du 4 janvier à Kinshasa, heure après heure. Par exemple les préparatifs et l’organisation de la Table-ronde de Bruxelles (20 janvier- 20 février 1960), véritables éphémérides détaillées, avec certes des péripéties de positionnement et de représentativité, avec surtout la constitution du Front commun des leaders congolais, à l’initiative de Marcel Lihau, alors président des étudiants congolais en Belgique.

            Attardons-nous, à ce propos sur la journée mémorable du 30 juin 1960, avec un reportage minutieux sur les dispositions logistiques en place, avec l’ambiance à peine feutrée parce que perturbée. De temps en temps par des militants impromptus, avec la fébrilité du premier ministre Lumumba, appliqué à corriger son fameux texte (LIRE 384-385).

            Pour tout dire, le livre de Jean-chrétien Ekambo est une mine de pépites et il se lit d’autant plus agréablement que ça et là, l’auteur, égal à lui-même, la pimente de métaphores pittoresques et d’un zeste d’humour épicé.

« L’histoire, écrit-il, sait gratifier d’audible voix les muettes saisons de la vie, ses précoces aubes ou ses tardifs crépuscules ». Toujours égal à lui-même, il inocule, je l’ai dit, son humour pince-sans-rire. A titre d’exemple, il rappelle avec le sourire, le mythe populaire du fameux « Livre d’or », soi-disant

symbole de la légitimité que seul aurait détenu le gouvernement Gizenga en

exil à Stanleyville, au motif que ce dernier aurait emporté avec lui l’acte original d’accession du Congo à l’indépendance. L’auteur finit par exhiber le fameux

Acte en fac-similé. A titre d’exemple enfin, ce commentaire sans commentaire : à la cérémonie solennelle du 30 juin 1960, «  Lumumba fut applaudi sept fois, Kasavubu deux fois, et le roi Baudouin aucune fois »

Que dire en guise de récapitulation, sinon que le livre d’Ekambo ouvre une perspective intéressante, à la croisée des savoirs. Grâce à la presse, l’histoire du Congo prend un relief particulier et devient une vraie saga : la découverte du bassin du Congo et ses enjeux, les controverses tendues en Belgique sur le destin de la colonie, l’émergence de ra parole nègre à travers la presse coloniale’ malgré la censure. Nous reviennent de loin ces paroles prophétiques du journaliste Lomami-Tchibamba : « Quelle sera notre place dans le monde de demain ? ». Nous reviennent les titres emblématiques des journaux qui jadis ont fait la pluie et le beau : L’Etoile du Congo à Elisabethville, L’Avenir colonial belge à Léopoldville, le mensuel belge Congo, Radio-Congo-Belge, L’Essor du Congo, Le courrier d’Afrique, Actualités Africaines, La Croix du Congo, Le Coq chante,  La Voix du Congolais, Dia, Conscience Africaine, Présence Africaine, Le Stanleyvillois, Quinze, L’hebdo kinois «  Congo », l’hebdo « Indépendance », etc.

Déjà pointent à l’angle et entre les lignes des éditoriaux, les ambitions politiques de bon nombre de rédacteurs comme Kasavubu, Lumumba, Bolikango, Mobutu, les frères Kanza, Ngalula, lléo, etc.

Que dire par ailleurs sinon que le volet strictement culturel n’est pas en reste dans cet ouvrage : les premiers journalistes de notoriété comme Alphonse- Jules Wauters, rédacteur en chef de la revue Mouvement géographique en Belgique; comme en revanche au Congo, Bolamba, Lomami-Tchibamba,

Kanza, ne sont-ils pas des écrivains, des littéraires (poètes, romanciers, essayistes) ? On notera aussi la part de la presse en langues nationales, et cette incise de l’auteur sur la propagation du lingala. Langue préfabriquée pour des besoins de véhicule communicationnel de la Force Publique à partir de

Makanza dans la province de l’Equateur jusqu’à gagner Léopoldville, jusqu’à être relayée par la force de la musique. De même, s’agissant du style des discours du 30 juin 1960, Ekambo apporte quelques nuances utiles : que, dans l’histoire, le discours volcanique de Lumumba a fini par occulter ceux de Kasavubu et du roi Baudouin (même si, en soirée de gala devant la délégation royale, il a dû concocter un autre discours réparateur). En fait, la lecture d’Ekambo m’a incité à la relecture du discours du président Kasavubu, et je me rends compte que, contrairement aux préjugés, ce discours n’était pas celui de la compromission mais celui du compromis : c’est le seul discours à avoir fait l’éloge des traditions, des langues africaines ainsi que de la promotion des identités africaines.

            Toujours sur ce volet culturel, permettez-moi d’émettre un tout petit regret : il s’agit de la discrétion de l’auteur sur la présence plus que symbolique de l’orchestre African Jazz de Joseph Kabasele à la Table ronde de Bruxelles, présence rendue célèbre par la chanson « indépendance cha cha », véritable morceau d’anthologie et d’archive.

            Et voici mon mot de la fin. J’ai coutume de dire que qu’il nous revient, à nous historiens, journalistes, enseignants, artistes, de reconstituer de façon vivante et popularisée les lignes-forces de notre histoire. Ce qui me frappe, parmi ces lignes-forces, c’est la récurrence de la résilience et de la résistance de notre peuple sous toutes formes. Le devoir de résistance agit depuis Kimpa Vita jusqu’à Lumumba, en passant par Maria Nkoi, les Kitawala, les grévistes dockers du Katanga ou du Bas-Congo, les jacqueries paysannes de l’Equateur ou du Bandundu, les mutineries des soldats du Kasaï, les revendications des

« Evolués », les émeutes populaires à Kinshasa ou à Kisangani, les satires des écrivains et des artistes (pour ne s’en  tenir qu’à la période d’avant- l’indépendance)…

            J’ai coutume de dire qu’il n’est pas vain que nous retracions la trame de fond, la lame de fond de cette résilience et de cette résistance en en faisant la promotion à travers les adaptations de l’imaginaire, pour des raisons évidentes d’édification de la conscience nationale, notamment chez les jeunes. J’ai coutume de dire que les artistes ont entre autres rôles, celui de donner de l’épaisseur à l’histoire et de l’affranchir de l’austérité et du conformisme passablement compassés propres aux traditions et à l’érudition savantes.

Preuves de cette épaisseur à l’histoire: l’ivoirien Bernard Dadié avec la pièce Béatrice du Congo /en hommage à Kimpa Vita), Ndaywel dans Alfonso 1er, le monarque réformateur du royaume du kongo ; Antoine Zola dans «Les fils de la mer»  en souvenir des révoltés contre la traite négrière, Philippe Elebe Lisembe dans «La passion de Simon Kimbangu», Dieudonné Bolamba dans Gongo Leteta», Aimé Césaire dans «Une saison au Congo,  Joseph Kabasele à travers toute cette élégie chantée en hommage au héros national Lumumba ; Raoul Peck, le cinéaste haïtien à travers le film «Lumumba», la belge Anita Van Belle, avec Errances, complainte dramatisée sur le martyre de Lumumba, Kinkela vi Kansi à travers son Anthologie de la chanson congolaise de contestation… (pour ne s’en tenir encore une fois qu’à des thématiques d’avant-l ‘indépendance).

            Vous voyez : les écrivains et les artistes sont les relais des historiens et les amplificateurs de l’histoire. J’ai l’impression, avec ce qui se passe ici et maintenant, que la coalition artistes-journalistes-enseignants-historiens-grand public, est sur la bonne voie.

Merci donc et félicitations, cher Jean-Chrétien ; et à bientôt, n’est-ce pas, pour la suite des évènements !

Pr Lye M. YOKA

lnstitut National des Arts de Kinshasa (lNA)

Kinshasa, 28/09/2013

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