Un autre monde est possible : l’altermondialisme

 

« Si I’on veut exercer une influence politique dans une société, écrit Anthony Fischer, il ne faut pas faire de politique, il faut travailler à changer les idées » et aussi, je dis à la suite de Paul Eluard que l’autre monde est possible et il est déjà dans celui-ci.
            Dans les pages précédentes, j’ai essayé, comme tant d’autres chercheurs, de montrer qu’on n’arrête pas le phénomène de la mondialisation. Car quelque part, on ne peut pas freiner les progrès technologiques tout comme on ne peut arrêter l’élan des êtres humains vers un « village planétaire ». Dans I’incapacité de combattre un tel progrès et un tel élan, les adversaires acharnés de la mondialisation parlent désormais non de « l’anti-mondialisme, » mais plutôt de «  I’alter mondialisme, » C’est-à-dire une mondialisation à visage plus humain et plus social. Une autre mondialisation qui « fait de la condamnation de la mondialisation néolibérale un «  acte de foi » qui rejette I’accumulation de la richesse sans réglementation et de la croissance sans limite qui ont coûté et coûté encore la vie à des personnes et détruit une grande partie du patrimoine naturel de la planète.

            C’est en opposition clairement affichée contre l’ordre mondial néolibéral que le mouvement alter mondialiste va se développer. C’est contre l’ordre de la suprématie du marché et de la production que les partisans d’une possibilité d’un autre monde vont s’activer. S. Latouche a bien montré les dangers du marché planétaire dans son livre portant le même titre. L’alter mondialisme condamne le principe d’autorité axiomatique selon lequel « il n’y a pas d’autres systèmes économiques que le capitalisme néolibéral… » devient dès lors un «  péché contre la liberté. » Il condamne aussi I’idée « chacun pour soi le marché pour tous…plus le monde sera ouvert, plus la croissance sera élevée, plus le bien-être se généralisera. » A. Samuel écrit – « ouvrez, privatisez et le marché fera notre bonheur. » La thèse de mon collègue Mpala Mbabula sur le Matérialisme historique, alter mondialisme et utopie post moderniste est intéressant à lire.
            Le camp des pays riches du Nord que Jean Ziegler appelle «  les maîtres du monde » ont, dans le contexte de défendre les intérêts du grand capital, pris I’habitude de se rencontrer régulièrement dans une grande « messe des forts » qu’ils ont appelé «  Forum économique Mondial. » Les altermondialistes voulant faire entendre leur voie et gêner ainsi ce forum, ont trouvé qu’il était bon de constituer un forum alternatif qu’ils ont appelé « Forum Social Mondial. » Pour eux, « un autre monde plus humain est possible. » Prenant petit à petit racine tout au long du XXème siècle, l’alter mondialisme a pris réellement de I’ampleur au début des années 1980 dans les pays du sud avec la lutte contre la dette du tiers monde, I’organisation Mondiale du commerce, et les plans d’ajustement structurel du Fonds Monétaire International. Il apparaît en Europe, aux Etats-Unis et en Corée à partir de 1994. Les manifestations de Seattle en 1999 sont les premières manifestations alter mondialistes médiatisées à grande échelle. Elles proclament haut et fort : « Un autre monde plus humain est possible ; » « un espace public planétaire de la citoyenneté » est possible, un espace monde alternatif à la tyrannie de la mondialisation néolibérale est possible. Les représentants des plus forts rassemblés à Dallas ont été certainement surpris par le rassemblement alter mondialiste de Gènes en 2001. Les G8 ne veulent rien entendre de tout ces « bruits » même si au cours des manifestations il y a eu la mort d’un homme tué par une balle de la police italienne. De l’heureuse mondialisation on est passé à la contestation plus virulente et plus visible. Les fora sociaux mondiaux se multiplient, de Porto Alegre à Bombay. En 2007 les Etats-unis, pays par excellence du néolibéralisme, ont eu le plaisir d’accueillir à Atlanta leur premier Forum social. A son tour l’alter mondialisme s’est mondialisé’
            A lire la grande littérature sur l’alter mondialisme, on se convint de plus en plus qu’une « mondialité plus humaine » est possible. Une mondialité qui, sans relâche, questionne la forme contemporaine de la façon marchande et financière d’être de l’économie du monde. Le mouvement, me semble-t-il, trouve son fondement dans la spiritualité et dans la prise de conscience d’une lutte commune contre les effets pervers du matérialisme fétichiste qui nie les valeurs humaines fondamentales. C’est dans ce sens que des sociologues comme E. Morin et R. Motta plaident pour une éducation à l’ère planétaire.
            Aujourd’hui, le mouvement parait fort et irrésistible même si visiblement il a tendance à s’essouffler. C’est normal. En son sein on note en effet la convergence de courants multiples qui l’affaiblissent. Les alter  mondialistes sont un ensemble groupant des personnes des groupes d’horizons divers : paysannerie, masses populaires, petite bourgeoisie du sud et du nord, pauvres, salariés précaires des pays industrialisés, syndicats ouvriers, enseignants, associations de consommateurs, chercheurs et universitaires, jeunes et vieux des horizons divers, organismes non gouvernementaux, Eglises et tendances religieuses diverses, mouvements écologistes, antimilitaristes, féministes communistes, marxistes, trotskystes, nationalistes, anarchistes… Ajouter à cela toute la panoplie de ceux des personnes qui estiment que le monde, sous la coupe de la mondialisation néolibérale, est économiquement anarchique, injuste et déséquilibré. Un monde qui croupit dans I’insécurité alimentaire, écologique ; un monde où l’effet de serre est énorme; un monde où les armes chimiques et nucléaires font vivre l’humanité sous la peur du lendemain. A ce sujet, je conseille l’intéressant ouvrage de F. Houtafi et F. Polet intitulé L’autre Davos: Mondialisation des résistances et des luttes.
Dans ses stratégies, le mouvement veut mondialiser le plus possible l’opinion publique internationale face aux méfaits de la mondialisation néolibérale. Mais, hélas, se muant dans cette nébuleuse appelée « société civile » le mouvement alter mondialiste se définit mal face à des réalités différentes et même divergents. A ce sujet on peut lire I’article de Ph. Constantineau sur «L’évolution de la société civile dans le contexte de la mondialisation. En dépit de tout cela, moi j’y crois comme d’ailleurs la plupart des esprits lumineu» On ne rêve plus. On est bien dans la « crise du rêve. » Dans la « crise d’espérance » comme le dit si bien le philosophe congolais Kâ Mana. Je crois, à ce cri « L’autre monde plus humain est possible. » Les peuples entiers ne peuvent pas se laisser simplement capter et enfermer longtemps dans un moule mondial néolibéral ; dans une sorte de nasse’ comme des poissons qui y entrent aveuglement, tout en se croyant libres ; et quand ils arrivent au fond de la nasse, ils comprennent qu’il n’y a plus de chemin de retour et qu’ils sont devenus esclaves.
                                                                                                                                                                                                                       Pr Kambayi Bwatshia 

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