Soeur Ghislaine Manda : « La qualité d’un élève dépend de la qualité de l’enseignant»

Au-delà de leur vocation spirituelle, les sœurs de la Congrégation de Saint Joseph de Turin, montrent par leurs œuvres, l’importance qu’elles accordent à l’instruction et à la formation intégrale, le plus souvent, des enfants vivant dans les périphéries. Ce souci de transmettre une formation de qualité même dans les endroits reculés se traduit par le complexe Saint Joseph appelé autrement  « Madail », situé au  quartier Lwebo à Kimbanseke, vers la route de Mokali. Deux journalistes du Phare ont interrogé à ce sujet, la sœur Ghislaine Manda, le lundi 14 janvier 2014 à son bureau.  Celle-ci est mère supérieure de l’une des communautés des sœurs de la congrégation et Préfet de l’une des écoles du complexe.

Le Phare : Quand on parle de Madail on voit surtout ses écoles. Comment sont-elles organisées ?

Sr Ghislaine Manda : Le complexe compte 5 écoles dont 3 primaires (Misani pour les filles, Mukasa pour les garçons et Saint Fréderic mixte)  et 2 secondaires (le lycée Saint Joseph pour les filles et le collège Saint Fréderic (mixte à partir de la troisième année). Chaque école est autonome dans son organisation mais dans un même esprit qui est celui de la congrégation. Toutes ces écoles sont coordonnées par les sœurs à l’exception du Lycée St Joseph qui a à sa direction un laïc. Puisque nos écoles sont agréées par l’état, nous nous soumettons au programme ministériel.

Quelle est la mission que poursuit Madail ?

Les sœurs de la congrégation, à travers leurs écoles, visent la formation sur tous les plans (intellectuel, moral, spirituel et physique) de tout l’homme pour le développement harmonieux du pays. Ainsi, nous nous efforçons d’investir beaucoup dans les milieux reculés, souvent oubliés et délaissés. Nous estimons que cette partie de la population a également le droit de bénéficier d’une instruction de qualité afin de pouvoir sortir en son sein des élites capables de servir et défendre valablement leur pays.

Kimbanseke n’est pas la seule périphérie de Kinshasa où le niveau de vie de la population pose problème. Votre congrégation mène-t-elle d’autres actions ailleurs ?  

Notre congrégation est également implantée au plateau des Bateke où au départ, nous n’avions pour but que de faire les champs. Mais au regard des conditions sociales des habitants des environs, nous avons estimé indispensable d’ouvrir une école et un dispensaire pour aider cette population et soulager tant soit peu sa peine. Nous sommes aussi à Ouvira, à Bukavu, à Kisanji au Bandundu, là où la première communauté de la RDC a commencé. Toujours dans le Bandundu il y a 2 communautés à Gungu et deux autres à Kikwit (une des postulantes et l’autre des sœurs étudiantes). Et en Afrique, nous avons  une communauté au Tchad et trois en République Centre Africaine  dont celle de Markula qui est temporairement fermée suite à la guerre qui se vit dans ce pays.

Le complexe St Joseph fait parti des écoles de l’Etat. Pouvons-nous connaître l’apport de ce dernier dans la tenue de ces établissements ?

L’Etat Congolais alloue des frais de fonctionnement aux écoles primaires. Malheureusement, suite aux abus de certains responsables des écoles secondaires de Kinshasa, l’état avait décidé de supprimer ces frais. Mais puisque nos enseignants sont fonctionnaires de l’Etat, ils perçoivent leurs salaires.

La suppression des frais de fonctionnement par l’Etat pèse-t-elle sur vos établissements ?

Enormément.  Même si le montant n’était pas très consistant, cela nous aidait au moins à résoudre certains problèmes, tels que ceux  liés aux infrastructures et aux outils de travail.  Il y a insuffisance des bâtiments et d’ouvrages  scolaires, manque d’une salle informatique appropriée, insuffisance d’ordinateurs, absence de connexion et plusieurs autres difficultés. Vous comprenez que si l’état continuait à nous donner ce peu d’argent, ça pourrais accélérer la réalisation de certains projets. Maintenant, nous nous débrouillons avec nos propres moyens. Je profite de cette occasion pour demander aux autorités de revoir leur décision à ce sujet et  sanctionner seulement les coupables au lieu de pénaliser même les innocents.

Malgré les difficultés dont vous venez de parler, nous constatons quelques transformations positives au sein du complexe, particulièrement au collège dont vous êtes préfet. D’où provient l’argent ?

Nous nous organisons avec les frais scolaires que paient les élèves pour maintenir l’école. Mais cela n’est toujours pas facile parce que nous sommes dans un milieu pauvre où les parents ne règlent toujours pas à temps ou totalement les frais exigés. Je tiens quant même à souligner qu’auparavant, les missionnaires qui finançaient le complexe avec leurs amies en Italie. Présentement, puisque ce n’est plus le cas, nous sollicitons de l’aide par-ci par-là et très souvent ce n’est toujours pas au rendez-vous. Du moins en 2002, la représente légale avait recouru à la Banque mondiale et celle-ci avait fait un don significatif au complexe. Et cela nous avait permis de réhabiliter quelques bâtiments du complexe et acheter des matériels de laboratoire au collège Saint Fréderic.

Nous remarquons que la corruption et la tricherie touchent de plus en plus le secteur  éducationnel. Que faites- vous pour lutter contre ce fléau au sein de votre établissement ?

Nous sensibilisons constamment nos élèves au travail pour éviter la facilité. Lorsqu’un enseignant ou un élève est attrapé en flagrance, il est exclu définitivement. Nous avons enregistré quelques cas isolés de ce genre et la sanction s’en est suivie conformément au règlement d’ordre intérieur. Même après avoir appliqué la force ou les  sanctions, nous revenons toujours à la sensibilisation parce que nous estimons que ça reste le meilleur moyen pour éradiquer les antivaleurs dans la société.

 La majorité des élèves du complexe Saint Joseph sortent des familles où le niveau intellectuel est bas. Comment faite vous pour remonter la pente et ressortir la qualité ?

La qualité de l’enseignement dépend de la qualité de l’enseignant. Raison pour laquelle, les recrutements des professeurs chez nous sont rigoureux. Après évaluation du dossier du professeur candidat, ce dernier est soumis à deux évaluations, dont l’entretien et l’exposé du cours en ma présence en tant que préfet, de toute mon équipe dirigeante ainsi que d’un ou deux professeurs du domaine. A partir même de l’entretien, je peux déjà déceler certaines qualités indispensables pour un bon enseignent telle qu’une bonne expression et la maîtrise de la langue française. C’est après toutes ces démarches que nous décidons sur le sort du candidat. Toujours dans le but de préserver la qualité de l’enseignement  chez nous, nous organisons des séances de renforcement de capacité des enseignants, des réunions pédagogiques d’évaluation ainsi que des contrôles des documents pédagogiques. Et pour inciter les professeurs à la recherche scientifique, nous effectuons des visites surprises dans les salles de classe pendant les heures de cours. Ces visites nous permettent de nous enquérir de la qualité des cours, de  la manière dont ils sont transmis par les instructeurs et de la réceptivité des élèves. D’où l’importance pour nos écoles d’engager des personnels (administratifs, enseignants)  qui ont fait l’UPN ou l’ISP/Gombe, étant donné que c’est leur domaine. Et s’agissant des élèves, nous organisons des séances de discussions, des visites guidées, des exposés, etc.

 Le complexe St Joseph, comme vous le soutenez, comporte des écoles qui dispensent une formation de qualité dans un milieu ou la majorité des parents sont pauvres. Tenez-vous compte de cet aspect de chose dans la fixation des frais scolaires ?

Il est bien évidant que nous tenons compte de ce point puisque nous ne sommes chers. Malgré cela, il ya toujours des parents qui paient difficilement et nous sommes obligés de renvoyer  quelques fois les enfants à la maison pour stimuler les parents à régulariser la situation. Il y a aussi certains élèves qui sont pris en charge par l’école. C’est le cas d’un élève dont la famille a été dépouillée de tout après la mort de leur père. Il venait à l’école avec des habits en lambeaux. Quand la sœur surveillante m’a parlé de sa situation, nous lui avions donné de nouveaux uniformes.

Propos recueillis par Myriam Iragi et Perside Diawaku

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