Restaurer et réinventer la grandeur du Congo

 

Le pays est corrompu…« Tala kaka… » Par le Pr Kambayi Bwatshia M.A., Ph.DL’observation banale du comportement de la société congolaise laisse voir que l’Etat congolais est atteint d’un autre type de pandémie qui sévit avec une vigueur dévastatrice dans tous les domaines de la vie nationale. C’est la corruption. Cet état d’être sociétal rendu abîmé par le harcèlement de cette duelle occulte, à la fois diluée, sophistiquée et secrète, est entourée de l’opacité faite de manipulations complexes et difficilement décelables. C’est une maladie contagieuse difficile à combattre étant donné qu’elle séduit et qu’elle est bien capable de s’adapter, pour déjouer, aux efforts qu’on peut déployer pour en venir au bout. Séduire, c’est tenter de plaire dans l’ombre en dehors des normes et des procédures qui rendent aléatoire son opérationnalité.

Dans le contexte de la gouvernance d’un Etat comme la RDC, la corruption va de paire avec l’exercice abusif du pouvoir dépourvu d’idéologies politiques capables de conduire les affaires publiques. Elle se marie bien avec cet Etat devenu rapidement entité chaotique non gouvernable ; un Etat où l’éthique de la responsabilité est dévaluée à tout point de vue. Prendre conscience d’un phénomène aussi complexe, c’est déjà chercher à l’éradiquer. C’est aussi une façon de sensibiliser l’opinion et le pouvoir politique vis-à-vis d’un fléau aussi mortel pour la société.

C’est en principe depuis l’avènement de la dictature au Congo de 1965 à nos jours, que le peuple congolais fait l’expérience amère et traumatisante d’une gouvernance corrompue. En effet, la maladie s’est installée lentement et mortellement sûrement à grande échelle dans les comportements des élites politiques, économiques, intellectuelles, militaires, administratives et même religieuses. Elle a eu, sans faille, comme résultat, la transformation négative de tous les systèmes politiques congolais où son apparition est la traduction d’une crise sociopolitique certaine. Devenant systématique, elle signifie que les gouvernements qui ont dirigé le Congo jusqu’à nos jours, ont failli à leur mission ; que la culture politique s’est diluée dans la privatisation pernicieuse de l’Etat congolais ; privatisation fondée sur l’informel, l’illicite.

Elle signifie en deuxième lieu que les valeurs et les anti-valeurs se trouvent côte à côte d’une manière concurrente et même compétitive annonçant le renforcement de celles-ci au détriment de celles-là. Elle signifie en troisième lieu que les règles et les normes de la vie simplement normale de la société congolaise sont violées et détournées de leur trajectoire d’une manière drôlement clandestine, floue, faite de manigance et de connivence.

On ne s’étonnera plus d’entendre les Congolais s’exclamer avec amertume; « on n’en peut plus… »; que comme Alpha Blondy l’a dit : « la démocratie du plus fort est toujours la meilleure. ». En RDC, et cela saute aux yeux, le corrompu et le corrupteur, à tous les niveaux, « se trafiquent réciproquement. » Ils vendent les décisions, exercent les influences diverses, s’ingèrent dans les affaires, prélèvent indûment des pourcentages, détournent des marchés en faisant des coups bas et pratiquent l’utilisation abusive des biens sociaux et publics.

Les observateurs attentifs estiment qu’en RDC, la corruption est une donnée consubstantielle de tout le système de l’Etat; une donnée gui, en même temps, sert d’instrument de survie de celui-ci. A son endroit, on utilise, sans scrupule ni gêne, les expressions très imagées de: « enveloppe », « pot de vin », « il faut comprendre », « coop », « coopérer », « coopération », « motivation », « encouragement », « madesu ya bana », « commission »,… La corruption est devenue la clé fondamentale de la mauvaise gouvernance et elle est entretenue comme la sève de la patrimonialisation de l’Etat. Le jeu lui-même paye bien en face de la pauvreté et la misère de la population, la médiocrité des revenus, l’affaiblissement des normes morales, l’absence de contre-pouvoir et des mécanismes de contrôle, l’impunité, etc.

Tout en se pavanant au grand jour, la corruption en RDC a effacé la frontière entre le permis et le défendu, le licite et I’illicite, le moral et l’immoral. Cette frontière est bien mouvante et poreuse. L’Etat congolais est un Etat d’incongruités permanentes qui favorisent I’anarchie. Les mécanismes engendrés par les anti-valeurs sont parfaitement intégrés et légitimés au système et par le système chaotique. C’est pourquoi dans ce pays, le risque est grand de passer pour un moraliste désuet, un inquisiteur pointilleux ou un idéaliste rêveur dès lors qu’on dénonce la corruption.

Qu’à cela ne tienne, les multiples animateurs politiques, ayant pour première mission de faire éclore un Etat de droit qui tarde toujours à s’installer, doivent faire preuve d’une éthique de conviction et de responsabilité, qui toutes les deux se complètent et constituent l’homme authentique capable de prétendre à la « vocation politique ». Ils doivent sortir du carcan pseudo politique qui les a hissés au pouvoir par la force des choses, pour redresser la pente devenue déjà trop dangereuse qui fait peur au peuple congolais.

Ils doivent lutter contre la confusion entre l’intérêt privé, et l’intérêt public, contre le système de pantouflage (ce passage de haut fonctionnaire de l’Etat dans le secteur privé).

En effet, il ne faut pas que la RDC reste à jamais plongée dans une situation propre à un Etat en péril.

 

Le peuple a besoin des prophètes

 

Dans la recherche de la paix et du bien-être, le peuple congolais voici bientôt 10 ans de « libération », s’étonne face à l’écran opaque qui existe entre lui et son pays d’une part, entre lui et son gouvernement d’autre part, et enfin entre lui et ceux qui se disent politiciens. L’avenir du Congo lui devient totalement imprévisible du fait que, ni le gouvernement, ni les politiciens, ni les organismes internationaux ne rassurent. Le drame, c’est celui là ; ne pas savoir ce qui arrive, ce qui arrivera et qui bouleverse la conscience nationale : ne pas savoir que la logique profane caractérisée par l’immaturité politique suivie par des politiciens intrus, est une logique de la folie meurtrière, une logique de la nuisance qui empêche de comprendre que le Congo a besoin d’un regard nouveau et aussi d’une critique serrée et sévère de la raison de l’ignorance; raison qui ignore ce qu’elle ignore et qui a produit depuis 1997 des guerres dites de libération, du désordre aux conséquences incalculables. Dans ces conditions, les masses congolaises ont raison de croire aujourd’hui que leur situation, leur vécu réel est contre nature. En effet, après avoir cru fermement que l’accord de Lusaka signé en juillet 1999 entre le gouvernement de Kinshasa et les différents chefs de guerre, et endossé, en janvier 2000 par le conseil de sécurité de l’ONU, après avoir été mises dans l’illusion tragique de la vie par l’Accord global et inclusif de Sun City, les : masses congolaises ont enregistré l’incapacité de ses dirigeants à fournir des efforts en vue de réaliser son bien-être. Et aujourd’hui, plus que jamais, le sous développement, la misère et la pauvreté du Congo révèlent finalement que la population n’est pas dans le point de mire des gouvernants. Celle-ci ne sait plus à quel saint se vouer et crie alors que « le pays va mal et tout va mal. »

Cela étant, nous estimons qu’il faut des prophètes; ces hommes qui, loin de prédire l’avenir, ce qui n’est pas la mission d’un prophète, observent et analysent attentivement le vécu présent de leurs concitoyens pour dire ce qui ne va pas et ce qui va mal tout en annonçant les conséquences. Au fait, la mission véritable du prophète, c’est d’annoncer les valeurs, de dénoncer les Anti-valeurs et d’être aux côtés des valeurs annoncées pour être crédible dans l’opinion publique. Et le peuple congolais a réellement besoin d’un tel homme, de tels hommes.

Loin de trouver ces oiseaux rares, le peuple congolais assiste orphelin au désarroi intellectuel de son élite qu’il n’ose même plus présenter à la face du monde. Il la voit comme composé à de moutons de panurge, aux services des espèces sonnantes et trébuchantes. Les intellectuels congolais paradés des diplômes ne témoignent réellement plus de leur société. Aux prises avec la misère, le peuple congolais constate avec amertume et désarroi l’émoussement de la raison de ses intellectuels. Il dit haut et fort que l’intellectuel congolais est en panne devant la déroute politique et idéologique des centaines de partis politiques censés l’organiser en acteur politique. Alors il assiste sans force aux conséquences néfastes des accords, des négociations et alliances entre politiciens qui ne sont conçus que pour partager le pouvoir.

En suivant l’histoire de notre pays, depuis l’indépendance, elle nous laisse un goût amer dans l’esprit quant à la participation de l’intellectuel à la perversion de la société. On pourrait dire comme s’est exclamée Hannah Arendt face à la montée du nazisme : « plus jamais, je ne m’intéresse à une histoire d’intellectuels car d’un côté Hitler, de l’autre des théories intéressantes mais aveugles ou indifférentes à ce qui se joue dans le monde ». Quand on regarde Heidegger qui est une révélation de l’activité de penser mais dont I’excellence dans la pensée n’a pas rendu lucide ni plus courageux face à la montée du nazisme, on comprend que le plus admirable des philosophes peut être un « âne » ou pire un aveugle et un lâche. C’est là qu’on constate que « penser, même de manière éminente, ne protège ni de l’erreur ni du mal. ». On a toujours pensé que les intellectuels ont une pensée, ce qui nous pousse à croire que leurs idées peuvent gouverner le monde On a peut-être raison. Mais on n’a jamais soupçonné l’absence de pensée en eux. En effet, leur silence face à la corruption de la société nous pousse à douter d’eux. S’ils en ont une, on comprend alors qu’ils n’ont pas encore atteint les profondeurs de leur être qui leur exige d’être créatifs et inventifs pour transformer la situation du pays qui est catastrophique et qui n’honore pas leur rang dans l’ascension intellectuelle.

Les intellectuels qui ont pactisé avec le mal, ont écrit une histoire de la République où, selon les termes de Hannah Arendt, le mal est non seulement radical mais aussi banal. Car, dit-elle, « ce ne sont pas des –individus démoniaques, hors du commun, mais de braves gens qui sont susceptibles de se faire complice du pire ou d’en supporter la vue sans réagir, ayant renoncé à leur capacité de juger. A force de vivre dans le mal, ils en sont devenus insensibles. Nous sommes dans un pays où la misère de la majorité n’étonne personne. C’est devenu normal. Tous ces gens qui ne mangent pas normalement, tous ceux qui n’ont pas accès aux soins médicaux, tous ceux qui n’ont pas un salaire décent, tous ceux qui étudient dans des écoles, des universités sans pupitres… sont en face d’une minorité qui vit dons une richesse qui devrait faire honte face à la pauvreté généralisée. Nous avons connu et nous connaissons encore des choses terribles dans notre pays. Notre tâche, c’est d’y résister. Nous devons chercher à réveiller l’humanité, noyée dans l’animalité en nous pour, qu’avec les autres, l’amour de notre pays prime. Avec Hannah Arendt, nous comprenons que « être humain, est un acte sans cesse répété, car c’est la passivité, qui laisse le mal se déployer. »

Au lieu de renouveler sans cesse la raison humaine en eux, les intellectuels sont restés passifs, ils sont embarqués dans le plaisir du mal au service de la minorité politique qui possède pour profiter de leur largesse. Comment faire pour qu’ils comprennent que la crise est l’état permanent du monde et qu’il convient à tout moment d’être vigilent ? Et cette vigilance ne peut être possible si nous ne sommes pas entourés des prophètes. Le peuple a besoin des prophètes.

Ceux qui tiennent les rêne du pouvoir doivent comprendre qu’il ne suffit pas de s’entourer de ceux que nous pensons être au sommet du cursus académique pour s’assurer de bien gérer le pays. L’histoire du Congo nous a suffisamment prouvé comment ils peuvent alimenter la dictature et la non gouvernementalité qui nous ont caractérisés jusqu’à présent. Nous pensons qu’ils doivent aller plus loin en cherchant non seulement pour eux-mêmes que pour leur entourage la manifestation de la prière de Salomon, c’est-à-dire, avoir « un coeur intelligent ». C’est en d’autres termes un coeur sage qui sait comprendre, qui sait analyser et mûrit des questions pertinentes aux défis qui se présentent devant nous pour y trouver des solutions efficaces.

Malheureusement, le pays a connu une race de politiciens, d’intellectuels qui, au lieu de prouver leur sagesse dans la gestion de la chose publique, se sont illustrés dans l’accumulation de la force, de la puissance et des biens qui ont fait du Congo un espace où l’homme est devenu un loup pour l’homme. Et l’image du loup est très significative pour nous car elle traduit d’une part l’animalité qui pousse l’homme à s’orienter dans la recherche de la satisfaction de ses besoins primaires où son « ego » ne manifeste que son intérêt. D’autre part, elle évoque le silence, l’absence d’une parole susceptible de générer un dialogue avec l’autre qui doit être saisi comme un alter ego. Le loup ne parle pas; il est incapable de dialoguer. Et notre espace politique plein de loups ressemble à une entité de la jungle où la parole n’est rien d’autre que des cris insensés, incapables d’éveiller au sens du commun dont la source se trouve dans l’impératif catégorique inscrit dans le cœur des hommes et qui est le commencement de la sagesse : « ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’il te fasse. » Nous sommes dans un espace politique où c’est la loi du plus fort qui est toujours la meilleure comme le dit si bien la Fontaine. Une société qui a des lois mais qui baigne dans l’impunité caractéristique ressemble carrément à l’absence de la loi comme dans la jungle.

Il est grand temps qu’à la suite des esprits bien pensants, des esprits de lumière, ceux d’ici et d’ailleurs, une élite émerge comme artisane de la restauration du Congo capable d’inventer une véritable éthique du futur artisane capable de quitter l’imagination inférieure, fantaisiste, déréglée, vers une imagination supérieure, active et inventive. Le peuple congolais a besoin des prophètes à l’instar de ceux qui, dans l’histoire de notre pays, lui ont donné l’espoir et une raison de vivre et d’être fier comme Congolais.

 

Restaurez la grandeur du Congo

 

Le Congo, notre pays, doit adopter « une politique de grandeur » selon les termes de Philip G. Cerny. La grandeur géographique du pays et la grandeur de ses richesses du sol comme du sous sol doivent aider le peuple congolais à s’éveiller à la grandeur dans son mental. En effet, la posture naturelle du Congo donne à penser déjà qu’il est impossible de le diriger sans un mental de grandeur.

Jusque là, la grandeur du pays a poussé nos dirigeants dans une folie de grondeur en complicité avec leurs thuriféraires intellectuels.

L’amnésie dans laquelle nous baignons nous a conduits dans l’oubli de cette réalité, de la grandeur que nous avons chantée durant la deuxième République à travers l’hymne national : « peuple grand, peuple libre à

jamais. » Nous avons oublié que cette phrase, quand bien même on I’identifierait à la dictature, est porteuse d’une vision qui doit être présente dans le mental des Congolais. Car elle recèle bien cette « politique de grandeur » que nous recherchons pour notre République.

Si aujourd’hui, le Congo a retrouvé une unité relative après de longues années de divisions dans le pays, la politique intérieure comme extérieure doivent viser à rehausser l’image du Congo à travers un sentiment d’identité nationale susceptible de recréer l’amour de la patrie. Pour ce faire, nous nous proposons de suivre un esprit bien pensant d’ailleurs qu’est le Général de Gaule pour qui « La France ne peut être la France sans la grandeur. » Quoi de mieux pour le Congo qui se prête déjà à cette vision de part sa grandeur au coeur de I’Afrique ?

La vision est un concept opératoire qui permet de relier intelligemment l’oeuvre, l’individu et le groupe et qui désigne une somme de tendances motrices, affectives et idéologiques réunissant les membres d’un groupe. Elle détermine la cohérence, l’importance et la grandeur du faire et de l’action. Tout doit partir d’une vision de notre monde qui est ici notre pays. Et le génie du prochain président de la République, ce sera celui de trouver les lignes de cohérence qui relient l’action politique au Congo. En ce temps qui commence la troisième République congolaise, le prochain président de la République doit comprendre « qu’au commencement, était la parole. » Cette parole du commencement n’est pas une parole oiseuse, mais une parole performatrice, une parole créatrice. C’est une parole qui fait être. Le peuple congolais attend ; il veut voir que ce que vous avez dit, ce que vous avez voulu faire pour le pays est fait. Il veut voir des paroles qui font non seulement être mais surtout qui font mieux être.

Pour ce faire, tout doit partir de l’intérieur à travers une politique : La politique de grandeur qui doit être traduite par le souci de cohérence entre ce qui est notre pays, une entité aux potentialités énormes, et notre vie de misère extrême. Il y a un grand paradoxe intérieur à résoudre qui est le socle sur lequel repose la restauration de l’amour des citoyens pour leur pays. C’est dans ce paradoxe que sommeillent toutes les ambitions qu’on peut nourrir pour le Congo ; c’est là qu’on trouve l’énergie qui rend possible même l’action qui contribue au bien être social. Loin de cette ambition, nous le savons, le peuple congolais a vécu dans la misère, sans rêve, dans un fatalisme meurtrier faisant de son pays, un scandale où les hommes n’arrivent pas à convertir les potentialités en affectivités. En effet, si nous avons appris à dire que le Congo est un scandale géologique, forestier, hydrographique… ce qui est vrai, nous pensons que pour donner l’énergie à une quelconque action, nous devons à intérioriser le pire des scandales, celui d’être des hommes et femmes au déficience créatrice et transformatrice remarquable. En cela nous tirons certes la conscience de notre monde scandaleusement garni d’où se tire la vocation sociale, politique, scientifique… d’être réellement humains.

La plus grande ambition du Congo serait la domination de notre milieu ; ce qui ferait de nous tous participants à la même vocation des commencements : « dominez la terre, soumettez la. » Toutefois, cela n’est possible que si le sentiment d’appartenance à la même terre se renouvelle à travers la restauration de l’histoire commune faisant du peuple, un groupe d’hommes ayant en commun, un héritage commun à sauvegarder, une terre à entretenir, un patrimoine à protéger… En effet, c’est ce sentiment qui nous fait dire que s’il arrivait que les Congolais aient à ne point faire pour le monde, ils auraient au moins un seul devoir, celui de protéger l’héritage commun et d’entretenir la Terre commune. Il y a toujours un rôle à jouer chez soi.

La restauration de la grandeur du Congo se nourrit du mental des Congolais même dans lequel s’élève le sentiment d’appartenance à une nation : « peuple grand, peuple libre à jamais, nous sommes Congolais. » Il est vrai que l’histoire de notre pays nous renseigne qu’à un moment, nous étions Congolais, à un autre nous étions Zaïrois, et maintenant, nous sommes redevenus Congolais. Mais la seule constante à travers cette histoire de changement de noms, c’est notre terre qui éveille toujours le sentiment d’appartenance. C’est cette terre héritée de nos ancêtres qui doit mobiliser notre action présente en tant qu’elle doit être entretenue, protégée, enrichie… Car la grandeur d’un peuple repose dans ce qu’il fait de son héritage. Celui-ci dicte un comportement tant dans la gestion des rapports des personnes par rapport à l’héritage même, tant dans les rapports interpersonnels qui, au-delà des frictions inhérentes à la vie en commun, doivent viser le mieux-être. C’est là que se forge l’identité entre individus dans la mesure où tous savent qu’ils ont quelque chose en commun, qui les rapproche et qui se ressemble en eux ; ils sont identiques dans leur lien à la même terre qui les porte en tant que participant à la même histoire.

La notion d’identité exige un regard commun, un même sentiment sur un certain nombre de choses. Et ce regard doit être intériorisé par le peuple à travers une politique incarnée à travers une personne qui a une vision sur le Congo ; celui qui sait que les œuvres sans vision le plongent dans l’illusion. C’est finalement celui qui sait qu’une vision avec les œuvres est une libération et un accomplissement. Cet homme, espérons-le, c’est le prochain président de la République.

Le chef doit ainsi conquérir l’adhésion de tous « en symbolisant la capacité de vaincre, plutôt que par des résultats concrets. Si cette impression peut être transférée sur les institutions de l’Etat, le pouvoir charismatique devient alors un élément important de l’intégration nationale ». De l’intérieur, l’Etat doit retrouver sa légitimité à travers la reconnaissance du pouvoir du dirigeant par les masses. La grandeur tant recherchée est ainsi au service de la politique intérieure.

Toutefois, il convient d’ajouter par ailleurs que la notion de grandeur recèle en elle, celle de l’activité du sujet qui se reconnaît grand. Un être de grandeur est un sujet et non un objet; c’est un joueur et non un enjeu. En tant que sujet, il étend nécessairement ses ambitions au-delà de lui, vers les autres sujets qui sont ses partenaires dans leur être au monde pour un pays comme le nôtre, la République Démocratique du Congo, la grandeur signifie non seulement sa taille, non seulement sa force de l’intérieur, mais aussi sa place de grandeur dans les relations internationales.

Le Congo ne doit pas être un enjeu, c’est-à-dire un objet manipulable par ceux qui ont la conscience d’être sujets : il ne doit pas être non plus un terrain où se joue le jeu de la mondialisation, un terrain réceptif à toute sorte de jeux de la communauté des mondialistes qui s’affrontent devant un peuple et ses dirigeants constitués en spectateurs.

Au contraire, le Congo doit retrouver sa conscience d’être sujet gui rencontre les autres au carrefour des enjeux du monde actuel.

Si jusque là, le Congo a été, au coeur des discussions des nations comme un objet manipulable, un objet de compassion faisant figure d’enfant au sens étymologique « infans » c’est-à-dire celui qui ne sait pas parler, celui dont on parle et pour qui on parle car n’ayant pas encore la maîtrise de l’articulation de la langue- seule la conscience de grandeur consolidée par une cohérence interne nourrie elle-même par le sentiment fort d’intérêt national avant tout peut réhabiliter notre être au monde en tant que sujet dans les rapports internationaux.

La redécouverte de la grandeur, c’est la prise de conscience qu’on a un rôle à jouer dans le monde. En effet, quand un pays prend conscience de sa grandeur, il se donne aussi le devoir d’apporter sa contribution dans l’amélioration des conditions entre lui et les autres; il se donne le devoir d’influer sur le cours de la marche du monde. C’est ici que les Congolais doivent comprendre qu’il ne suffit pas d’être grand aux dimensions mesurables pour se positionner comme grand dans les rapports avec les autres. L’histoire récente du pays nous renseigne comment notre pays a ployé devant ses voisins aux dimensions petites qui ont ostensiblement reflété à travers le monde l’image d’un Congo malade souffrant en fait de l’illégitimité des pouvoirs et des fractures graves de la cohésion et de l’intérêt national. Cette image du pays sera conservée dans la mesure où le Congo ne sera toujours pas capable de faire face à ses problèmes et ses défis internes par ses propres moyens. En effet, complètement tournés vers l’extérieur pour tout résoudre dans le pays, nous avons contribué à la destruction de la conscience du sujet et prêtant ainsi le flanc à la réification du Congo aux yeux des autres sujets du monde. On sait comment le pays est incapable de compter sur ses propres politiciens en cas de conflits politiques ; il est incapable de compter sur ses propres enseignants et professeurs pour la formation de la jeunesse; il est incapable de compter sur ses propres médecins: il est incapable de compter sur ses propres militaires pour défendre son territoire. Ayant détruit ainsi notre crédibilité de l’intérieur, c’est la fuite tous azimuts vers l’étranger qui nous fait rêver et qui a poussé certains de nos compatriotes à imprimer une mauvaise image du pays dans les esprits des autres pour bénéficier simplement du statut de réfugiés.

C’est ridicule; heureusement que cela ne tue pas. En véritable enfant prodigue, il est temps de commencer le retour vers la maison de notre père qui est ici notre patrie. Quand nous lisons le testament politique et spirituel de Jean Paul II, « Jean Paul II, mémoire et identité », le pape nous fait savoir que la patrie se rattache à la réalité du père. Comme nous l’avons dit plus haut, la patrie, c’est I’héritage de nos pères.

C’est en quelque sorte ici la relation du fils au père qui doit être éveillée. La partie qui engendre le patriotisme qui est l’amour de l’héritage de nos pères se révèle de manière fulgurante, selon Jean Paul II, comme un commandement dans le décalogue. C’est le quatrième commandement de Dieu : honore ton père et ta mère et tu vivras longtemps. En majeure partie chrétiens, les Congolais doivent comprendre que nous avons une terre, une histoire de nos pères qui fait notre héritage que nous devons traiter avec respect. Ce faisant, on comprend aussi en tant qu’Africain que personne ne peut trouver une quelconque joie à présenter à l’extérieur une mauvaise image de sa famille ou plus particulièrement celle de ses parents. C’est ici encore que jaillit de nouveau l’exigence de la grandeur par rapport aux autres en ce qui concerne les affaires internes à notre famille, à notre patrie le Congo.

L’image de notre patrie à sauvegarder est imprimée sur un tissu historique où se dessine aussi la conscience historique. Celle-ci constitue la piste sur laquelle s’amorça le décalage de l’intérêt de la patrie. Dans ce sens, on comprend que tous les Congolais doivent avoir en réalité, un seul objectif, c’est-à-dire I’intérêt de notre pays quelle que soit la diversité de leurs tendances dans prétention à la gestion des affaires de I’Etat.

C’est pour dire que la responsabilité que doit éprouver chacun des Congolais quant à la protection de I’héritage commun doit faire que tous convergent finalement vers un seul objectif : l’intérêt de la patrie, l’intérêt national. Tel est même notre devoir des temps actuels consistant à réimprimer I’image de notre patrie abîmée dans le temps sous divers types de manipulations des uns et des autres cherchant à I’admirer de près et à la conserver pour eux et pour leurs fins.

 

Réinventer le Congo

 

S’il faut bâtir une société nouvelle et une nation prospère, il importe de mobiliser un nouveau type d’homme : motivé, laborieux, patriote, digne, acquis à l’idée du changement révolutionnaire. Or quatre décennies de dictature. relayant un siècle de colonisation désastreuse, ont fait du Congolais un être aliéné, complice de l’oppression dictatoriale, victime consentante de sa propre exploitation, trouvant son compte dans une économie envahie par l’informel, la corruption et la fraude, se prêtant volontiers au jeu du tribalisme, de l’ethnisme, du clientélisme et de la magouille politique, enfoncé jusqu’au cou dans la perversion et l’immoralité… La mobilisation d’un nouveau type d’homme exige donc un profond changement de mentalités. C’est dire que toute action politique et socio-économique de reconstruction et de développement doit s’appuyer sur une véritable révolution culturelle.

Nous présentons justement un modèle de programme visant une révolution culturelle concentrée sur la réforme des mentalités en RDC. Tout part d’un état des lieux qui fait l’autopsie de la défunte République du Zaïre et de la longue période d’une transition incertaine. Ce faisant, cela nous permettrait de dresser un tableau complet des traits caractéristiques d’une mentalité pernicieuse qui s’offre comme un obstacle à la reconstruction et au développement du pays. Plus profondément, l’analyse doit aller à la recherche des causes de la dérive mentale, de l’indépendance du pays à nos jours.

Cet état des lieux est suivi d’une esquisse d’une nouvelle mentalité à promouvoir à partir d’une philosophie et d’une vision politique nouvelle. Celle-ci est soutenue par une identification des actions à entreprendre, des moyens à mettre en oeuvre et des conditions à assurer pour la traduction des principes en attitudes et comportements sociaux concrets. Nous sommes là au point de passage de la théorie à la pratique qui est une jonction entre un cadre institutionnel et les agents, les relais nécessaires à l’accomplissement du programme de changement de mentalités.

Si de ce qui précède, on peut avoir l’impression que le travail se fait loin de la population, nous pensons qu’il convient de le rapprocher de la base par la disponibilisation d’un répertoire des projets et modules de publications, de séminaires, d’animations radiotélévisées et d’actions sociales en vue de la conscientisation et de l’implication des groupes cibles significatifs, représentatifs et doués d’une grande force d’entraînement social.

La démarche méthodologique qui sous-tend l’économie interne de ce programme est assez simple. Elle conjugue trois opérations convergentes à savoir I’identification du problème à résoudre, c’est-à-dire la circonscription suffisante de l’objectif à atteindre qui est ici le changement de mentalités ; l’inventaire des moyens d’actions et des atouts humains à mobiliser pour atteindre cet objectif ; la définition des conditions préalables pour une utilisation efficiente des moyens et un accomplissement optimal de l’objectif.

En matière de changement de mentalités, le répertoire des moyens nécessaires à l’accomplissement des actions comporte la conscientisation et la sensibilisation des citoyens, la mise sur pied d’une législation efficiente et l’élaboration d’un cadre institutionnel approprié. Elle comporte aussi et surtout la mobilisation d’un capital composé d’acteurs et de relais de changement de mentalités. Le processus doit commencer par un travail profond et étendu de conscientisation du peuple ; celui-ci doit s’éveiller à la réalité, de sa déchéance, à l’acuité de la crise qui le frappe, à la profondeur de l’abîme du fond duquel il gît; il doit comprendre les raisons de son déficit existentiel et de sa dérive mentale et prendre une décision irréversible de quitter le fond de l’abîme, de remonter à la surface pour reconstruire son destin sur des fondations solides et améliorer la qualité de la vie.

Oui, le travail est là et exige la participation de tous pour que les valeurs véritables soient réhabilitées. En effet, c’est un secret de Polichinelle : le Congo vit dons une inversion des valeurs. Les défauts sont devenus des qualités admirées : le voleur est vanté, on dit que c’est un débrouillard qui « voit clair » ; et sa tribu se mobilise lorsqu’il est arrêté ou révoqué. Vite le slogan est scandé : le pouvoir n’aime pas les originaires de… Alors Tout est permis, on pille le pays, sans scrupule car ce qui est public n’appartient à personne. D’aucuns savent comment de faux modèles, les hommes féroces en uniforme, des rançonneurs, des musiciens drogués, les enfants et délinquants de la rue ont été sublimés. Dans ce contexte, les professions nobles et fondamentales comme celles d’enseignant, de médecin ont été minimisées: les études ont été dévaluées au profit de la délinquance et de la débrouillardise. Tous courent vers la carrière politique qui s’est avérée très rentable. Depuis 1990, on peut comprendre le pourquoi d’une démultiplication sans fin des partis politiques et I’engouement des candidats aux postes politiques à tous les niveaux aux élections qui marquent la fin de la longue transition.

La réhabilitation des valeurs doit passer par le redressement de l’échelle des valeurs morales en posant la prépondérance du Bien sur le Mal, plus précisément en exaltant la vertu et en condamnant la déviance, en la situant plus clairement parmi les délits punis par la loi. Elle passe par l’émergence des modèles crédibles pour galvaniser et mobiliser la jeunesse, la stimulation de l’initiative et de la production intérieure avant de compter sur l’apport extérieur. Le changement des mentalités exige que soient ébranlées et décapitées la superstructure idéologique de la société ancienne, les rationalisations et doctrines de l’ancien système… que soient mises en place une idéologie volontariste, progressiste, libératrice, motrice pour l’action, la prise en main du destin national et la gestion positive de l’histoire du pays. C’est ainsi qu’on perçoit plus clairement que seuls le patriotisme, le nationalisme et l’humanisme, peuvent faire de la RDC un espace de convivialité, de tolérance, de démocratie, de grandeur nationale, de solidarité africaine et d’ouverture au monde.

 

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