Quelle éducation pour la reconstruction nationale en RD Congo ?

Quelle éducation pour la reconstruction nationale en RDC ? Il s’agit d’un questionnement retentissant sur la mission et l’apport attendus de l’éducation dans une société en crise et qui se propose un projet de reconstruction, après des longues périodes d’instabilité dues aux conflits divers.

Nous y avons réfléchi afin de dégager la substance nécessaire au plan général et théorique touchant au statut et rôle de l’éducation, avant d’analyser le cas particulier de la République Démocratique du Congo et de définir des préalables susceptibles d’améliorer la contribution de l’éducation à la reconstruction nationale. Faisant l’économie de différents paramètres, le présent exposé est structuré autour des points suivants : regard historique lapidaire, concept de reconstruction nationale, rapport entre éducation et reconstruction nationale, statut de l’éducation, perspectives éducatives dans ce contexte de reconstruction et conclusion.

Bref regard historique et pertinence de la notion de reconstruction

L’itinéraire suivi par la République Démocratique du Congo jusqu’à ce jour est traversée par diverses situations troubles et confusions ayant découlé sur d’énormes manques à gagner et objectifs ratés. La perpétuation de l’état de crise a significativement détruit les fondements de la construction d’une nation et retardé la marche de la RDC vers développement. Le pays a connu une longue période de colonisation, un système d’esclavage et d’exploitation avilissante au profit de la métropole, sans un réel projet de développement en faveur des populations autochtones. Cette condition de déshumanisation a duré jusqu’en 1960, année de l’accession à la souveraineté nationale et internationale. Cependant, les conflits du leadership, les sécessions et les rébellions qui s’en sont suivis ont très rapidement fait tourner en dérision les espoirs suscités par l’indépendance et détruit l’unité nationale par la balkanisation systématique du pays. La prise du pouvoir par le haut commandement de l’armée en 1965 en vue, dit-on, de restaurer l’autorité de l’Etat et de rétablir l’unité désagrégée a malheureusement plongé le pays dans un régime dictatorial entrainant la restriction des libertés, l’institution de la pensée unique, l’étouffement des initiatives non conformistes et l’instrumentalisation du système éducatif à des fins purement idéologiques. Cette dérive a durée 25 ans jusqu’en 1990, année de l’ouverture du Congo ( ex-Zaïre) à la démocratisation et du début de la première transition. Les sept années de transition, après cette ouverture démocratique, ont connu des crises à répétition et une instabilité institutionnelle permanente avec une dizaine des gouvernements successifs en 7 ans. Le renversement du régime de la deuxième république en 1997 par un mouvement révolutionnaire dénommé « Alliance des forces démocratique pour la libération du Congo », AFDL en sigle, a, d’une part, institué un régime d’exception et, d’autre part, proposé un projet de reconstruction national, lequel a été foncièrement perturbé par les rébellions diverses depuis 1998; puis, arrêté nette avec l’assassinat de son initiateur Laurent Désiré Kabila en 2001. Les négociations engagées depuis, entre le gouvernement de Kinshasa et les fractions rebelles, ont abouti à la signature d’un accord politique instituant un nouvel ordre politique de transition qui a conduit à l’organisation des élections générales en 2006. Les institutions issues de ces élections, fort de leur légitimité et considérant la dégradation générale du pays, ont formulé un vaste projet dit de « reconstruction nationale ».

En somme, dans un contexte de turbulences et de crises socio-politiques récurrentes, aucun plan de développement ne peut correctement être exécuté ni des résultats satisfaisants attendus. La République Démocratique du Congo en a lourdement payé le tribut dont les conséquences sont visibles au plan politique, économique, social et éducatif. Un nouveau départ paraît alors obligatoire pour rétablir les équilibres rompus et amorcer une nouvelle marche vers le développement. D’où la pertinence bien avérée d’élaborer et de mettre en oeuvre un projet de reconstruction nationale. Projet noble et déterminant au redécollage de la République Démocratique du Congo, mais dont la réalisation exige d’importants préalables à savoir : la conscientisation des populations à la cause nationale, la formation d’une nouvelle citoyenneté fondée sur des nouvelles valeurs et le développement des compétences utiles à la production. Le moyen d’y parvenir demeure inéluctablement l’éducation, conçue comme ensemble d’actions intentionnellement exercées par la société sur ses membres et par les générations adultes sur celles qui ne sont pas mures pour la vie sociale. Grosso modo, il s’agit de l’éducation comprise en tant que processus de socialisation individus et de leur mise en capacité pour la reconstruction nationale.

Qu’entendons-nous par reconstruction nationale ?

Parler de la reconstruction implique à reconnaître préalablement l’existence d’une déconstruction ou un effondrement des constructions précédentes. C’est bien cette analyse qui donne au concept de reconstruction sa vraie signification en tant que nouvelle construction réalisable sur un nouveau fondement ou comme une réfection matérialisable sur des anciennes décombres.

Notre entendement de la reconstruction est celui d’un processus visant à résoudre efficacement les problèmes et à donner des réponses durables aux besoins qui surgissent dans les différents secteurs de la vie nationale, besoins individuels et collectifs. Ces réponses sont définies en terme de création à réaliser ou de raccommodage et ajustements à faire. Il s’agit de la reconstruction tant de l’homme que de l’environnement. Celle de l’individu, de son groupe d’appartenance et de son milieu de vie.

La question est toutefois de savoir s’il est possible de reconstruire l’environnement et d’espérer le garder en meilleur état, sans préparer les individus qui y habitent aux conditions de son entretien et son maintien. En clair, est-il vraisemblable de penser reconstruire la République Démocratique du Congo « espace physique » sans reconstruction préalable de la République Démocratique du Congo « êtres humains »?

Toute la problématique de la rationalité trouve là sa réelle pertinence, à savoir la prééminence entre l’homme congolais et l’espace physique « Congo » dans le projet de la reconstruction nationale en République Démocratique du Congo. Dit autrement, d’établir la primauté dans le choix d’investissement entre l’éducation de l’homme et l’aménagement du milieu.

Quel rapport entre éducation et reconstruction nationale ?

Toute société se préoccupe de l’éducation de ses membres, ne serait-ce que pour transmettre aux générations montantes les valeurs leur permettant d’y trouver une place et de jouer un rôle utile. En tant que processus de préparation à l’intégration ou à la transformation sociale, l’éducation reste indépassable dans le projet actuel de reconstruction nationale en RDC. Elle doit favoriser la transmission des connaissances utiles et le développement des compétences pertinentes susceptibles d’améliorer la qualité de la vie des populations. L’éducation doit former la conscience des apprenants et leur esprit critique par l’intériorisation des valeurs positives génératrices du changement.

Elle doit préparer à la prise des responsabilités et à leur exercice pour l’intérêt général.

En somme, il n’y a pas reconstruction sans reconstructeur, et il n’existe pas de reconstructeur sans préparation à la tâche de reconstruction. Le cadre organisateur et le processus même de préparation n’est rien d’autre, comme déjà dit, que l’éducation.

Notre conviction est que c’est l’éducation qui conditionnera la qualité de la vie politique, économique et sociale dans le pays. Elle se doit de remplir trois fonctions sociales majeures à savoir l’acquisition des connaissances libératrices, la socialisation et la production des biens et services. A cet effet, le débat sur les programmes d’enseignement à tous les niveaux reste entièrement engagé pour évaluer la validité de leurs contenus à répondre aux besoins de reconstruction et de développement national. Concernant la fonction d’acquisition de connaissance et de libération, le système d’enseignement doit fournir la bonne information, dispenser des matières qui développent les compétences des apprenants à la solution des vrais problèmes, les faire passer de l’état d’ignorance à celui de la prise de conscience de leurs conditions pour pouvoir la changer. Il s’agit, en d’autres termes, d’un passage du niveau de conscience fatale à celle plus critique (P. FREIRE), capable d’établir la causalité entre les phénomènes. La fonction de socialisation quant à elle confère à l’éducation le statut d’un processus d’initiation, celui d’apprentissage d’un savoir-faire ou d’un savoir-être. Tandis que par sa fonction de production, le système éducatif doit contribuer à la croissance économique.

Quel statut pour l’éducation ?

La réponse à la question de savoir : « quelle éducation pour la reconstruction nationale ? » porte à ouvrir des perspectives sur les nouvelles missions que doit désormais accomplir l’éducation en tant que moteur de l’émancipation individuelle et du développement social. La portée d’une telle démarche exige d’établir un bilan systématique des résultats de l’éducation dans les époques passées afin d’en identifier les forces et faiblesses avant de répertorier différents aspects nécessitant la réorientation des priorités et d’actions, surtout en cette période de reconstruction nationale. A cet effet, définir le profil du système éducatif requiert de jeter un regard rétrospectif, ne serait-ce que panoramique sur quelques périodes bien choisies de notre histoire et, relever ainsi tant les rôles joués par l’éducation que les effets générés au plan social et économique. Aussi, identifier les causes réelles et possibles de son piétinement ainsi que les conséquences éventuelles. Et partant, formuler des nouvelles optiques répondant efficacement aux besoins du contexte actuel de la reconstruction. Cette lecture rétrospective porte sur trois périodes à savoir : avant la colonisation, pendant la colonisation et après la colonisation.

a) Avant la colonisation

Les anciens transmettaient aux jeunes générations les traditions du clan, les connaissances relatives à leur généalogie, aux migrations, aux conquêtes, aux alliances et aux tabous éventuels. Tout membre du clan devait identifier au sein de celui-ci, les véritables dépositaires du pouvoir ancestral et connaître les devoirs qui leur sont dévolus.

Une série d’informations étaient transmises aux jeunes les préparant à la vie et à la responsabilité adulte ; à titre d’exemple, les connaissances sur les activités saisonnières de chasse ou de pèche. L’éducation était un devoir commun de toute la société et un droit pour tout membre. Aucun enfant n’en était privé. Son emprise était totale, ses contraintes efficaces. En somme, l’éducation traditionnelle était véritablement une école de la vie adaptée à la réalité concrète de la famille et du clan. Dans ce sens, elle a permis à nos sociétés de survivre, de maintenir leur équilibre.

Par ailleurs, on peut reprocher à ce système d’éducation son renfermement sur soi. Dit autrement, son incapacité à ouvrir les jeunes aux nouvelles perspectives.

b) Pendant la colonisation

Installé par l’étranger puis par le pouvoir colonial, le système éducatif ( l’école) a provoqué à ses débuts de la méfiance dans les populations autochtones, soucieuses de préserver leur mode d’éducation traditionnel. Les parents et leurs enfants n’y trouvaient ni intérêt ni moyen d’améliorer leur vécu sociale et économique. Ainsi que le dit Martin EKWA (M. Ekwa, 2004) : « entre la cueillette des chenilles et des champignons et la fréquentation de l’école, la balance penchait lourdement vers la première».

En plus de cette question idéologique, il existait également des difficultés liées entre autre aux infrastructures de transport, à la qualification du personnel enseignant, aux langues d’enseignement et aux supports didactiques (livres). Toutefois, proportion bien gardée, quelques efforts ont été fournis au point que la qualité de l’enseignement tendait dans certains domaines à rapprocher celle de la métropole. Cependant, il convient de remarquer que ce système éducatif était principalement orienté à servir les intérêts de la politique coloniale. Il ne visait pas à former les hauts cadres de conception, acteurs de la transformation de la société congolaise. Les preuves sont données au lendemain de l’indépendance où le Congo ne disposait que d’environ 5 universitaires.

c) Après la colonisation (après l’indépendance)

Profondément préoccupés par la reconstruction du Congo devenu indépendant et gagnés par la conviction que l’éducation constituait le moyen efficace de parvenir à la croissance économique et au développement social, les dirigeants politiques ont élaboré des plans de formation des ressources humaines locales. Aussi, ont-ils rapidement adhéré au plan de massification de l’enseignement proposé en 1961 à la conférence d’Addis-Abeba par l’Unesco.

De la première à la deuxième République, de celle-ci à la période de transition et de la période de transition à nos jours, le système éducatif congolais a vécu une grave dégradation découlant des mutations qu’a connues sa société. L’absence d’une bonne planification l’a conduit à former en dehors des besoins réels de la société et du monde de travail. Instrumentalisé durant la deuxième république entant que véhicule idéologique, le système éducatif a étouffé le sens critique, faculté utile pour la remise en question en vue du développement. Aussi, allant diminuant, la proportion du budget y alloué a négativement affecté la qualité de l’enseignement et dévalorisé ses produits dans la société.

Les effets découlant de cette dégradation sont bien visibles au plan comportemental, avec différentes anti-valeurs portées à s’ériger en régle de vie dans notre communauté.

Pareilles conditions ne peuvent nullement favoriser la reconstruction de l’espace Congo, loin s’en faut. La formulation des nouvelles perspectives est plus qu’urgent pour réaliser avec succès ce projet.

Quelles perspectives pour ce contexte dereconstruction ?

L’éducation doit donc développer les ressources humaines de tous les hommes indistinctement de leurs caractéristiques personnelles et sociales afin de les impliquer dans les efforts de production, par l’emploi et l’auto-emploi. Le système éducatif devra pour cela instituer la professionnalisation des différents cycles d’enseignement.

L’éducation doit être une instance de conscientisation des citoyens pour les engager profondément aux actions du développement en tant que seuls responsables de leur destin et de la construction du pays. Elle doit véhiculer les principales valeurs socles ayant concouru au développement des pays industrialisés et émergents, à savoir : le travail, la paix, amour de la patrie, l’honnêteté, le respect de l’autre, l’égalité, le respect du bien commun, le respect de la loi et de l’autorité, la technologie, etc.

Entant que besoins essentiels pour les individus de différentes conditions, l’éducation ne doit pas se cantonner à l’école mais doit se poursuivre en dehors de celle-ci et prendre des formes diverses et variées. Elle doit véhiculer les connaissances relatives aux réalités locales, aux problèmes qui y sévissent et aux mécanismes de solutions possibles. En conséquence, l’enseignement ne doit pas être la simple répétition des théories élaborées dans les contextes d’ailleurs, mais véritablement la transmission des connaissances fondées sur les expériences locales, sur le vécu historique, social, culturel ou économique de nos populations.

Dans un passé récent…

Faisant l’état des lieux du système éducatif congolais, la conférence nationale souveraine (CNS) a procédé à une véritable chirurgie, en identifiant les maux qui le rongeaient dont la politisation de l’enseignement national à tous les niveaux, le décalage entre le programme de formation et les besoins réels du milieu, la modicité du budget alloué, l’accroissement de l’analphabétisme des adultes, la baisse du taux de scolarisation, etc.

Plusieurs mesures correctives ont été prises tant à l’issue de la CNS (en 1992) qui à la suite des états généraux de l’éducation (en 1996). Cependant elles sont restées lettres morte sans connaître le moindre début d’application par les gouvernements successifs.

17 ans après la CNS et 13 ans après les états généraux de l’éducation, la situation éducative de la R.D.Congo ne s’est pas améliorée, loin s’en faut. L’instabilité institutionnelle et politique n’ont pas favorisé la mise en oeuvre ni l’élaboration d’une politique éducative cohérente et efficace qui permettent la réduction de l’analphabétisme et l’augmentation du taux de scolarisation. Cette fracture éducative, aggravée par les conflits successifs que le pays a connu de 1997 à 2006, a jeté nombre de jeunes et d’enfants en marge du système scolaire, compromettant ainsi leur chance d’accès et de poursuite des études et d’obtenir une qualification. Etant désoeuvrés et déscolarisés, ces jeunes constituent un manque à gagner en terme de forces de travail mobilisable pour la reconstruction nationale.

Pour tirer un profit professionnel de cette catégorie sociale, la politique éducative doit viser à démonopoliser l’enseignement formel et à diversifier les formes d’éducation, notamment par la valorisation de l’éducation non formelle envue de permettre l’élargissement de l’accès à l’éducation aux jeunes déscolarisés et aux adultes analphabètes. C’est ici l’une des exigences concernant la conception et l’organisation d’un système éducatif qui soit porteur d’impulsion pour le développement local. Et par delà tout, l’accomplissement réussi du projet de la reconstruction nationale.

Conclusion

A tout considérer, la République Démocratique du Congo est confrontée à beaucoup de défis dans différents domaines, lesquels défis tournent autour des deux axes majeurs à savoir : d’une part, l’homme congolais (améliorer son vécu, valoriser son identité, consolider ses relations internes et avec d’autres peuples, augmenter sa capacité de négociation au plan international, moderniser ses institutions, renforcer sa résistance à la concurrence internationale, etc.) Et, d’autre part, l’espace physique « Congo » (son intégrité, son assainissement, ses richesses, ses infrastructures, son développement, etc.)

Le projet de la reconstruction nationale en RDC doit indubitablement considérer ces deux axes comme indissociables, tout en privilégiant la reconstruction de l’homme congolais comme préalable à la reconstruction du Congo « espace physique ». Cela constitue à notre avis une réelle clé pour la paix et développement. Le moyen d’y parvenir est et demeure l’éducation.

Prof. Dr. MUSA ALOKPO Dieudonné

Université de Kinshasa,

Faculté de psychologie et des sciences de l’Education

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