Prof. Mampuya : «Les dirigeants politiques traditionnels congolais ont une conception fétichiste des élections…»

Dans cet entretien, Auguste MAMPUYA indique que le RADER milite pour une unité de stratégie et d’action en vue d’ une alternative et non la simple alternance. Il dénonce le recul de la démocratie ainsi que l’immoralité du flirt des politiques avec l’affairisme.  

Q. Professeur Mampuya, comment, en quelques mots, appréciez-vous le climat politique actuel ?

R. Un climat morose, caractérisé par l’interminable misère sociale des masses sur fond de l’incapacité du régime à rencontrer les aspirations populaires, par le marasme, l’immobilisme politique, le vide et la nullité du discours politique et par l’absence de toute imagination et de toute politique publique pour faire face à la gravité de la situation dans toutes ses facettes. Il n’est nul besoin de démontrer la misère des masses congolaises pendant qu’un tout petit groupe, composé de dirigeants et de leurs proches, s’occupe de son incessant enrichissement illicite et criminel. 

Sinon, comment expliquer les fortunes colossales qu’affichent avec arrogance des gens dont personne, il y a quelques années ou jusqu’à leur arrivée au pouvoir, ne connaissait aucune richesse personnelle ou familiale? Dans cette société d’immoralité affichée et assumée, les privilégiés font feu de tout bois pour accumuler richesses et signes extérieurs de richesses avec pour seule activité « productrice » telle ou telle fonction politique. Dans cette course effrénée à l’enrichissement abusif, tous les moyens sont bons : nous sommes un pays où les dirigeants, sans se gêner, font de lucratives affaires, détruisant pour cela les entreprises publiques du domaine où ils s’enrichissent (exemple de la Gécamines et de la Miba détruites par des gens qui en ont partagé les dépouilles, en attribuant l’actif à des particuliers moyennant de grosses commissions qui, dans le cas de la Gécamines, pouvaient aller jusqu’à quelques dizaines de millions de dollars ; où les « Lacs » à la place desquelles évolue une armée de compagnies privées dont certaines appartiennent à des dirigeants et volent avec la licence des « Lacs » ; comme l’OCPT  contraint de céder sa place, ses missions de service public et ses fréquences à des aventuriers internationaux dont on ne connaît pas l’expertise dans le secteur concerné ; jusque dans les transports en commun où l’on a oublié la nécessité d’une ou de grandes compagnies publiques du genre TCL, SOTRAZ et autres STK. Dans un pays où le domaine immobilier de l’Etat est confisqué au profit de certains dirigeants, de leurs proches ou de leurs amis affairistes pour des raisons de spéculation, où des responsables gouvernementaux soutiennent, comme à la RVA, les initiatives qui dépouillent cette dernière, des cabinets d’avocats tenus par des ministres ayant été rémunérés pour avoir établi les documents juridiques créant des sociétés qui spolient la RVA. Pays où  des ministres sont désignés par la hauteur des pourcentages des commissions qu’ils perçoivent par signature ou contrat, où des députés se compromettent avec les chefs d’entreprises qu’ils contrôlent ou sont surpris en flagrant délit de corruption dans les installations  des commerçants expatriés, etc. Tout cela est une question de système. L’affairisme des dirigeants politiques, tout comme leur flirt avec les milieux d’argent et d’affairistes, est source de conflits d’intérêts, de corruption, de concussion et d’immoralité, toutes choses par lesquelles les politiciens véreux s’enrichissent et appauvrissent le peuple et l’Etat. Toutes choses que le RADER dénonce à haute voix et que son idéologie et son programme de gouvernance s’emploient à bannir de la gestion de la chose publique. 

Q. Avant de  continuer, comment pouvez-vous parler d’immobilisme politique face à l’effervescence que l’on observe tous ces jours-ci ?

R. Vous voulez dire l’agitation ? Oui, je constate moi aussi que le sport favori des politiques congolais  reprend de plus belle ; de fait, ces politiciens traditionnels se délectent à miroiter les élections présentées au peuple comme l’occasion de régler ses problèmes mais en fait l’objectif caché est que les dirigeants sont impatients de renouveler leur « légitimité » parce que pour eux les élections ne servent qu’à cela. Alors,  il y a eu la grand-messe de Kisangani avec les prétentions présomptueuses et outrecuidantes de l’un des partis du pouvoir. Certes, nous sommes dans les derniers temps de la législature ; pour tous ces gens, c’est sans doute le moment de faire oublier au peuple que pendant toute la législature on a été incapable de s’intéresser à son sort et, ainsi, de lui faire de nouvelles fausses promesses afin de rempiler. Mais les Congolais  ne sont ni naïfs, ni dupes ni, contrairement à ce que pensent les politiciens traditionnels qui les méprisent, idiots, ignorants, etc. Il risque d’y avoir des surprises. On remarque, c’est vrai, la « mobilisation » qu’ils orchestrent lors de certaines de leurs manifestations publiques ; mais dans ces mobilisations, on ne fait que du bruit et, comme le disait le président ivoirien, Laurent Bagbo, ces partis « confondent  la foule et le peuple », alors que l’assistance est faite en bonne partie de badauds et de  passants du quartier. En réalité, le front politique est vide d’initiatives et d’imagination positives. 

Q. Apparemment, votre réponse ne vise que la majorité, l’opposition ne s’agite-t-elle pas avec l’organisation de conciliabules et la création de plates-formes, comme cette fameuse USA ?

R.  Ecoutez, chacun réagit comme il peut et, après tout, tous doivent bien se préparer aux élections, formule qu’ils ont utilisée jusque-là pour justifier la confiscation des richesses nationales, le trésor public et les entreprises publiques étant partagés entre forces politiques au pouvoir, etc. Quant à l’USA qui recherche l’alternance, une analyse sérieuse de la situation nous donne la conviction que le mal congolais n’est pas de ceux qui puissent trouver la solution par une simple alternance qui revient, en fait, à remplacer des équipes par d’autres mais toujours dans le même système. Un système pourri, corrompu et corrupteur ne peut que se perpétuer malgré l’alternance qui est « le changement dans la continuité » ; ce qu’il faut c’est mettre en place, non l’alternance des équipes mais une véritable alternative, crédible et efficace, de systèmes et de gouvernances. Voilà la position de notre parti, le Rassemblement des Démocrates pour la Rupture et le Renouveau (RADER), dont le programme c’est de rompre avec ce système qui corrompt y compris les jeunes, aujourd’hui majoritaires dans nos institutions comme on le sait, et qui rend vain tout effort de renouveler les choses et annihile toute intention de progrès politique, économique et social. Voilà pourquoi, le RADER aspire et s’emploie à ce que se dessine une telle tendance sur la scène politique dans une dynamique unitaire et d’unité d’action avec d’autres forces démocratiques de progrès et de mouvement contre le statu quo et qui choisissent de prendre le contre-pied de ce qui se passe en ce moment dans les pratiques et comportements fondés sur les conceptions actuelles du pouvoir, de la politique et de la manière de faire la politique. Autrement dit, le Congo n’a pas besoin d’une alternance entre les mains de personnes qui continueront d’être prisonnières des tentacules du système, tandis que les forces porteuses d’alternative seraient également porteuses du remède adéquat à la situation. 

Q.  Distinction subtile entre « alternance » et « alternative », mais en quoi consisterait cette autre « manière de faire la politique » ?

R. Cette distinction n’est pas subtile, elle est réelle et effective, les deux termes ne sont pas du tout  synonymes. Cette autre manière de faire la politique, bien que fondée sur une éthique politique, n’est pas une simple vue d’esprit ; elle est concrète. Par ex. le gouvernement du Congo a jusqu’à présent été sans « gouvernance », c’est-à-dire aucune vision au service de laquelle sont conçues et mises en œuvre des politiques publiques. Concrètement, quelle est la politique monétaire d’un pays dont la monnaie est constamment à la dérive et quand elle se stabilise on ne sait pas comment ni par quelle mesure positive le résultat a été obtenu, c’est après coup que l’on essaie de bricoler des explications ? Quelle est la politique scolaire face à un système scolaire à l’abandon, face à  la déperdition scolaire, face à la disparition de toute qualité du système éducatif comme le prouve le bas niveau des jeunes formés au primaire, au secondaire et, conséquence logique, au supérieur, alors que, tout le monde le sait, on distribue gracieusement les diplômes d’Etat ? Quelle est la politique mise en œuvre face à la malnutrition galopante quand on sait que de 2001 à 2009 le taux de la malnutrition s’est multiplié par quatre, face à la crise alimentaire entretenue par l’importation de très nombreuses denrées alors que périclite l’agriculture nationale ? Quelle est la politique sanitaire, quelle est la politique salariale ? Quelle est la politique de la ville et celle des infrastructures, au-delà de l’élargissement de telle ou telle voie ? etc. etc. On peut allonger la liste. La première expression de cette nouvelle manière de faire la politique ce sera l’existence d’une gouvernance démocratique de progrès social avec des politiques définies dans tous les domaines. Ensuite cette gouvernance, s’éloignant de la politique du ventre, abandonnera tout ce qui est reproché aujourd’hui de gabegie, de prédation, d’ostentation, de train de vie somptuaire de l’Etat et des dirigeants, d’inégalités sociales trop criardes, de justice à deux vitesses, celle des « Congolais d’en haut «  et celle des « petits Congolais d’en bas », d’irresponsabilité et d’impunité des membres de l’exécutif, etc. Ce sera     une gouvernance de la mesure qui est au cœur des vertus démocratiques ; ce sera une gouvernance démocratique et républicaine contraire à l’antirépublicanisme ambiant. Quand nous expliquerons les choses à notre peuple, vous verrez que ce ne sont pas que des mots ni de la théorie,  mais des réalités palpables. Tout cela devant s’accompagner de profondes réformes institutionnelles et structurelles, pour renforcer une démocratisation en recul, mettre fin à une république de notables, et non des réformes du genre de celles qui tentent aujourd’hui certains milieux traditionnels. Ces réformes serviront également à relancer l’économie et le goût du travail, à rendre l’administration performante, au lieu d’improvisations, d’inorganisation, au lieu d’une législation dépassée et inhibitrice des talents, des vocations et des énergies. 

Q. Alors que nous arrivons à une nouvelle législature par des élections démocratiques, comment parler d’une démocratisation en recul?

R. Je ne vais pas faire de la théorie, je prendrai quelques exemples concrets et précis. En date du 19 août de cette année, le responsable du RADER dans le Sud-Kivu, notre compagnon Innocent Kusinza, a été arrêté et retenu plusieurs heures par l’ANR pour avoir organisé des réunions (et non des marches ou des manifestations) avec des membres du parti, dont une grande réunion le 18 à Bukavu avec plusieurs centaines de jeunes RADER ; motif : il aurait fallu une « autorisation des autorités ». Ces jours-ci nos responsables dans certaines localités du Bandundu et du Bas-Congo (ex. à Kikwit et à Kasangulu) se voient interdire de planter le drapeau du RADER sans avoir payé 50, voire, 100 dollars à je ne sais qui, et rendu des visites de « courtoisie avec une petite enveloppe » à telle autorité. ; ceci interpelle le ministère de l’intérieur et les responsables de l’ANR qui ne manqueront pas de mettre fin à la nuisance de ces inciviques. Autre chose, la confiscation des media publics, le détournement des moyens publics pour des activités privées de propagande, l’interdiction d’évoquer certains sujets notamment de « critiquer la politique du gouvernement de la République », comme si la politique était autre chose qu’analyser l’état de la société, apprécier en conséquence les politiques mises en œuvres pour y faire face, les critiquer le cas échéant et en proposer des alternatives considérées plus  judicieuses ou plus efficaces. Enfin, mais ce n’est pas tout, plusieurs dangers menacent ce processus avec des velléités de réviser la Constitution dans le sens d’attenter à l’indépendance du pouvoir judiciaire (vis-à-vis « du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif ») et de renforcer le pouvoir personnel  et sans limite de durée, etc. Alors ? Croyez-vous toujours que la démocratie est assise ?

            Cela dit, les dirigeants et politiques traditionnels congolais ont une conception fétichiste des élections, les font passer pour une fin en soi, les considèrent comme la démocratie elle-même, comme la fin de la politique et comme l’objectif de la vie des Congolais. Démagogie et mensonge. Je vous le démontre sur un seul de ces points : la fin de la politique n’est pas la conquête du pouvoir même par les élections mais la gouvernance de l’Etat pour atteindre le bien commun et le bien-être politique, économique et social des citoyens, la politique étant l’art de gouverner. 

Q. Il semble que vous ayez toujours le pessimisme que vous affichiez lors des élections de 2006 !

R. Mais, n’avais-je pas alors raison de prévenir notre peuple que « après les élections égale avant les élections » ? Si les choses se déroulent de la même manière, où  voyez-vous les raisons d’être plus optimistes ? Tenez, le RADER a mené quelques investigations là où les partis traditionnels s’agitent et soi-disant mènent campagne pour  « préparer les élections », en particulier en interrogeant certains membres de ces partis participant à ces réunions. Certains, parmi ces Congolais dont je vous ai dit qu’ils ne sont ni dupes, naïfs ou idiots, se disent outrés par le mépris dont ils sont l’objet parce qu’on les réunit non pour parler des affaires du pays et de la société ou même du projet de leur parti, mais pour les galvaniser, avant l’heure, et les enjoindre de s’assembler, comme un seul homme, derrière le candidat choisi sans expliquer quelle sera sa politique ou celle du parti qui le soutient, etc. Certains avouent n’avoir jamais vu un seul document idéologique ou doctrinal de leur parti : on rassemble les Congolais comme des troupeaux et on martèle le mot d’ordre. Par votre propre observation, vous pouvez vous-mêmes constater que, à cause de cela, la désertion commence dans certains de ces partis. Plus dure sera la chute ! Par contre, j’ai aujourd’hui quelques raisons d’être optimiste ; si alors les forces de progrès ne s’étaient pas encore identifiées et organisées, étant même démobilisées, aujourd’hui les perspectives changent avec la conscience de ces forces pour consolider leur front commun. 

Q. A présent que la CEI a publié le calendrier électoral, sans doute le compte à rebours a-t-il commencé et c’est déjà le point de non retour. Quelle est la stratégie électorale du RADER ?

R. Je parle indépendamment du caractère doublement illégal de ce calendrier (pour inconstitutionnalité, que ne peut contester aucun vrai juriste, et pour défaut de qualité de la CEI à prendre ce genre de décisions fondamentales). Mais, je ne vais pas étaler notre stratégie sur la place publique sans que ce soit le moment. Néanmoins, je dois vous dire que notre stratégie a pour objectif essentiel le succès des forces de progrès et de mouvement, de façon à, au minimum,  devenir incontournables afin d’instaurer cette nécessaire gouvernance nouvelle aussi bien au parlement qu’au niveau de l’exécutif. Au moment où le système se fait agressif et a allongé et aiguisé ses dents, il devient impérieux que, dans une dynamique unitaire et dans une réelle unité d’action, toutes ces forces démocratiques de progrès et de mouvement accordent un ardent soutien à une stratégie électorale collective et unitaire ainsi qu’à une candidature unique autour d’une personne qui ne puisse pas être soupçonnée de vouloir  s’engluer dans le système et de demeurer dans « le changement dans la continuité », mais sans conteste capable de véritablement incarner  avec crédibilité et un succès indiscutable le projet alternatif à concevoir par ces forces. Il faut y travailler, parce qu’une telle initiative est susceptible de renforcer l’espoir et l’enthousiasme des masses populaires. De fait, alors que les forces de l’immobilisme et du statut quo, déjà sans éthique,  manquent aujourd’hui d’idées, de proposition, de politique et, même de discours sauf une vile propagande creuse pour se maintenir à la mangeoire, l’unité permettrait  aux forces de progrès d’avoir un contenu et une épaisseur par lesquels elles se présenteraient comme la solution à la situation congolaise, avec, à la clé, la victoire sur les forces du statu quo et de l’immobilisme. 

Propos recueillis par

JRT, Le Phare

Albert TSHIAMBI, le Potentiel

   

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