Opportunités, obstacles et défis constatés par la presse congolaise dans l’investigation des faits de corruption

presse1(Par Polydor MUBOYAYI, Président de l’Observatoire des Médias Congolais)

Il m’a été demandé de traiter des «Opportunités, obstacles et défis constatés par la presse congolaise dans l’investigation des faits de corruption». Je vais aborder la question  par quelques exemples.

Nous sommes au début de l’année 1986. L’hebdomadaire HORIZONS 80 qui avait pour particularité le traitement des questions économiques vient de disparaître. Un nouveau magazine, LE PASSEPORT AFRICAIN reprend le flambeau. En ce debut d’annee, l’hebdomadaire qui en est à sa deuxième édition publie, sous la signature de son directeur Tshiamala Mwilembwe, une enquête très fouillée sur le diamant congolais. Le journaliste remonte la filière de production et de vente. Le scandale est terrible car l’auteur de l’enquete a mis  à nu les magouilles qui caractérisent le secteur. La Miba est épinglée de façon saisissante, les autorités centrales aussi. La réaction est immédiate. M.Tshiamala est  arrêté par l’Agence Nationale de Documentation sur ordre du Premier commissaire d’Etat, malmené  et gardé au secret sur ex-Trois Z. Sa détention va durer un an et à sa sortie, le journal sera obligé de mettre la clé sous la porte.

En 1991, un Premier Ministre ordonne à tous ceux qui détiennent des véhicules de l’Etat sans qualité de les restituer endéans 48 heures. Passé ce délai, précise un communiqué diffusé en boucle sur les antennes de la radio-télévision nationale, les contrevenants s’exposent à des sanctions.

En l’espace de quelques heures, les habitants de la capitale assistent à un spectacle inhabituel : les installations de STA qui abritent les véhicules de l’Etat et qui sont généralement déserts, sont pris d’assaut par des milliers de personnes qui vont  y déposer des véhicules curieusement à l’état neuf. Le mouvement est si intense que, très vite, le parking de STA se trouve débordé et il faut recourir à d’autres sites pour recevoir des milliers de véhicules qui arrivent de tous les coins de la capitale.

Pour la première fois, les Kinoises et Kinois réalisent que la majorité des véhicules neufs qui sillonnent les rues de la capitale et qui sont aux mains des particuliers appartiennent en réalité à l’Etat. Ils se mettent à espérer que cette action de salubrité s’étende à d’autres secteurs de la vie nationale en vue de mettre fin au détournement des biens publics et d’engager ainsi le pays sur la voie d’une gouvernance qui privilégie l’intérêt collectif.

Ce vœu ne sera malheureusement pas exaucé car trois jours après le premier coup de semonce, le Premier Ministre sera révoqué, et tous ceux qui avaient restitué les véhicules de l’Etat se sont précipités  aussitôt au garage STA pour reprendre «leurs biens». La presse dénonce l’arnaque et curieusement, ces événements vont coïncider avec un cycle de violences visant particulièrement les médias dits proches de l’opposition et qui va culminer avec la série des plasticages des imprimeries à travers la capitale.

En 1993, un journaliste du quotidien Le Potentiel, Kandolo, publie un article sur des tripatouillages au niveau de l’administration judiciaire. A l’appui de son texte, il diffuse en fac- similé un courrier interne qui confirme la magouille.   Convoqué par le Parquet, il est menacé et jeté à la prison centrale de Makala. Alors que les faits allégués sont manifestement fondés, il sera jugé et condamné à la prison ferme pour détournement de document administratif.

Au cours de la même année, un journaliste du quotidien La Tempête des Tropiques publie une enquête fouillée sur la tribalisation au sein des Forces armées.  Arrêté, il est soumis à la torture et n’aura la vie sauve que grâce à une vigoureuse campagne des organisations de défense des droits de l’homme et de la liberté d’expression à travers le monde. Libéré, il va chercher la sécurité en s’installant aux États-Unis.

En 1997, le journaliste Tshivis du quotidien Le Phare publie un article intitulé : «Kabila lance sa DSP». La DSP, vous vous en souvenez, était l’appellation de la garde présidentielle à l’époque de l’ancien Président Mobutu. En attendant de mettre la main sur l’auteur de l’article qui avait signé sous son pseudonyme de «Kanyema», la nouvelle garde présidentielle va enlever son Éditeur, le torturer et lui proposer un marché : livrer le journaliste contre sa mise en liberté. Pour avoir refusé de livrer le journaliste, l’Editeur a passé trois mois en prison et tous ses appels à la justice sont demeurés vains, les cours et tribunaux à tous les niveaux s’étant déclarés incompétents pour le juger.

2013. Le journaliste Diana de La Colombe publie une enquête sur un hôpital tenu par des Chinois dans la capitale et dont les soins débouchent généralement sur la mort des patients au lieu de la guérison. Le document est argumenté et fouillé. Poursuivi pour diffamation, il est condamné et jeté en prison comme un malfrat.

J’ai préféré débuter cet entretien par quelques exemples. Mon objectif est de vous donner une idée des difficultés que les journalistes congolais rencontrent dans  l’exercice de leur métier en temps ordinaire, mais surtout, lorsqu’il s’agit de mener des enquêtes sur des sujets sensibles parmi lesquels les faits de corruption. Ces difficultés tiennent d’abord à l’environnement juridique du métier d’informer qui va de la loi qui régit l’exercice de la liberté de la presse jusqu’au Code pénal.

Lorsque vous vous donnerez la peine de lire attentivement la loi numéro 002 du 22 juin 1996, vous constaterez que celle-ci traite plus des sanctions que de la liberté. Les limitations pénales sont si nombreuses qu’on peut légitimement se poser des questions sur les objectifs poursuivis. S’agit-il de respecter l’article 24 de la Constitution qui enjoint au gouvernement de créer les conditions favorisant l’information du peuple ou de créer des entraves à cette information ?

Pour mieux coller au thème de cette rencontre, je voudrai signaler que quand on circule aujourd’hui à Kinshasa, on est frappé par deux choses : les Kinois construisent de plus en plus en hauteur. Dans toutes les communes, des immeubles à plusieurs niveaux sortent de terre et sont achevés dans les plus brefs délais. Les propriétaires, quand ils sont connus, sont parfois des hommes d’affaires, mais ce sont généralement des hommes politiques, voire des militaires. Quand on essaie de revisiter les moyens légaux dont ils peuvent disposer, on se retrouve souvent devant des questions sans réponse.

Des questions peuvent également être posées sur la nature des contrats qui lient l’Etat à des sociétés chargées de construire nos routes. Quand des travaux de réfection piétinent ou lorsqu’une entreprise revient trois voire quatre fois sur le même tronçon sans jamais mener les travaux à bonne fin, cela devrait susciter des interrogations. Tout marché public s’inscrit dans une durée déterminée et il n’est pas normal que des travaux durent trois, quatre ans sans que des comptes soient demandés.

C’est ici justement que devraient intervenir les hommes et les femmes des médias qui, par leurs investigations, devraient révéler les informations cachées.

Mais comme je l’ai déjà souligné, les journalistes se sentent menacés quand ils travaillent sur des sujets à risques tels que la corruption. Car au lieu de cuisiner les personnes mises en cause par les enquêtes de la presse, c’est plutôt aux journalistes que la justice demande des comptes. Et dans le cas précis de la presse congolaise, il existe une arme fatale basée sur une jurisprudence qui dit que «le fait de mettre au compte d’une personne déterminée, vivante ou défunte, un fait précis, vrai ou faux de nature à porter atteinte à l’honneur de cette personne ou à l’exposer au mépris public» relève de la diffamation. Il n’est pas nécessaire que la personne visée soit nommée, il suffit qu’elle soit désignée, peu importe dans quels termes. Une désignation quelconque suffit, pourvu qu’elle soit claire et qu’il n’y ait aucun doute raisonnable.

 Quand on lit une telle définition de la diffamation, on réalise toute l’étendue des difficultés que rencontre la presse congolaise et on comprend mieux pourquoi il y a rareté d’enquêtes sur les faits de corruption dans notre presse dont la mission est par ailleurs entravée par les difficultés d’accès aux sources d’information.

La presse, faut-il le rappeler, a pour vocation d’alerter sur ce qui ne va pas. Elle interpelle et invite à des décisions. Mais comment combattre la corruption en l’absence d’une loi qui fasse obligation aux gestionnaires de la cité de mettre les informations qu’ils détiennent à la disposition de la presse et du public ?Comment la combattre en l’absence d’une révision du code pénal qui permet aux corrompus et autres corrupteurs de s’en tirer à bon compte, et avec curieusement les applaudissements du jury?

Ailleurs dans le monde, les informations publiées par la presse sont analysées par la police notamment pour ouvrir des pistes, mener des enquêtes et débusquer parfois de très gros lièvres. En RDC, c’est l’opération inverse. Les alertes lancées par les journalistes contribuent à leur enfermement. Qu’est-ce à dire? Tout simplement que nous avons encore un long chemin à parcourir avant d’avoir droit à des affaires de type Éric Woerth.

Nous nous battons depuis plusieurs mois pour l’adoption d’une loi sur l’accès à l’information. Un texte allant dans ce sens vient d’être déposé au Sénat. C’est une opportunité à saisir car de l’adoption de ce texte dans les deux chambres suivie de sa promulgation dépend entre autres l’amélioration de l’environnement juridique des médias. Car la libération des sources aura pour effet d’entraîner la révision des dispositions contraires contenues dans d’autres textes et qui  constituent à ce jour un frein à la réalisation des investigations. Il en est de même de la loi 002 du 22 juin 1996 dont les Concertations nationales ont exigé la révision.

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