Marché du livre : « De Lumumba à Laurent-Désiré Kabila, un demi-siècle pour un même combat »

Le message de Gbenye transforma donc l’organisation de l’évènement. En effet, en parallèle aux réunions plénières avec des étudiants observateurs tchèques ou d’autres nationalités, nous avons dû inventer des réunions d’une commission restreinte pour ceux qui étaient dans le secret. Nous étions rapidement d’accord sur le fait que, étant donné les fissures qui existaient déjà dans les relations entre certains membres du CNL, il était indispensable de créer une structure de conciliation et d’arbitrage réunissant des représentants désignés par les centaines de milliers de Congolais réfugiés dans les pays limitrophes, les familles des martyrs de l’indépendance et les organisations des étudiants à l’étranger.

            C’est alors que, me souvenant du précédent du congrès organisé par le FLN en 1956, en plein conflit algérien, dans la vallée de la Soummam, considéré comme un acte constitutionnel de l’Etat algérien, j’ai proposé de convoquer un congrès semblable, devant se tenir en août de la même année dans le sud du Soudan pour, à un moment donné, traverser le territoire congolais pour y voter la Constitution du Congo en Armes. La proposition à soumettre à la considération du FNL ayant été acceptée, je fus chargé de rédiger l’avant-projet constitutionnel.

            Quelques semaines après mon retour de Paris, Bechir Ben Yahmed, directeur du magazine «Jeune Afrique» me communiqua que Cyril Adoula, qui avait été remplacé l’année précédente par Tshombe en tant que Premier ministre de l’ex-Congo Belge, s’apprêtait à venir en France pour me rencontrer. J’avais connu Cyril Adoula, en 1959, lorsque nous avons participé, au côté de Patrice Lumumba, au séminaire organisé à l’université d’Ibadan, au Nigeria.

            J’ai toujours regretté sa rupture avec Lumumba qui s’était produite lors d’une opération qui scinda le Mouvement National Congolais et donna des ailes aux forces qui mettraient fin à la démocratie congolaise naissante. Après la mort de Lumumba, il présida le gouvernement de réconciliation, dont le vice-président était Antoine Gizenga.

            Mes retrouvailles avec Adoula eurent lieu à Paris, le 23 juillet, au domicile de Ben Yahmed, qui organisa un déjeuner où étaient également présents Mohamed Masmoudi – futur ministre tunisien des Relations Extérieures ainsi que ses compatriotes Mohamed Bahari et Ben Yedder.

            A la fin du déjeuner, Cyril Adoula et moi-même avons parlé seul à seul. En résumé, Adoula caressait l’espoir de récupérer le Gouvernement et souhaitait que les membres du CLN, favorisent son retour au pouvoir à l’aide de mesures telles qu’un cessez-le-feu, permettant d’ouvrir un processus de négociation pour former un gouvernement de préparation, afin de préparer les réformes constitutionnelles et légales qui, de toute évidence, s’imposaient. La pacification et la réconciliation du pays méritaient bien la contribution de tous.

            Je me suis limité à lui dire que je ferai parvenir sa proposition au CLN, tout en lui faisant comprendre qu’il ne pourrait pas y avoir de véritable réforme, ni de véritable réconciliation, sans l’exécution préalable de la résolution du Conseil de sécurité du 21 février 1961 qui impliquait la recherche et le châtiment des responsables de l’assassinat de Lumumba, Okito et Mpolo ?

            Quelques jours après ma rencontre avec Adoula, le 7 août, j’ai envoyé ma famille en vacances en Espagne, tandis que je m’apprêtais à partir en Egypte. Quelques jours après, je reçus un appel téléphonique depuis Le Caire me priant, non seulement de différer mon voyage en Egypte, mais également de quitter rapidement la France…

            Lamentablement, le mal que nous souhaitions enrayer, anticipa nos projets avec l’explosion de premières rixes au sein du C.L.N., résolues à coups de feu dans la capitale égyptienne entre les partisans de Soumialol et les autres membres du CLN, qui s’achevèrent par l’expulsion des uns et des autres, par les autorités égyptiennes.

            Vers 1935, est né en France, le mouvement de la Négritude, mené par trois poètes : le martiniquais Aimé Césaïre, le sénégalais Léopold Sedar Senghor et le Guyanais Léon Gontran Damas. Le jour où j’ai quitté le Congo-Brazzaville, expulsé par l’abbé Fulbert Youlou, le poète guyanais Leon Gontran Damas donnait un cours en qualité de professeur invité à I’lnstitut des Etudes Congolaises. L’année scolaire précédente avsit été inaugurée par Senghor lui-même, J’ai connu Aimé Césaire seulement cinq ans après, en l965, quelque temps après mon retour de Prague, A cette période, Aimé Césaire avait déjà écrit les premières scènes de sa future pièce de théâtre sur Patrice Lumumba et me demanda de le conseiller pour la développer et faire le montage. Une étroite relation est ainsi née entre nous, nous l’avons partagé avec la troupe qui, sous la direction de Jean Marie Serreau, a donné la première de la pièce de théâtre intitulée «Une saison au Congo», le 8 octobre 1967. Reconnaissant pour ma collaboration, Aimé Césaire a eu I’obligeance de faire en sorte que le personnage de Lumumba parle à deux occasions de «Luis, son ami espagnols».

            En mars 1967, Paul Kabongo arriva à Paris. Il s’agit d’un des hommes qui a le mieux incarné, pendant plus d’un demi-siècle, la continuité d’un même combat qu’il commença avec Patrice Lumumba, jusqu’à ce qu’il prenne fin avec Laurent Kabila, Paul Kabongo avait à peine 18 ans lorsque Patrice Lumumba m’annonça, au printemps 1960, qu’il allait me l’envoyer pour qu’il bénéficie d’une des bourses que nous avions obtenues à I’lnstitut des Etudes Congolaises pour les Congolais ne résidant pas à Brazzaville,

            En me faisant part de son intention, Lumumba avait ajouté de façon significative «tu vas t’en occuper comme la prunelle de tes yeux». ll m’expliqua ensuite qu’il comptait sur lui pour combattre le tribalisme au sein de sa propre ethnie.

            Lutter contre le tribalisme était une des préoccupalions majeures de Patrice Lumumba.

Lui même appartenait à I’ethnie des Batelela, tandis que Paul Kabongo appartenait à celle des Baluba. Les deux ethnies s’étaienl affrontées de tout temps dans la région du Kasaï. En avril 1959, le premier Congrès des partis politiques congolais s’est tenu à Luluabourg, Paul Kabongo écouta le discours historique de Lumumba lors de la séance de clôture, véritable plaidoirie contre le tribalisme. Convaincu de la justesse de ses arguments, Paul Kabongo décida d’adhérer au Mouvement Lumumbiste. Mais, en epprenant sa conversion, les membres baluba les plus extrémistes décidèrent de punir ce qu’ils considéraient comme une trahison. Ce qui les amena à se rendre une nuit, à son domicile, dans le but de I’exécuter.

Comme il logeait dans une maison à deux étages, contigüe à d’autres bâtiments. Paul pu se sauver en prenant la fuite par les toits, et se réfugier chez le responsable du Mouvement Nationcl Congolais à Luluabourg.

            Paul Kabongo fut un élève exemplaire pendant la première année de formation de l’lnstitut et, le jour de I’lndépendance, Lumumba I’intégra dans son équipe. Nous avions tellement confiance en lui, qu’il nous servit à maintes reprises de lien, transmettant des messoges à travers la rivière. Après l’incarcération de Lumumba, son épouse et son frère s’étant cachés, Paul me conduisit à plusieurs reprises pour les rejoindre, ainsi que d’autres compagnons lumumbistes. Entre temps, je l’avais emmené avec moi à Brazzaville pour qu’il soit en sécurité à I’lnstitut où il fit sa

deuxième année.

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