L’ordre du désordre politique en Afrique Noire I

kambayitwokiLa conscience tribale forgée en Afrique par le colonialisme sur des territoires immenses, tantôt moyennement immenses, tantôt carrément minuscules a, forcément pondu une société coloniale hybride et discriminatoire ; une société aliénée, contrainte à se trahir elle-même ; une société dépersonnalisée obligée à consentir à l’injure et à l’indignité; une société où la pratique coloniale avait, en quelque sorte, gavé l’idée coloniale dans les esprits. Cette société-là, était celle des colons et des colonisés.

Le colon était ce monsieur du type spécial que l’imaginaire colonial populaire se représentait comme un homme qui aime « se bronzer» au soleil. Ce monsieur qui ne dédaigne point de mettre la main à l’ouvrage. On le voyait souvent, semi-rêveur regard fixé au loin sur l’horizon de ses terres, de son domaine. C’était un homme de défi certain contre la nature. C’est, quelque part, un aventurier qui se considérait, à tout point de vue, comme « un pionnier» qui est venu de l’Europe pour gagner beaucoup d’argent en dépensant moins, tout en mettant « ses »indigènes au boulot selon la « loi d’airain» de l’économie et de l’oppression. La caractéristique de l’oppression était de produire et de maintenir de force, les maux qui rendaient l’opprimé de plus en plus semblable à ce qu’il faudrait qu’il fût pour mériter son sort.

Ainsi, le colon ne pouvait-il s’absoudre qu’en poursuivant systématiquement la «déshumanisation» du colonisé; c’est-à-dire en s’identifiant, chaque jour un peu plus, à l’appareil colonial. Une «machine» exploiteuse conçue de cette façon ne pouvait que tourner en rond, rendant impossible la distinction de l’idée et de la praxis. Comme le dit Jean Paul Sartre dans sa «préface» à Portrait du colonisé d’Albert Memmi, l’oppression, c’est d’abord la haine de l’oppresseur contre l’opprimé. C’.est la véritable entreprise d’extermination. Le système voulant à la fois la mort et la multiplication de ses victimes (les colonisés) ; toute transformation lui était fatale. Qu’on assimile ou qu’on massacre les indigènes, le coût de la main-d’oeuvre ne cessera de monter.

Et le philosophe français de dire: «La lourde machine maintenait entre la vie et la mort -toujours plus près de la mort que de la vie -ceux qui étaient contraints de la mouvoir; une idéologie pétrifiée s’appliquait à considérer des hommes comme des bêtes qui parlaient vainement. Pour leur  donner des ordres, les plus durs, les plus insultants, il fallait commencer par les reconnaître et se résoudre à leur faire confiance… Ainsi l’impossible  déshumanisation de l’opprimé se retournait et devenait l’aliénation de l’oppresseur … Pour échapper (à ce phénomène) il fallait qu’il se minéralise, qu’il se donne la consistance opaque et l’imperméabilité du roc, bref qu’il se « déshumanise » à son tour… »

Au craquement de la rigidité de l’appareil colonial, du colonialisme, l’Afrique entrait dans l’enfer des indépendances sans structures sociales propres; elles étaient pulvérisées; et ses populations étaient « atomisées». Le système colonial qui voulait les intégrer, à corps perdu, s’était déjà lui-même détruit. C’est dans la confusion pathologique totale que les «anciens sous hommes» vont revendiquer leur «personnalité» qu’ils appellent déjà «nationale ». C’est donc, si l’on veut, le colonialisme qui a créé le « patriotisme », et le « nationalisme» des colonisés. Et J.P. Sartre termine sa préface de belle manière: «Quand un peuple n’a d’autre ressource que de choisir son genre de mort, quand il n’a reçu de ses oppresseurs qu’un seul cadeau, le désespoir, qu’est-ce qui lui reste à perdre? C’est son malheur qui deviendra son courage. Cet éternel refus que la colonisation lui oppose, il en fera le refus absolu de la colonisation ».

C’est de cette Afrique colonisée que parle Aimé Césaire dans son célèbre «Discours sur le colonialisme» et aussi Majhemout Diop dans sa  Contribution à l’étude des problèmes politiques en Afrique noire». Il s’agit d’un continent des corvées où règnent la pression policière, l’impôt et les cultures obligatoires; un continent des terres confisquées et des sociétés vidées d’elles-mêmes. C’est cela ce continent où les peuples entiers vont, désormais, vivre sous le masque d’emprunt.

En 1960, le vent des indépendances va surprendre cette Afrique, d’une façon traumatisante dans ces ambiguïtés qui brouillent mortellement son paysage réel. Les colonies sont simplement transformées en Etats. Quels Etats 1 Thierry Michalon a écrit Quel Etat pour l’Afrique.1 Alors on ne doit pas s’étonner devant le bilan amplement négatif qu’ont dressé plusieurs observateurs. «L’Afrique est mal partie» (René Dumond), «l’Afrique peut-elle partir 1 (Albert Meister); déjà on avait parlé de l’ «Afrique bloquée» (M. Grozier) ~ c’est un «continent en panne»; G. Comte a écrit «Inquiétante Afrique » … Non, «L’Afrique (est) fantôme» (Michel Leires).

C’est ça l’Afrique des colonies devenues brusquement des «Etats». La problématique’ est bien sérieuse au point de pousser G. Balandier en 1968, d’écrire que les nouveaux Etats africains ont effectué rapidement des révolutions que l’histoire avait échelonnées dans le temps; ils doivent à présent se réinsérer dans une société qui s’est organisée sans eux en dehors d’eux. La question est que, étant bâtis à l’intérieur de frontières artificielles, ces Etats post-coloniaux sont des coquilles juridiques vides qui ne coïncident nullement avec les parties charnelles qui fondent les véritables enracinements humains.

Elle est sérieuse cette question d’Etats issus de la décolonisation africaine. Les nouvelles frontières, étaient tracées à partir de l’Europe sur des cartes à petite échelle, souvent fausses. Elles étaient curieuses, simples, souvent des lignes droites ou des cercles mal noués sous forme d’allitération géométrique ignorant l’existence des peuples. Le découpage a semblé être fait à la hache suivant un modèle d’une « boucherie diplomatique }} méprisante.

Des Etats extravertis aux conséquences graves pour les Africains

L’Etat, selon les spécialistes de la science politique, est une institution sociopolitique destinée à maintenir, à l’intérieur et à l’extérieur, l’organisation efficace d’un peuple situé sur une entité géographique (pays) précise. C’est en même temps une autorité morale souveraine exerçant le gouvernement des choses et des personnes sur cette entité devenue territoire national reconnu internationalement. De la sorte, il exprime l’intérêt général de ces personnes et fonde son pouvoir, en principe, sur l’adhésion de ces personnes devenues peuple organisé, qui s’exprime librement pour sauvegarder cet intérêt général. C’est une institution socio-politiquement organisée où les rapports communautaires devenus impersonnels sont noyés dans ce que Dominique Schapper appelle, dans son livre portant le titre de La communauté des citoyens. Avec un sous-titre sur l’idée moderne de nation. Comme E. Weil l’écrit dans Philosophie politique, l’Etat est l’ensemble organique des institutions d’une communauté historique où chaque institution présuppose et supporte toutes les autres en vue de son propre fonctionnement.

            L’Etat, c’est une totalité fonctionnelle vivante et durable consciemment dans le temps. Loin d’être une structure construite et inventée qui s’impose à la communauté, l’Etat est une constitution qui « devient», qui est « devenue ». Il est l’aboutissement de l’histoire d’une communauté donnée à un moment déterminé de son évolution. Compris dans ce sens, l’Etat n’est ni la tribu, ni l’ethnie où les rapports sociaux sont souvent d’hommes à hommes, de groupes à groupes. Les Etats africains issus de la colonisation sont constitués des tribus ou ethnies qui, vaille que vaille, ont été coffrées à l’intérieur de ce que Jean Ziègler appelle «proto-nation.» Ainsi l’éclosion d’une quelconque  idée de la démocratie devient-elle impossible ici. C’est avec raison, qu’on a l’habitude de dire que P Afrique contemporaine, dans le contexte de la modernité, est seulement au stade de «sensation démocratique» loin de la « démocratie citoyenne. » C’est avec raison que, comparativement, ces Etats de l’Afrique postcoloniale sont toujours regardés avec un clin d’oeil péjorisant et infériorisant par les anciennes et les nouvelles puissances capitalistes. C’est juste, après tout, ces Etats sont extravertis, donc indignes d’être appelés Etats.

Avec Achille Mbembe dans son livre Postcolony, je suis persuadé que la logique de l’Etat colonial persiste dans la période postcoloniale, mais il est devenu un simulacre, une fiction sans contenu réel. J’affirme mêmement, que l’Etat en Afrique est un mythe fantomatique errant dans les textes scientifiques où le tribalisme et l’ethnisme camouflent la violence multiforme d’un pouvoir étatique. Non! L’Etat doit être entendu comme un lieu ultime de la coexistence politique des libertés humaines, c’est-à-dire, comme le dit Cyprien L Bwangila, {( comme instance de la gestion de vivre ensemble comme un peuple ». Il doit être appelé à devenir davantage un Etat de droit; un Etat compatible avec les droits de l’homme contenus dans l’idéal démocratique; il doit être une puissance détentrice de la souveraineté, sinon il cesse d’être Etat. Les Etats africains d’aujourd’hui à en croire leur histoire, sont des Etats hérités de l’ordre du désordre politique colonial.

A suivre à la prochaine … Etre Etats en Afrique précoloniale.

Kambayi Bwatshia Jean

Professeur à l’UPN..

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