Les perspectives des élections apaisées existent-elles ?

 Pourquoi s’interroger sur les perspectives des élections apaisées en République Démocratique du Congo alors qu’à en juger par les mobilisations télévisuelles des masses par nombre des leaders candidats aux prochaines élections à l’occasion de leur enrôlement aux différents bureaux de vote à travers la République, l’on devrait dire que tout promet de bons augures ?
C’est que derrière cet exercice apparent de confiance ou de l’impression des échéances électorales faciles et presque gagnées d’avance, se cachent des orages que ne pourront pas contenir ces campagnes de visibilité électorale sans considération ni des difficultés de parcours qu’engendrent chaque jour, le manque d’enthousiasme par des Kinois à s’enrôler, les craintes de préparation des fraudes à grande échelle par la CENI, de partis d’opposition ou encore le peu d’empressement de la communauté des bailleurs des fonds ou encore la demande ou les appels à des campagnes autour des programmes politiques avec projets d’avenir plutôt que celles autour des personnes. C’est qu’il y aurait plus à craindre qu’à espérer.

Derrière ces grandes messes jubilatoires avant terme pourraient se cacher des orages que les apparences des élections faciles ne pourront contenir. Les décripter, c’est justement vouloir découvrir la force ou l’espoir qu’elles portent d’un avenir apaisé et stable d’un Congo post-électoral 2011.

La présente étude fait suite à notre série de réflexions autour des processus électoraux en Afrique et les perspectives pour la Rdc d’il y a un trimestre. Nous voulons dans un premier temps établir les possibilités de conditionnement du contexte électoral congolais ou africain par les expériences ou leçons à tirer du printemps arabe, qui quoique l’on dise se démarque fondamentalement de la vogue démocratique des années africaines Gorbatchéviennes de conférences nationales ou des élections démocratiques des années 1990.

Le continent noir serait de ce fait soumis à une forte pression de remodelage démocratique des régimes politiques par des mouvements de masses, mouvements de rue plutôt que par le jeu compétitif des acteurs traditionnels que sont les partis politiques, tendances conduisant ou suggérant un mouvement de régionalisation des attitudes et des attentes du changement à travers les élections libres, démocratiques et transparentes.
Les élections qui se tiendront dans le sillage des printemps arabes et aussi de celles de la Côte d’Ivoire seront des processus à hauts risques. Alors que justement à propos des suffrages en Afrique, nous avions dans notre précédente étude, établi qu’à chaque scrutin sur ce continent correspondait une crise plus ou moins violente qui remettait en question l’existence même des communautés concernées, et pensions qu’il était toutefois possible pour certains Etats comme la RD Congo d’échapper à cette sorte de contagion totale à l’échelle régionale en tirant les leçons de ces plusieurs ratés électoraux des autres pays du Continent, et, s’instruire des printemps arabes, il nous semble à présent que les conditions d’une élection apaisée en RDC s’éloignent de plus en plus.

En effet, au vue des réalités sur terrain, la probabilité de parvenir à ce qui aurait pu paraître comme l’exception congolaise devient de plus en plus hypothétique, idyllique, le processus électoral paraissant miné et fortement ivoirisé avant terme. Les différents intervenants au processus électoral versent dans une violence symbolique et verbale notoirement susceptible d’occasionner la rupture d’une paix post-électorale encore fragile. Ce danger d’un dérapage électoral, prend des reliefs inquiétants à mesure qu’approchent les élections proprement dites convoquées par la CENI à la fin de l’année en cours et qui devront s’étaler sur une période de trois ans.
Si donc on n’y prend garde, il se peut que la crise certaine qu’elles engendreront, dépasse en ampleur celle de la Côte d’Ivoire et qu’elle suggère une libyisation du contexte.

Pareille constatation aurait dû en toute logique soulever un débat de société autour d’un certain nombre de questions essentielles de savoir :
1) A quelles conditions pouvons-nous avoir des élections apaisées dans ce pays qui a énormément besoin de paix pour sa reconstruction et sa stabilité institutionnelle ?                       
2) Quels sont les risques que court le pays en cas du raté et comment s’en prémunir ? A ce propos quel rôle spécial devrait jouer la Communauté Internationale qui parraine les élections en Rdc ?

De prime abord, nous pensons que la paix en Rdc ne peut en tout état de cause ne résulter que d’une approche volontariste de la part des acteurs électoraux nationaux et non de l’efficacité ou de la probité des responsables de la CENI ou de l’autorité d’un gouvernement des chefs des partis. Tout Congolais, quel que soit son rang social, son appartenance politique, ethnique ou religieuse, son opinion et ses aspirations, devrait prioriser la paix avant tout. Chaque intervenant à ce processus électoral, devrait avoir présent à l’esprit l’étendue des dégâts causés à la république par nos querelles politiques du passé, les  énormes efforts déployés à travers des conférences, des assises, colloques et autres dialogues intercongolais pour retrouver cette paix relative et réaliser finalement le danger de la menace de balkanisation qui guette notre pays en cas de rechute. Il est désormais évident que comme en Côte d’Ivoire, ni la CENI ni la certification des résultats par la Communauté Internationale ne sauront garantir la tenue des élections apaisées. Seul un engagement général à refuser la loi de la violence et de gouvernance surveillée de l’avenir national par la Communauté Internationale permettra de faire des élections, l’occasion d’une nouvelle union sacrée plutôt qu’une opportunité de triomphe de notre inclinaison à l’insurrection.

Ce pacifisme volontariste ne devrait donc pas servir de licence à toute forme de tripatouillage électoral, mais plutôt contribuer à rabaisser la tension et à nous amener à faire les choses correctement, à éviter de suspicions, à militer pour l’égalité de traitement de différents challengers ainsi que pour la vérité des urnes. Une telle démarche est fondamentale parce que l’échec du processus électoral en présence serait grave de conséquences. Mis à part les risques de compromission de l’élan démocratique, un éventuel raté du processus pourrait accélérer l’implosion de l’Etat lui-même. D’où la nécessité d’adopter une série de mesures et de développer des attitudes qui tendent plutôt à consolider la paix. Dans cette perspective, le rôle de la Communauté internationale devrait être activement important et imposer une médiation interactive autour d’un engagement de préservation et de consolidation de la paix par les élections.
A ces jours, une telle disposition d’esprit n’existe pas, tout le monde semblant s’en remettre à la fatalité. Il faut craindre que la Communauté Internationale ne soit pas en mesure cette fois de gérer même sans y parvenir l’impasse électorale tant redoutée. Ce n’est pas un engagement de reconnaissance des résultats qui suffira à sauver la paix ni la bonne foi des dirigeants de la CENI. Ce sont les challengers et eux seuls, s’ils adoptent de nouvelles attitudes patriotiques et responsables qui aideront la paix et l’issue apaisée de scrutins.

Nous allons, en effet, construire notre propos autour de trois points essentiels. Il nous paraît nécessaire dans un premier temps d’évaluer les avancées et les faiblesses des opérations préélectorales ; ensuite, nous décrirons la situation des différents acteurs intervenants dans ce processus ; et enfin nous esquisserons un certain nombre des précautions pouvant nous amener à créer des conditions d’apaisement avant, pendant et après les élections.

I. VERS LA CLOTURE DES OPERATIONS PREELECTORALES

Les élections démocratiques ne se réduisent pas aux seuls déroulements des scrutins, mais elles supposent la prise en compte de toutes les capacités individuelles et institutionnelles d’un réel leadership politique. Chaque étape du processus électoral nécessite souplesse et méticulosité dans le chef de tous les intervenants et devrait traduire ou correspondre à une volonté de réussir, de faire aboutir le processus parce qu’une défaillance, aussi bénigne soit-elle en apparence, risquerait de compromettre le succès de tout le reste. Les élections doivent s’inscrire et traduire un mouvement général de pacification de la société, de sa reconstruction et de son développement.  Il faut de la détermination à rompre avec le passé d’une démocratie de basse intensité.

Eviter que comme presque de tradition, les élections ne servent à rien. Jusqu’ici, les élections en RD Congo ont évidemment tenu compte de ces différents paramètres évoqués ci-haut. Le processus électoral a considérablement évolué dans sa phase préparatoire qui consiste en une série d’opérations telles que : la révision du fichier électoral, la publication du calendrier électoral, l’amendement de la loi électorale, la convocation de l’électorat et l’enregistrement des candidatures, la publication des listes électorales ainsi que la mise en place des centres et bureaux de vote, même si par-ci par là, L’on peut avoir des observations à faire.
A ce stade, trois opérations principales ont été enclenchées. Il s’agit notamment de la révision du fichier électoral, de la publication du calendrier électoral et enfin, la modification de la loi électorale consécutivement à la récente révision constitutionnelle.

1.1. La révision du fichier électoral

L’opération de révision du fichier électoral a débuté en novembre 2010 avec la CEI et s’est poursuivie avec la CENI. Elle consiste à définir l’électorat pour les scrutins à venir; c’est-à-dire le nombre des citoyens congolais résidents au pays devant prendre part aux votes. Comme en 2005, la diaspora n’a pas été prise en compte pour diverses raisons. Comparativement à la CEI qui a enregistré un total de 25.712.552 d’électeurs, malgré les appels au boycott, la CENI pour sa part escompte atteindre le chiffre de 31 millions d’enrôlés pour les scrutins à venir.

Dans certaines provinces de la République, l’opération s’est déjà clôturée avec des résultats dépassant même les prévisions de la CENI et dans d’autres par contre, la clôture devrait intervenir, sauf prolongation, dans la première quinzaine du mois de juillet de cette année. Les statistiques arrêtées à la date du 19 juin 2011 faisaient état de 26,7 millions d’électeurs enregistrés pour l’ensemble de la République . (32 millions à la clôture en attendant le nettoyage du fichier électoral).
L’opération de révision du fichier électoral est d’une grande portée pour la suite du processus. Car, elle permet d’une part, de calculer le taux de participation aux différents scrutins, le quotient électoral pour déterminer les quotas par province et par circonscription pour les différentes assemblées, la répartition des sièges pour chaque liste des partis ou regroupements politiques ainsi que pour les candidats indépendants à l’issue des votes. D’autre part, le nombre d’enrôlés détermine le poids électoral et la représentativité des provinces au sein des institutions politiques du pays.

Cependant, si les résultats de cette opération sont satisfaisants dans l’ensemble, il y a quand même lieu de signaler certaines faiblesses qui l’ont émaillé, au nombre desquelles figurent : le manque des statistiques officielles de recensement de la population globale desquelles la CENI devrait normalement tirer l’électorat ; l’insuffisance du matériel ; la réduction des centres et bureaux d’enrôlement par rapport à 2005 et la défectuosité du matériel à la base des retards et des faibles scores enregistrés dans certains coins ; la présence négligeable des observateurs et témoins dans les centres et bureaux d’enrôlement donnant ainsi libre cours aux abus de la part des agents électoraux et agents de sécurité si l’on en croit les dénonciations de l’exclusion de la diaspora du processus… partis d’opposition que ne relayent malheureusement pas les partis de la majorité. Cette impression de désunion autour de l’exigence de la transparence demeure un réel défi à l’apaisement du processus électoral.
Le désordre constaté au niveau de l’enrôlement et qui a été attesté ne serait pas nécessairement à l’avantage de la majorité présidentielle. Raison pour que tous y regardent bien.

1.2. La publication du calendrier électoral

Le calendrier électoral a été publié dans des conditions qui ne devaient que contribuer à des tensions surtout que cette publication était soumise aux exigences des délais constitutionnels. De nombreux problèmes de fonds, comme l’impression des bulletins et leur acheminement à tous les coins de la République, par exemple qui pourraient bousculer le timing, n’ont pas été pris en compte, surtout qu’il en faudra un peu plus qu’en 2005. L’enrôlement des électeurs aurait certainement posé moins de problèmes si le calendrier électoral n’était pas une course contre la montre.

Au regard de la décision n°017/CENI/BUR/2011 portant calendrier du cycle électoral 2011-2013, rendu public par le Bureau de la CENI le 30 avril 2011, les scrutins pour l’élection présidentielle et l’élection à la députation nationale devraient avoir lieu le 28 novembre 2011 ; les élections provinciales le 25 mars 2012 ; l’élection des sénateurs le 04 juillet 2012 ; les élections locales directes (conseillers de secteurs et de chefferie et municipaux) le 25 février 2013 ; l’élection des conseillers urbains, chefs de secteur et bourgmestre le 1er mai 2013 et les scrutins indirects (élections des maires) le 24 juin 2013 . Rien ne permet de garantir que cette fois, tout ce cycle électoral s’accomplira et qu’au moins les scrutins à la base pourront finalement donner la vraie mesure du vrai rapport des forces entre les partis.

Avec raison, la publication de ce calendrier par la CENI, a donné lieu à d’intenses débats dans les médias concernant principalement sa fiabilité. On doit par ailleurs déplorer le caractère partisan et passionné des opinions de différentes parties sur cette question cruciale, à notre sens, d’autant plus que le non respect de ce calendrier peut servir de prétexte à des agitations et des troubles inutiles, dommageables au lieu du sérieux et de la sérénité que requièrent la tenue des élections apaisées.

Nous pensons que le caractère sensible de ce dossier devrait porter tous les acteurs directement concernés d’examiner ensemble les possibilités de le redresser, si cela s’avère nécessaire, pour le rendre « réaliste ».
Il n’y a aucun intérêt ni pour la majorité ni pour l’opposition, à vouloir faire les choses dans la précipitation pour déboucher demain sur des situations confuses ou encore de jouer à l’attentisme pour mettre la CENI devant un fait accompli à échéance. La CENI ne devrait pas vouloir porter seule la responsabilité de la réussite ou de l’échec du processus électoral apparemment mal amorcé.

Il y a lieu de croire, vu le contexte de sa publication que, la publication rapide de ce calendrier n’avait pour finalité que de sauver le délai constitutionnel sans malheureusement les conditions d’un consensus autour des moyens et d’un avenir apaisé du processus électoral. Cette façon de procéder serait encore plus insidieuse, d’autant que tout dépend des moyens financiers et logistiques que la CENI ne possède pas et qu’il faut attendre des partenaires extérieurs dont les atermoiements, les agendas cachés peuvent compromettre la pleine réalisation du calendrier.

1.3. La modification de la loi électorale

L’amendement de la loi électorale de mars 2006 faisait suite à la révision constitutionnelle intervenue récemment. Celle-ci visait les articles 71, 11, 126, 149,197, 198, 218 et 226. La révision de l’article 71 a retenu plus l’attention étant donné qu’il consistait au changement du mode de scrutin pour l’élection du Président de la République. Ainsi, du mode du scrutin majoritaire à deux tours, le Président de la République sera désormais élu à la majorité simple des suffrages exprimés .

L’on a par ailleurs noté une tentative d’extrapolation dans le chef des amendeurs. Le projet d’amendement de la loi électorale présenté par le gouvernement aux deux chambres du Parlement ne s’est pas seulement limité au mode de scrutin pour l’élection présidentielle. Il a touché également d’autres dispositions non visées comme celles relatives aux conditions d’éligibilité du candidat président de la République ; au mode de scrutin pour les élections législatives nationales ; au découpage des circonscriptions électorales, spécialement pour la ville-province de Kinshasa en ce qui concerne les élections à la députation nationale ; aux cautions à verser pour chaque échelon… Malgré cette tentative, les députés et sénateurs ont requis le statu quo, c’est-à-dire qu’ils sont revenus essentiellement aux dispositions de 2006.
Nous pensons que la promulgation attendue de cette loi révisée, par le Président de la République, permettra d’accélérer la clôture des opérations préélectorales et donner ainsi lieu à la tenue des scrutins proprement dits.

Il apparait clairement que le succès de ces différentes opérations à priori, en dépit de certaines insuffisances relevées, rassure un peu plus sur la tenue prochaine des votes. La gestation d’autres opérations s’explique sans doute par leur caractère alternatif.
Cependant, un examen approfondi du climat qui règne dans le pays à l’approche des scrutins s’impose et cela dans le but de repérer de variables susceptibles de compromettre la fin heureuse du cycle électoral en cours et au besoin d’aider à les prévenir.

II. EXAMEN DU CONTEXTE GENERAL EN RDC A L’APPROCHE DES PREMIERS-SCRUTINS

Selon le calendrier électoral, du reste controversé, publié par le bureau de la CENI, les premiers scrutins devraient se tenir à la fin du mois de novembre de cette année. Ceux-ci concernent essentiellement l’élection du Président de la République ainsi que des députés nationaux.
Pour tout analyste de la politique africaine, il s’agit là en effet  des scrutins de tous les enjeux et porteurs des risques incalculables pour le pays. Ces élections, la présidentielle principalement, ont mis à rude épreuve la paix dans plusieurs Etats de la région dont le Kenya, le Zimbabwe, la Côte d’Ivoire et la Guinée Conakry.
Le cas congolais de 2006 démontre d’ailleurs qu’il est possible de se passer sans encombre des élections locales durant tout un quinquennat dès lors que les élections à caractère national et provincial se sont déjà tenues. Même si comme on le sait, les élections présidentielles de 2006 avaient failli faire sombrer le pays dans un nouveau cycle des violences, n’eut été l’intervention de la Communauté Internationale.

En effet, au stade actuel du processus électoral, la Rdc se retrouve dans un tournant et le climat interne entre protagonistes ou partenaires par la nature des interactions qui vont se créer entre les différents intervenants pourrait toujours se détériorer si la méfiance ne cède pas à la confiance entre les parties et avec la CENI pour certaines d’entre elles. C’est dire que la paix au Congo-Kinshasa durant cette période dépendra de la manière dont les uns et les autres devront aborder les futures échéances électorales en partenaires d’un avenir commun ou en rivaux protagonistes d’ambitions de pouvoir pour le pouvoir.
Pouvons-nous alors comprendre les tendances et dynamiques qui traversent tous les acteurs électoraux en vue d’une prévention efficace de la paix en République Démocratique du Congo ?

2.1. La redistribution des cartes dans les camps politiques

Le constat général à l’approche des prochains scrutins est celui de la surchauffe, de la surexcitation dans le camp de la majorité comme dans celui de l’opposition. Rien ne semble défini avec exactitude ; l’agitation est perceptible de part et d’autre. La sérénité est apparente. Seule l’ambition du pouvoir est réelle même si tous demeurent dépendants des volontés des partenaires extérieurs et certainement, de celles plus particulières des pays voisins.

a) La majorité au pouvoir
La bonne santé apparente de la majorité au pouvoir ne serait qu’un effet médiatique, un trompe-l’œil. Au fond, cette structure traverse des moments de turbulences extrêmes. L’intensification des malaises au sein de cette plate-forme politique nous a d’ailleurs conduit à prédire, dans notre précédente étude, sa refonte, qui s’est finalement produite. L’Alliance pour la Majorité Présidentielle (AMP) a été dissoute au profit de la Majorité Présidentielle (MP).
Mais la preuve la plus plausible du malaise reste sans doute cette difficulté devenue caractéristique du gouvernement de la République, gouvernement de la majorité, à se réunir régulièrement en Conseil des Ministres pour évaluer au moins la mise en œuvre de sa politique générale et de renforcer la solidarité ministérielle.

La majorité se fait de plus en plus centrifuge. Il se dégage une nette volonté de certains partis comme le PPRD, l’ARC et de bien d’autres partis de vouloir faire cavalier seuls. Le PALU qui a fait sensation en 2006 est en perte de vitesse et risque de basculer dans une crise d’identité son futur engagement dans la majorité présidentielle devant dépendre d’une évaluation critique des résultats de la coalition de 2006 qui avait redistribué un pouvoir paralysant le Palu n’ayant pas pu s’exprimer comme tel puisqu’engagé simplement comme un faire-valoir (opinion des analystes)… La coalition gagnante de 2006 semble s’être brisée depuis que l’UDEMO se retrouve pratiquement en cessation d’activités après la défénestration de son leader du gouvernement.
Les discussions autour de l’amendement de la loi électorale a montré le caractère désormais fragile et précaire de la majorité. Cette apparente perte de discipline et de cohésion ne paraît pas exploitable par l’opposition qui elle-même ne réussit pas à mieux s’organiser.

Le mécanisme de gestion des conflits interne paraît davantage déficient. Certains conflits jusque là sous-jacents s’étalent désormais en public. Le dernier cas en date est celui survenu dans le Katanga où les partisans de l’UNAFEC et certains supporters du gouverneur de cette province ont attaqué le domicile et l’organe de presse du leader de la SCODE, accusé d’avoir critiqué ouvertement la gestion de cette province . L’élection du gouvernement du Kasaï-Occidental a vu certains partis sortir de la majorité présidentielle.

Cependant, malgré ces tumultes, l’ensemble des partenaires au sein de la majorité semblent s’identifier en la personne de Joseph KABILA et l’unanimité autour de l’exclusivité de sa candidature aux futures échéances électorales est plus qu’évidente. Ce point de convergence constitue un véritable multiplicateur des forces. L’inquiétude se fait sentir autour du renouvellement des chambres du parlement où le destin serait au chacun pour soi.

b) L’opposition politique
La situation au sein de l’opposition est encore plus controversée. L’option d’une candidature unique dans cette composante politique à l’élection présidentielle avenir est hypothétique, sinon compromise. Deux tendances semblent se dessiner clairement au sein de celle-ci ; la première tendance se construit autour de l’UDPS d’Etienne TSHISEKEDI, présenté par beaucoup comme étant le père de l’opposition congolaise. L’autre branche est menée par l’UNC de Vital KAMERHE, ancien cadre du PPRD et speaker honoraire à la chambre basse du parlement, que l’on considère comme l’outsider d’une présidentielle à un seul tour.

Les débats entre partisans de ces deux courants tournent aux diatribes qui fissurent et affaiblissent considérablement cette famille politique. L’aide de l’UDPS parait vouloir jouer au tout pour le tout pour confirmer son leadership historique même si les autres membres de l’opposition ne lui opposent ni les arguments de stratégie électorale ou de gouvernance, sinon de jouer aux perturbateurs l’élection étant à un seul tour. A la majorité comme à l’opposition, la culture politique est celle du partage du pouvoir.

Le MLC de Jean-Pierre BEMBA semble avoir considérablement perdu du terrain. Ce parti qui a évolué en tête de peloton dans l’opposition durant ce premier quinquennat se retrouve au final dans une sorte l’impasse dont tente de lui sortir la nouvelle direction. L’absence prolongée de son leader et les dissensions internes lui ont fait perdre ce prestigieux statut. Sa position dans ce jeu de dédoublement de l’opposition n’est pas clairement définie ; mais nous pensons que le sens du pouvoir devrait le contraindre certainement à briguer un rôle de faiseur de roi, à jouer et à obtenir la réconciliation entre les deux tendances de l’opposition en vue. Le rôle du MLC dans l’unification et la cohésion de l’opposition sera certainement déterminant comme l’avait été celui du Palu pour l’AMP en 2006.

On peut cependant faire remarquer que la redistribution des cartes sur la scène politique actuelle oriente plus vers une dispersion « trilatérale » et non vers la bipolarité pressentie dans les premières heures du processus électoral. Et pourtant, l’existence de plusieurs leaders charismatiques comporte des risques de compromis difficiles entre l’opposition et la majorité et l’absence de perspectives d’une telle issue contribuerait à raviver les tensions et le chaos dans pareil contexte paraitrait programmé sauf accord ultime autour d’un principe d’une gestion gouvernementale impartiale du gouvernement, celui en cours étant malheureusement tenu par les politiciens partisans.

2.2. Intolérance politique et suspicion : des véritables armes contre la paix
Autre pesanteur assombrissant la perspective des élections apaisées, c’est le climat d’intolérance et de suspicions maladives qui règne entre les acteurs et avec les institutions dont le gouvernement et la CENI. Il est triste de constater que l’opposition et la majorité se prêtent à un jeu dangereux d’intolérance et de suspicion à des fins propagandistes. Ces attitudes de méfiance nourries ne rassurent pas quant à l’aboutissement apaisé du processus électoral. Les attaques personnelles et les agressions physiques couplées aux joutes oratoires donnent au processus une saveur aigre.

Suivant le communiqué de l’Association Africaine de Défense des Droits de l’Homme (ASADHO), cette intolérance politique se traduit généralement par l’utilisation abusive de la jeunesse sous forme de milices, par certains leaders politiques, pour commettre des actes de violences contre leurs adversaires politiques. Cette intolérance politique aurait également gagné la diaspora congolaise d’Europe principalement. Les « Bana Congo », tel qu’on les nomme, qui s’attaquent à toute personne reconnue ou soupçonnée de pactiser avec le pouvoir de Kinshasa. La crainte, c’est qu’en représailles, la majorité n’utilise les moyens de l’Etat pour nuire aux droits et libertés de leurs vis-à-vis dont elle soupçonne de diligenter le mouvement.
Il est donc clair que l’adversité politique tourne brusquement et malheureusement à l’aversion, à l’abjection. Ce  survoltage prématuré peut en tout temps entraîner des dérapages qui auront un impact négatif sur la suite du processus.

2.3. Une population électrice encore pleine d’handicaps : l’analphabétisme de la grosse majorité des électeurs et l’ignorance des enjeux du processus électoral contribueraient au caractère délétère du climat pré-électoral déjà fortement surchauffé.
Le peuple congolais n’a pas changé dans ses habitudes, il est resté le même qu’en 2006. Ce peuple n’est toujours pas conscient de son rang et de son rôle dans le processus de démocratisation en général et dans le jeu électoral en particulier. Cette ignorance s’accompagne d’une volonté manifeste de trafiquer sa souveraineté pour obtenir des dividendes matérielles et financières précaires. L’électorat congolais se bouscule aujourd’hui encore non pas autour des projets de société des candidats mais plutôt autour des dons électoraux subreptices.

Ces handicaps de culture électorale et démocratique nous amènent à considérer que, aussi longtemps que le peuple congolais dans son ensemble n’aura pas saisi la portée du droit de vote, la démocratie sera continuellement une démocratie de basse intensité, défaillante car, les citoyens n’en constituent ni le moteur ni la finalité. Cette inconscience restera également pour longtemps la cause explicative de la paupérisation de ce peuple.

2.4. Le rôle des acteurs stratégiques dubitatifs

Nous désignons par acteurs stratégiques, la société civile et la communauté internationale. Ces deux acteurs ont joué un rôle capital dans l’évolution et la gestion des crises qui ont parsemé le cycle électoral de 2006, lui permettant finalement d’aboutir malgré les turbulences.
Il se constate cette fois-ci cependant, un manque d’enthousiasme dans le chef de ces deux intervenants, lequel se traduit notamment par une absence d’harmonie et d’initiative pour la société civile et une forte hésitation pour la communauté internationale.
Toutes les branches qui forment la société civile congolaise évoluent encore en ordre dispersé et aucune perspective d’intégration n’est perceptible pour mettre cette composante en ordre utile dans le jeu démocratique. Cet éparpillement couplé à la compromission de certaines corporations explique sa marginalisation voire même sa dénégation par la classe politique.

La communauté internationale de son côté affiche une certaine retenue et réticence vis-à-vis du processus électoral actuel comparativement à celui de 2006. Cette posture nous paraît incompréhensible dans la mesure où son implication par le passé dans les processus électoraux ratés d’autres Etats s’expliquait par la nécessité de prévenir les conflits futurs. Or le cycle électoral en cours au Congo-Kinshasa présente des signes visibles d’une crise qui devrait en principe nécessiter un accompagnement sérieux et consistant de la part de la communauté internationale et non des interventions curatives. La Communauté internationale aura été déçue du fonctionnement des institutions issues des élections de 2006 et de l’absence de vie politique normale auxquels faits, il faudrait ajouter l’incapacité générale d’obtenir une alternance alternative.

Au regard donc de la donne générale actuelle, nous pensons que les chances d’aboutir à des scrutins apaisés dans ce pays sont minces si pas nulles. Il est impossible de tabler  sur la bonne foi des acteurs politiques. Il faut obligatoirement trouver des voies d’apaisement du processus pré-électoral par l’intermédiation des hautes personnalités africaines et par la prise en charge par un gouvernement non partisan du devoir d’assurer la paix et la sécurité globales de la nation qui assurément garantira des élections apaisées.

III. LES STRATEGIES DE SAUVEGARDE DE LA PAIX FACE AUX ENJEUX ELECTORAUX EN RD CONGO

Les risques d’escalade en RD Congo s’accentuent et se précisent au fur et à mesure que le processus électoral progresse. La fièvre électorale est si forte que les uns et les autres ne lésinent plus sur les stratégies et les moyens soit pour briguer un second mandat soit pour l’alternance à la tête du pays et dans les assemblées, occasionnant ainsi des insuffisances et indélicatesses qui pourraient dégénérer demain en crise politique majeur ou en conflit armé.
Aussi, nous proposons-nous d’envisager des mécanismes d’anticipation et de prévention des événements en vue des élections apaisées dans ce pays.

3.1. L’exigence d’une aération du jeu électoral à travers la mise en œuvre du CSAC
Ils convient de rappeler que la surchauffe ou l’énervement du processus date du désaccord de deux chambres du parlement autour de la composition du bureau de la CENI et plus tard autour du vote de la loi électorale modifiée qui a vu explosé l’unité de la majorité parlementaire.
En effet, la distribution des cartes dans la composition du bureau de la CENI a trahi la malveillante démarche de la classe politique congolaise de politiser l’ensemble du processus électoral. Et pourtant c’est justement pour éviter cette politisation à outrance que le constituant congolais avait préconisé le maintien des institutions d’appui à la démocratie que sont la CENI et le CSAC (Conseil Supérieur de l’Audiovisuel) qui devraient, permettre l’aération du processus démocratique au regard de la défiance et de l’inculture politique historique des acteurs congolais. Il faut normaliser la situation politique par le retour à des institutions gouvernementales non partisane et moins électoralistes. L’actuel gouvernement composé des chefs des partis politiques aura été tout au long du mandat en campagne électorale avant terme. Ce qui ne laisse pas présager d’une gestion équilibré du processus d’une part, et de l’autre transforme la CENI en machine pourvoyeur des gains électoraux.

L’exemple des CENI de la Guinée et de la Côte d’Ivoire est là et on devrait en tenir compte. Autant qu’on accuse la société civile de compromission, autant il faudrait douter de la neutralité et de l’impartialité des politiciens qui gèrent la CENI aujourd’hui. L’on devrait en outre redouter le blocage de la machine CENI à un moment ou à un autre parce que le mode de gestion collégial mis en  place dans le fonctionnement de cette institution nécessite un consensus permanent. Or les politiciens congolais ont toujours été connus pour leur légendaire incapacité à dépasser l’adversité politique et à s’engager par des approches de négociations responsables susceptibles d’accoucher d’un consensus national .

Quoiqu’en pensent les politiciens congolais, la société civile congolaise existe et doit trouver, de ce fait, son compte dans le processus électoral en cours et toute démarche à l’exclure ne relève que des manœuvres dilatoires. C’est elle en principe qui devrait gérer le CSAC pour permettre au jeu électoral de respirer et surtout de prévenir, de sanctionner tout dérapage dans les médias et dans la presse tendant à inciter à la haine tribale et à toute autre forme de violences.

3.2. La nécessité de créer un cadre de concertation multipartite
Il faudrait pour tenter de calmer le jeu politique qui s’anime dangereusement, de recréer une certaine confiance entre les acteurs qui interviennent directement dans le processus électoral ainsi que dans certaines institutions du pays par la création d’un cadre de concertation permanent. C’est au cours de ces différentes tables rondes auxquelles devraient prendre part les partis politiques, les directoires des institutions d’appui à la démocratie, les responsables de la police et de l’armée, les représentants du pouvoir judiciaire ainsi que le Représentant Spécial du Secrétaire Général de l’ONU, que seront débattues toutes les questions relatives à l’évolution du processus électoral.
Malgré son caractère informel, ce cadre aurait l’avantage de faciliter le rapprochement et le dialogue entre différents acteurs avec un impact positif réel sur la psychologie des militants de chaque camp dont les attitudes sont largement influencées par les gestes et discours de leurs leaders.

3.3. Eviter le tripatouillage électoral et militer pour la vérité des urnes.

La forte pression déjà mise sur le processus électoral avec changement en amont du mode de scrutin pour l’élection du président de la République, devrait porter les uns et les autres à s’abstenir de recourir à toute forme de tripatouillage qui risquerait d’envenimer davantage la situation. Il serait souhaitable que les challengers s’en tiennent aux normes en évitant d’user de certains mécanismes vicieux tels que les techniques de gerry marding, le bourrage des urnes, l’achat des cartes électeurs, la pré-programmation des matériels …
Cela impose surtout au bureau de la CENI ainsi qu’à tous les agents électoraux plus de rigueur, de fermeté, d’impartialité et de transparence. Car seule la vérité des urnes disculpera toute violence à l’annonce des résultats. Le peuple congolais doit, comme tous les autres peuples du monde, mériter ses dirigeants. A ce niveau, il serait en ce moment difficile de parier sur les vertus du Bureau de la CENI à contribuer à l’apaisement du processus.

3.4. L’engagement soutenu de la société civile dans l’éducation civique intense et la conscientisation de la masse, ainsi que l’engagement du gouvernement à ne pas abandonner aux hasards des circonstances l’avenir de paix de la nation.
Le travail d’éducation et de conscientisation de la masse par la société civile est primordial pour deux raisons essentielles. Premièrement parce que la masse constitue l’électorat et qu’à ce titre elle détient le pouvoir de décider de son destin par le simple geste de vote. Ainsi faudrait-il apprendre à cette masse de se départir de certaines considérations irrationnelles dans le choix des candidats et de voter utile parce que son bonheur est suspendu au bulletin que chacun glisse dans l’urne. Mais il faudrait en outre insister sur la disponibilité de tout citoyen congolais à accepter le verdict des urnes car la fatalité du jeu démocratique voudrait qu’il y ait un gagnant et un perdant. Et le vainqueur ne sera pas forcément le candidat de son choix mais plutôt celui que la CENI aura proclamé. C’est de cette acceptation que dépendront la tolérance et l’apaisement en période post électorale.

Deuxièmement, parce que c’est dans la masse que se recrutent les militants dont  certains se convertissent en milices à la solde de leaders politiques qui pourraient les employer dans le seul but de compromettre la quiétude en cas d’échec programmé ou avéré. Cette tendance est déjà perceptible dans les deux camps à l’approche des scrutins ; l’on signale des représailles, des agressions, des rixes entre partisans et bien d’autres programmes encore à travers la République. Si donc la société civile ne s’exécute pas rapidement et efficacement dans cette démarche de prise en charge psychologique de la masse, le processus électoral risquerait de mal finir.

3.5. L’indispensable accompagnement de la communauté internationale

Le renouvellement du mandat de la MONUSCO a été perçu comme salvateur d’autant plus qu’il contribue à dissiper un tant soit peu les inquiétudes à propos du vide sécuritaire qu’aurait provoqué son départ. Le processus de réforme du secteur de sécurité n’étant pas complètement achevé, il est difficile pour la RDC d’assurer sa propre sécurité ainsi que celle des élections. L’autre point essentiel concerne l’élargissement du mandat de la MONUSCO qui devra désormais apporter un appui logistique nécessaire et substantiel au processus électoral ; la CENI et le gouvernement paraissant à ce niveau limités.
Sauf que cette fois la Communauté Internationale devrait souhaiter un aboutissement du processus électoral qui garantisse la consolidation d’une démocratie compétitive et aussi d’une culture citoyenne qui rapproche le gouvernement des gouvernés. La Communauté internationale devrait aider la démocratie africaine en général et celle de la Rdc à s’enraciner. La perspective d’un flop électoral serait inquiétante et pleine des risques pour le Congo et pour sa vocation africaine ainsi que son utilité mondiale.

Pour être des élections apaisées, il faut qu’elles participent à une volonté générale de résoudre la grave crise congolaise de sens de l’histoire. C’est envisagé comme une modalité de résolution des conflits ou des problèmes qu’un processus électoral peut contribuer à sauver le destin de la nation et à garantir un leadership transformatif et une gouvernance républicaine. Rien dans le paysage électoral actuel ne permet de l’espérer. Nous devrions y travailler. La paix électorale ou post-électorale est à ce prix.

(Par Philippe BIYOYA MAKUTU Professeur Ordinaire)
Avec la collaboration de Pascal Kivuila Nkuka, Marc Makenga Kalala et Rossy Mukendi Tshimanga

 

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