Les choix de I’indépendance : la reconfiguration du mandat de la Monuc

(Philippe Biyoya Makutu,  Directeur de l’IPRIS)

L’indépendance, fut-elle celle de la République Démocratique du Congo proclamée dans l’enthousiasme et l’euphorie musicale cha-cha-cha, est un horizon des libertés qui imposent d’opérer de choix alternatifs a la situation de la dépendance coloniale. L’indépendance congolaise, on le sait et on le dit, aura tout été sauf une économie politique de l’autodétermination, soit un jeu de pouvoir des libertés. A chaque phase de sa revendication ou de son affirmation, l’indépendance congolaise s’est révélée une douloureuse épreuve sinon une épouvante opération d’une difficile volonté d’émancipation qui n’aura jusqu’ici coïncidé qu’avec la production des drames et des tragédies dont des assassinats et autres meurtres politiques, des épurations ethniques, des massacres, de sécessions, de rebellions armées jusqu’au partage des responsabilités d’un Etat évanescent pour raisons de paix imposée par les intérêts des puissances étrangères.

L’indépendance – épreuve productrice des rendez-vous manqués avec l’histoire aura eu cette particularité non seulement de fausser le jeu des institutions politiques à l’interne, mais surtout de pervertir le sens, la signification et aussi la portée historique de la relation de la République Démocratique du Congo avec la Communauté internationale au quadruple niveau de la relation avec des superpuissances et /ou les grandes puissances de chaque époque, – de la relation de la République Démocratique du Congo avec le système institutionnel mondial principalement onusien; de la relation de la République Démocratique du Congo avec les anciennes puissances coloniales dont le Royaume de Belgique et l’Union européenne ; de la relation de la République Démocratique du Congo avec le système africain de l’Union Africaine et avec certains Etats voisins de l’Afrique, particulièrement ceux aujourd’hui de la Région des Grands Lacs. Toutes ces relations extérieures congolaises que conduisent confusément une ribambelle des départements ministériels aux dénominations rivales et dépourvues de hiérarchie et de coordination sont tout sauf la traduction des politiques d’indépendance, politiques de liberté et d’autonomie à buts d’expression de volonté de puissance ou d’influence. A chaque niveau des relations internationales ou de politique mondiale, la République Démocratique du Congo apparaît comme un enjeu des politiques et prétentions rivales des nations et désormais des peuples du monde à travers les Organisations non-gouvemementales et leurs Entreprises multinationales ou leurs investisseurs’ internationaux. Donnant l’impression de manquer de visions du monde, des ambitions de pouvoir international puisque très peu intéressé aux jeux des rivalités des puissances et des nombreuses manœuvres diplomatiques et pratiques commerciales, la République Démocratique du Congo manquerait en réalité une politique étrangère et une politique de coopération internationale et d’intégration régionale. La coopération régionale que l’on gérerait à partir de l’administration centrale tarde à devenir un agenda administratif des provinces limitrophes des pays voisins dont nous aurions en commun le devoir de faire face à des nombreux dossiers transfrontaliers.

La relation de la République Démocratique du Congo avec le système onusien à travers la Monuc est aujourd’hui le reflet de cette carence ou de ce déficit de la diplomatie congolaise.

La République Démocratique du Congo déjà à son accession à l’indépendance avait été victime innocente du difficile contexte mondial de la guerre froide et sa relation avec l’Organisation des Nations unies n’aura pas été une relation constructive d’un avenir stable et d’une dynamique de coopération durable. L’activisme et l’engagement en faveur de la cause de la jeune indépendance du jeune Congo du Secrétaire Général Dag Hammardjôld contribua à la crise financière de l’organisation ; ébranla la cohérence organique du Secrétariat Général ainsi que l’indépendance et l’impartialité de son animateur et aboutit au drame de l’accident mortel du Haut fonctionnaire international à Ndola en Zambie. Même si cela n’empêcha pas l’ONU d’assister le pays sinistré pour son relèvement culturel … Cette relation qui a été renouvelée à la faveur des guerres d’agression et des rebellions armées n’aura pas réussi à améliorer son régime à cause du fait que contrairement à la gaffe des années 1960 l’ONU est revenue au Congo Rd à la demande non pas des Congolais mais des africains, particulièrement ceux de la communauté de développement de I’Afrique australe (SADC) qui, à travers les dispositions de l’Accord de cessez-le-feu de Lusaka avant tout les velléités des puissances d’agression, le Rwanda et l’Ouganda, forcés par la communauté internationale, particulièrement la diplomatie américaine, en accord avec les européens, à centrer les efforts sur la disparition du mal commun, Laurent-Désiré Kabila, et obligés d’unir leurs haines contre le maître de Kinshasa, mettaient en place une mission  d’observation des Nations unies chargée de surveiller le cessez-le-feu. Ce même accord disait que le conflit dont l’ONU observerait le cessez-le-feu avait une double dimension, interne et externe, mais que sa résolution dépendrait des engagements des Congolais au dialogue national et à travers les élections qui devraient consacrer les rapports de force à la base de cet  accord international qui assurait le triomphe des causes de l’agression et ne voyait dans la partie congolaise n’aura qu’une nation défaite, pays ayant perdu la guerre. Les négociations de Lusaka avaient pour but non-avoué de désolidariser les alliés de Kinshasa (Zimbabwe, Angola, Namibie) de la gestion de l’après-guerre. Un tel cessez-le-feu déséquilibré et déséquilibrant n’aurait pas dû bénéficier de l’intervention des Nations Unies. En intervenant sans discussion préalable au niveau du Conseil de Sécurité dans la qualification des faits notamment de l’agression, l’ONU aura fait pour but de partis-pris et cette mission de paix comme celle en cours en Côte d’Ivoire me semblaient sortir du schéma général de la Résolution 377 (Achesson) des Nations unies pour le maintien de la paix, c.à.d. pour la sauvegarde et la préservation de la souveraineté des Etats assistés d’une part, et de l’autre la présence onusienne n’était envisageable que dans le cas d’un conflit international ou régional. Au Congo et en Côte d’Ivoire, l’ONU ne participait pas à la défense de la souveraineté des Etats mais à des opérations de recomposition politique productrices et institutionnalistes des ingérences étrangères et aussi de pillages systématiques des ressources, ou encore de mise sous-tutelle d’un Etat membre de l’organisation en référence au rôle du comité des Ambassadeurs à Kinshasa officiellement chargé par le dialogue intercongolais d’accompagner la Transition.

Pour s’être ainsi mal engagé dans la crise congolaise, crise régionale, conséquence logique de l’instabilité régionale des pays voisins-.agresseurs, l’ONU ne devra pas mettre fin au long séjour de la Monuc en République Démocratique du Congo, sans confesser son erreur, surtout que le processus de paix de Lusaka n’aura pas réussi à modifier et à transformer le contexte de guerre en contexte de paix et de stabilité régionales. Le Pacte de Nairobi, loin s’en faut, ce n’est pas moins l’aveu de l’enlisement du processus de Lusaka. Un autre processus de Nairobi initié par la diplomatie américaine pour gérer d’autres contextes stratégiques interne et externe de guerres du Kivu et des présences militaires étrangères à l’Est, a eu lieu sous la barbe de l’ONU avec aussi son aide à travers des médiateurs africains sans résultats probants. lLONU ne s’est pas interdite de modifier le mandat de sa force sur terrain au Congo, force qui n’a jamais occupé les frontières internationales du Congo et de ses voisins immédiats.

Dans ce cas, reconfigurer le mandat de la Monuc ne devrait pas être l’affaire du Conseil de Sécurité et devrait avant tout commencer par la requalification de la situation générale du Congo et de la Région; établir des responsabilités dans l’enlisement du processus de paix en République Démocratique du Congo et dans la région. La reconfiguration du mandat de la Monuc devra être un besoin congolais et l’affirmation de son droit de membre de l’organisation mondiale de bénéficier de l’assistance de la Communauté internationale dans la production et la défense de sa souveraineté nationale et internationale. La paix que la Monuc pourrait consolider doit être redéfinie avant toute chose. On ne doit pas ignorer que le monde vit aujourd’hui une ère de politiques transnationales dans un monde chaotique où les malheurs des uns ne sont pas les malheurs de tous, remettant ainsi en question les bases philosophiques de la sécurité collective dont le besoin aura engendré les opérations de maintien de la paix. En effet, depuis qu’il est désormais possible de distinguer une mission de paix d’une autre mission onusienne à portée humanitaire, la présence des casques bleus ne suffit plus à elle seule pour faire une opération de maintien de la paix. L’on aurait donc besoin dans ce cas de remplacer le Concept Monuc par un nouveau et différent concept parce que le nouveau mandat reconfiguré devra concerner une demande congolaise d’assistance à la consolidation de la paix post-conflit élargie et intégrée, de toutes les situations de crises régionales post-conflit ayant des effets séismiques régionaux sur la République Démocratique du Congo.

Ce nouveau mandat reconfiguré devrait correspondre obligatoirement au besoin de prendre en compte la nature économique de la situation de guerre de la région des Grands Lacs  en République Démocratique du Congo qui aura justifié trois rapports de pillage des ressources naturelles et autres richesses du Panel d’Experts des Nations unies. La Monuc aura été un concept limité et insuffisant; un concept faible voire faux pour n’avoir pas été en mesure d’aider un pays membre en mal de souveraineté, d’être grâce à son intervention à l’abri des ingérences et de velléités de tutelle internationale ; de n’avoir pas été en mesure d’arrêter les pillages économiques qui alimentaient les guerres du Kivu et de n’avoir pas réussi à développer un plaidoyer en faveur des rapports du Panel des Experts de l’ONU sur la question, plaidoyer qui aurait dû aboutir à l’application de mesures des sanctions. Le contexte de l’intervention onusienne, hier et aujourd’hui reste celui d’une grande guerre nouveau genre, guerre transnationale dont la paix serait aussi de cette nature transnationale ; la Monuc, point n’est besoin de le rappeler, a eu un mandat de protection des civils en situation de guerre, alors que suivant la pratique en la matière et pour demeurer conforme à l’esprit de la Charte de l’ONU une opération de maintien de la paix, quelle qu’en soit la génération, ne serait envisageable que dans l’hypothèse de l’interdiction de la guerre. Pour avoir manqué de force d’empêcher et de condamner les guerres qui se sont multipliées malgré la nombreuse et massive présence sur terrain des forces onusiennes, rendant de ce fait la Monuc incapable d’influer positivement sur les évolutions de situations politiques à l’intérieur de chaque Etat de la région et de construire par conséquent une approche vraiment régionale de la résolution de la crise de la région des Grands Lacs pour n’avoir pas été en mesure d’imposer et d’opposer des politiques de la communauté internationale aux velléités des pays voisins et des gouvernements des Etats dont les Entreprises multinationales entretenaient les guerres de pillage des ressources congolaises, la mission onusienne sur terrain en République Démocratique du Congo aura été menée en contradiction à l’esprit à la base de la création de l’ONU, organisation des Etats Souverains’ et dont les opérations de maintien de la paix, conçue à l’ère de la guerre froide devraient éviter les ingérences ou l’implication directe des grandes puissances dans les affaires des Etats faibles. Ce qui en toute logique fait apparaître les opérations ou certaines opérations de maintien de la paix post-blocs comme se déployant en total déphasage non seulement de l’esprit et de la lettre de la résolution Achesson mais surtout de l’esprit et de la lettre de l’article 2 de la Charte des Nations Unies.

La reconfiguration du mandat de la Monuc doit poursuivre l’objectif ultime de ra restauration d’une relation institutionnelle équilibrée entre le système onusien et la République Démocratique du Congo en mal de souveraineté depuis sa crise de l’indépendance en 1960, du fait de l’ingérence des grandes puissances de l’époque dans la mission onusienne de ces années 1960. La République Démocratique du Congo avait été privée depuis cette époque de moyens de se doter d’une politique étrangère, celle-ci ayant été confisquée par New-York. Et comme écrit ci-dessus, dans toutes ses relations internationales, la République Démocratique du Congo souffre d’un déficit structurel et d’un déséquilibre réel des forces avec ses partenaires gouvernementaux et institutionnels, c’est pour cette raison que la reconfiguration du mandat de la Monuc doit procéder d’une initiative congolaise d’une Agence onusienne de consolidation de la paix avec pour objectif de prendre en compte le devoir de la communauté internationale d’intégrer dans son concept de paix post-conflit la dimension économique de la guerre qui soulève le problème du déficit de la souveraineté économique d’un pays en programme avec le Fonds Monétaire International, pays «PPTE» par surcroit. Le mandat reconfiguré de la Monuc pourrait entrainer la fin de la Monuc et la mise en place d’une nouvelle mission au mandat élargi à I’ensemble de I’Afrique Centrale pour faire une bonne économie des moyens et gagner en efficacité dans l’analyse et la résolution des problèmes régionaux de restauration de la souveraineté des Etats et de la pacification – reconstruction des sociétés nationales de confiance et de cohésion interne suivant en cela f importance et I’incidence des réalités transnationales ou transfrontalières sur la précarité et la faiblesse des Etats de la région. La consolidation de la paix devrait prioriser le devoir de donner sens à la relation de sécurité des Etats avec le développement économique et social des populations en mal de pauvreté dans un monde global riche et prospère, relation impossible en I’absence des conditions de restauration de la souveraineté économique des pays malades, objet des présences onusiennes.

Reconfigurer le mandat de la Monuc, c’est avant tout délier, déconnecter celle-ci de la lettre et de l’esprit de l’Accord de Lusaka du reste ignoré par le processus américain de Nairobi qui aura contribué au rapprochement entre Kinshasa et Kigali avec son lot de problèmes de sécurité transfrontalière. C’est en outre oeuvrer à sortir la relation de sécurité et de paix de la République Démocratique du Congo avec le système onusien du déséquilibre et du mauvais rapport des forces avec les puissances mondiales et régionales et aussi avec les systèmes institutionnels régionaux d’Afrique et d’Europe. Les situations de crise et de guerres récurrentes en République Démocratique du Congo sont sans conteste les conséquences malheureuses des politiques d’insertion de la République Démocratique du Congo au système mondial de la guerre froide. Le gouvernement congolais doit éviter de donner l’impression de se complaire des ingérences du système onusien et des puissances rapaces et surtout de vivre de la tutelle onusienne parce que contraire à notre qualité de membre de I’ONU. L’attitude du gouvernement dans cette affaire doit être de montrer que la République bémocratique du Congo n’est pas la nouvelle colonie du 21ème siècle. Et si impossibilité d’un partenariat responsable avec I’ONU pour une requalification des situations, des perspectives et des solutions, envisager la gestion de la situation de sécurité par des arrangements de coopération à la défense de la souveraineté et de l’indépendance dans le cadre bilatéral. La République Démocratique du Congo devrait cinquante ans après  oeuvrer à sortir de la dépendance diplomatique et stratégique que renforce chaque jour sa dépendance économique et financière des institutions internationales. Car, I’enjeu  stratégique pour Ia République Démocratique du Congo aujourd’hui, ce n’est pas d’aller d’élections en élections sans moyens de retrouver son destin, mais de choisir l’indépendance comme option et une politique d’avenir. C’est de réaliser que c’est par défaut d’Etat et des politiques d’indépendances que Ia République Démocratique du Congo est devenue un enjeu de politique mondiale, un simple espace réservoir des ressources naturelles dépourvu des moyens de participer aux jeux des nations même au niveau régional.

 

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