Le rôle de l’historien congolais

(Professeur Jean Kambayi Bwatshia, Université Pédagogique Nationale)

1. Plaidoyer pour une autre histoire du Congo

L’histoire pour un peuple représente, non pas un indicateur suprême de la direction à suivre, mais un instrument essentiellement stratégique pour apprendre à aimer son pays. Se situant dans le présent, elle met en lumière ce présent sur base de la connaissance du passé dans le but de la situer dans son devenir.

Je suis inquiet devant le degré faible de la conscience historique qu’ont les citoyens congolais de leur pays. Mon inquiétude est d’autant plus grande que notre historiographie émerge en général de celle laissée par les ethnologues, les ethnographes et historiens coloniaux qui ont produit des monographies qui, au-delà de leur valeur, ont persisté dans la vision européocentriste de l’histoire et sont restées sectorielles.

D’où I’impérieuse nécessité de former des historiens congolais capables de s’investir sérieusement dans le métier d’historien.
Il est plus que temps que le « vide historique » qui sépare « l’histoire savante » sectorielle des masses populaires, soit comblé par des récits cohérents qui disent aux Congolais le « pourquoi »et le « comment » dans leur histoire.

D’une part, I’histoire est un effort intellectuel qu’un « spécialiste » ou groupe de « spécialistes » font pour raconter les aspects de la vie de la société dans le but de les conserver de génération en génération. C’est donc une mémoire. C’est, d’autre part, cette science qui met à notre disposition les règles, les techniques, Ies conseils, la façon d’être et de se comporter en vue de cerner scientifiquement les aspects de la vie des, sociétés. Par vie ici, il faut entendre marche-évolution transformation. C’est après tout, I’explication du devenir des sociétés.

En plus de la question « à quoi sert l’histoire? »,l’historien congolais doit se poser des questions comme celles-ci: « Quelle est la fonction de l’histoire dans un pays pauvre, dans un pays avili par la colonisation et la dictature ? » ; (A quoi sert l’historien dans un tel pays? »; « Que vaut le savoir universitaire dans la connaissance du présent passé d’un tel pays ? » Le passé est une affaire commune à tous. Les populations congolaises ne peuvent pas accepter d’oublier aussi facilement les temps des nuits coloniales et la période obscure de la dictature.
C’est leur droit et même leur devoir. Qui sont les véritables historiens? Ceux qui restent dans leur bureau ou devant leur auditoire universitaire? Ceux qui dissèquent le passé à grand renfort de fiches et d’archives? ou ceux qui s’efforcent, dans leur quartier. leur zone, leur village, leur entreprise, leur parti politique, leur famille, leur pratique magique ou ésotérique, leur sorcellerie, etc., de réfléchir sur le passé pour mieux mesurer les enjeux du présent et les exigences de I’avenir.

Si une société perdait toute connaissance du long processus de son évolution, tout souvenir des efforts accomplis dans le passé par le peuple, si elle n’avait pas de connaissance des formes politiques qu’a connues le peuple, de ses systèmes de pensée, de ses coutumes, de ses arts, de ses institutions sacrées, elle ne pourrait se développer. L’histoire permet de pénétrer les origines et le processus de changement des sociétés, de juger leur stabilité et leur capacité de résister. C’est, à notre sens, l’indicateur suprême de la direction à suivre, et aussi I’instrument essentiel pour se situer dans le temps présent-passé-avenir.
Les leçons d’histoire sont celles de I’expérience humaine, de la connaissance humaine, de la patience, des espoirs, des ambitions, de l’inattendu, de l’imprévu, de l’extraordinaire, des changements et de tolérance. L’histoire est donc une véritable école de la vie et toute personne fatiguée de I’histoire est fatiguée de la vie.

2. A la recherche d’historiens engagés

Je ne peux que déplorer la rareté des ouvrages sur l’histoire du Congo. Ce qui rend difficile l’appréciation du travail qui se fait et la manière dont I’histoire est perçue et relatée par les Congolais. On se borne couramment à des travaux et des articles parus dans les revues locales et étrangères, les mémoires de licence et les thèses de doctorat.
Suite à la situation particulièrement difficile que traverse mon pays depuis les années 1980, les œuvres bien connues, « Etudes d’histoire africaine » du département d’histoire de I’université de Lubumbashi et « Likundoli » du Centre d’études et de recherches documentaires sur l’Afrique centrale, de même, toutes les autres revues historiques du pays, ont cessé de paraître.

L’histoire, telle que produite au Congo, est encore plus souvent une histoire pour les historiens qui restent en majeure partie étrangère à la société. Elle est même ignorée par ceux-là même auxquels elle s’adresse. C’est ici qu’il faut réellement se poser la question sur le rendement social du travail de I’historien ou de l’utilité de l’histoire. Il ne s’agit pas, bien entendu, de l’utilité que les historiens attribuent à leurs études, mais celle que leur reconnaît la société. Au Congo, à part quelques publications, l’histoire est produite dans des conditions telles qu’elle manque d’engagement. Elle apparaît comme une somme des idées usagées prêtes à être commercialisées. Elle aborde un champ épistémologique largement emprunté aux étrangers et orienté vers I’extérieur. Elle analyse très peu la nature de la marche de sa société, pose très peu de diagnostics et propose très peu de solutions.

Il est hautement regrettable que la société des historiens zaïrois (SOHIZA) qui a vu le jour en 1974, n’est nulle part. Elle a trouvé sa mort deux ans plus tard. Et pourtant les buts de la société étaient nobles :
– « Coordonner les efforts et les activités pour promouvoir une meilleure connaissance du passé national;
– Organiser des rencontres scientifiques entre historiens zaïrois ;
– Veiller à la diffusion et à la publication des sources et travaux relatifs à I’histoire du Zaïre;
– Veiller en collaboration avec l’autorité compétente, à la conservation et à la préservation des archives nationales, des oeuvres d’art et des vestiges archéologiques).

Conclusion

Mon désir est de voir de plus en plus de jeunes étudiants s’inscrire dans les filières d’études historiques, que ce soit dans les Universités ou dans les Instituts supérieurs pédagogiques.
Par leurs recherches, .leurs publications et leurs enseignements ,les historiens bien formés pourront jouer un grand rôle dans la construction de l’avenir du pays.

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