Le prochain président de la République

(Pr. Kambayi Bwatshia, Ordinaire à l’Université Pédagogique Nationale)
Si l’homme peut s’empêcher de parler en s’imposant le silence, il ne peut cependant pas de s’interdire de penser. En effet, il est indéniablement et de toute évidence un être qui pense. Voilà pourquoi, je salue la tentative d’expression du Professeur Kambayi Bwatshia qui, en ce temps où le Congo est en train de poser ses pas titubants dans une ère aux sensations démocratiques, se charge de briser les voiles du silence.

Le Professeur, historien, spécialiste des mentalités a voulu, me semble-t-il, « libérer la parole » longtemps confisquée aux temps de la dictature, révélée en opinions diverses se détournant des voies de la raison et de la vérité depuis la proclamation de la démocratie.
« Libérer la parole. » Tel est le refrain qui bourdonne dans les esprits des Congolais qui, enfin, caressent le désir de dire quelque chose à celui en qui les diversités nationales convergent à savoir le « prochain Président de la République. »
Le Congo que nous héritons du temps est un espace de vie où l’homme semble superflu. Loin de la grandeur et de I’orgueil caractéristique à l’homme de raison, le Congolais s’est installé durant des décennies sous le vertige de la liberté des indépendances et de la dérive de la raison dans un système aux valeurs qui lui sont propres en rupture des valeurs communes aux hommes.

Ici l’anormal est devenu le normal et un comportement que les hommes trouveraient anormal ailleurs est accueilli avec acclamation dans ce pays. Ici on ne réclame pas ses droits. C’est normal. Y a-t-il quelque chose d’anormal quand on travaille des mois sans contrat de travail, sans être payé ? Non, c’est normal, cela a toujours été ainsi. C’est normal ! Tout semble être permis, car personne n’est inquiété quand il est ostensiblement corrompu au vu et au su de tout le monde. Ça dépend de sa force dans le positionnement dans l’échiquier politique du pays. Et le Congo est là scandaleusement riche, depuis des décennies, sous la gestion des fils prodigues qui le pillent, s’amusent avec le patrimoine national, sous I’instigation des malins qui ont complètement perverti I’homme congolais.
Ce dernier ne sait plus distinguer le bien et le mal car il est ébloui par la quête de l’intérêt privé dans un système de misère généralisée, d’extrême pauvreté de la population aliénant sa raison pour le réduire au niveau de l’animalité. Tous cherchent le pain quotidien sous l’aiguillon de la faim poussant les uns à s’accaparer des biens qui leur sont accessibles et les autres à vivre dans l’illusion de posséder un jour comme ceux-là. Et partout où il y a engouement des gens, comme c’est le cas dans la sphère politique qui s’est avérée rentable depuis le temps de la dictature de la deuxième République, l’homme congolais est simplement esclave de sa faim. Il veut avoir une position qui lui permet de bien « manger ».

Ce ventre congolais affamé n’a point d’oreilles ; il n’écoute plus la voie de sa conscience lui indiquant l’éthique de la responsabilité, la voie de la grandeur de l’homme. Le Congo est-il simplement grand sans grandeur au coeur de I’Afrique ? La grandeur qui gît ou fond du Congolais doit se réveiller de son sommeil entretenu par l’opportunisme de quelques uns qui ont affamé la population si bien que celle-ci les considère comme modèle de réussite dans l’accumulation et la jouissance des biens du pays.

Oui, nous avons vu la misère de notre peuple et c’est en cela que nous trouvons l’occasion de présenter les lignes qui suivent dans ce texte qui, pour nous, est l’index de ce qu’il convient à éviter et de ce qu’il faut de faire à celui qui a la prétention de tenir des rênes du pouvoir politique au Congo.
Il est difficile de diriger ce grand Congo, car la superficialité dans laquelle baigne l’homme politique congolais lui empêche de prendre au sérieux le jeu politique. Il joue sur un terrain où tous les coups lui semblent permis car il n’a comme arbitre son libre arbitre ou ses amis complaisants qui n’ont comme seule ambition, celle de durer longtemps dans la jouissance des biens à l’instar de I’enfant prodigue de la Bible.

Chacun à son niveau est complice du mal congolais ; aussi bien ceux qui s’illustrent dans la critique de ceux qui dirigent, ceux qui sont au pouvoir même, que la population, tous nous regardons comme une fatalité la perversion des valeurs, en participant quotidiennement aux techniques de survie qui sont devenues notre vie. Nous sommes dans un pays où personne ne vit avec ce qui lui revient de droit. Le péché de la perversion nous pousse même à détester l’ordre, le contrôle et à aimer le flou qui nous procure des avantages que nous désignons désormais comme « reconnaissance », « motivation », « prime ».
« Je n’ai rien à dire des soleils et des mondes. Je ne parle que de la souffrance de mon peuple ».

Le Congo a besoin des hommes et spécialement d’un homme, « le prochain président de la République » Ce sera cet homme qui a compris ou qui comprend déjà le sens de la grandeur. Parler de grandeur du Congo est extrêmement évocateur. C’est supposer que celui qui dirigera le Congo dans la troisième République sera un catalyseur de toutes les forces contraires qui divisent l’Etat et la Nation. Cet homme capable de créer un nouveau sentiment national, plus profond, qui permette de surmonter les clivages traditionnels de la vie politique du Congo, en renforçant le consensus autour de lui et autour d’un nouvel Etat qui se raffermira de plus en plus tout en incarnant I’intérêt du peuple.

Cet homme sera celui qui aura une vision claire et nette du monde qui se mondialise de plus en plus. Une vision aussi d’un Etat congolais à la politique étrangère se situant loin d’un nationalisme agressif, anachronique et décadent, mais conçu dans un effort contrôlé, pour accroître le rôle de l’Etat en Afrique et dans le monde, sans prendre le risque inacceptable et sans détruire les bases d’une interdépendance aussi indispensable à la survie et au développement de la Nation congolaise que son indépendance elle-même.
Le prochain président de la République démocratique du Congo comprendra qu’il n’est pas facile d’être président d’un aussi grand pays aux multiples visages, au propre comme au figuré.

La notion de grandeur ici signifie beaucoup de choses, depuis la simple taille ou « grandeur » mesurable, en passant par une « grandeur » comportant des connotations d’étendue sur l’influence, la puissance ou le prestige politique, social, culturel, moral, spirituel et intellectuel, jusqu’à un sens plus profond de mérite.
Dans chaque Congolais loge ce sens de futur Chef d’Etat ; un chef dont le rôle est d’entreprendre les tâches ou les charges de la République et de résoudre les problèmes auxquels la notion doit faire face. En vérité, aujourd’hui, tout le monde au Congo sent qu’il existe une irrémédiable incompétence disproportionnelle entre, d’une part, la dimension des problèmes relatifs à l’existence de l’Etat et, d’autre part, le flou, le doute et l’incertitude qui planent dans les esprits des citoyens quant à l’avenir même du pays. Le peuple pense qu’il est grand temps de restaurer démocratiquement l’autorité de l’Etat indispensable à la stabilité et à la paix.

Le Congo dans son renouvellement, a besoin d’hommes capables de l’animer et de le conduire; des gens élites qui voient haut et grand parce que se considérant chargés d’une mission noble et sacerdotale dans l’accomplissement de l’Etat. Des gens capables de comprendre que l’indépendance, dans le monde d’aujourd’hui, ne peut avoir le moindre rapport avec l’isolement ; elle signifie un désir, une attitude, une intention qu’a un peuple spécifique de prendre, dans le monde, ses responsabilités à lui, tout en s’exprimant pour lui-même et par lui-même et répondant de ce qu’il dit et de ce qu’il fait.
Ainsi, ceux qui aujourd’hui, prétendent exercer des fonctions politiques lourdes de la République doivent comprendre sans tarder que la démocratie stipule la société organiquement organisée, où chaque citoyen devra avoir le droit, la liberté d’expression et le travail garantissant la dignité et la sécurité de tous, dans un système économique tracé pour tous et non point pour un ou des groupes occultes et mafieux.
Que dire encore quand nous savons comment les gens se sont battus, et se battent encore pour ce qu’ils considèrent désormais dans leur mental comme « gâteau », le Congo ? Comme Goethe, « Je n’ai rien à dire des soleils et des mondes. Je ne parle que de la souffrance de mon peuple. ».

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