Le martyr et l’assassinat de P.E. Lumumba

Le 17 janvier 1961, commence le martyre et de P. Lumumba et de ses amis à Elisabethville, « les trois colis précieux » sont conduits dans une petite villa de la brousse (la maison de Briuwez), sise près de l’aérodrome de Luano. Ce jour, P. Lumumba et ses compagnons sont assassinés, sans jugement et ignominieusement, devant les soldats des Nations Unies et les gouvernements des pays dits civilisés. Ses pires ennemis, bien sûr n’avaient aucune sympathie pour lui ; mais plus tard, ils ont avoué que Lumumba était parmi les Africains d’un format peu commun. Parlant de sa mort héroïque, ils (ses ennemis) vont jusqu’à dire qu’il mourut courageusement trouvant dans ses dernières instances, malgré tout, les tortures qu’il avait subies, la force de faire face calmement à ceux qui allaient I’attacher.

Les exécuteurs de P.Lumumba, selon A. Kalonji, firent serment de se taire. Ce serment fait dans le sang des victimes. En souvenir de cette cérémonie, les autorités katangaises remirent un à chacun des exécuteurs, un foulard blanc sur lequel était imprimée une main rouge. On les appela le « Groupe à la main rouge » appellation dont la signification devait évidement échapper à la plupart des gens » (repris dans R. Tchamala Mulembwe p 83).
On a pris f initiative pour la moins curieuse qui consiste, pour un gouvernement léga1, à expédier aux sécessionnistes avec lesquels il est en état de guerre, un prisonnier plutôt encombrant. Cet acte a soulevé un orage international d’une rare intensité. Les ambassades belges dans tous les pays de l’Est sont assaillies. P. Lumumba succomba devant un tel rassemblement d’adversaires, victime innocente de forces du mal coalisées. Déjà il est entré dans la légende tout en provoquant dans le monde, une émotion considérable. Les énergiques résolutions adoptées le 21 février 1961 par le Conseil de sécurité de I’ONU sont le reflet de cette colère et de cette angoisse.

 Mais pour la droite belge, nous ne saurions pleurer sincèrement  M. Lumumba pour lui-même. Trop de nos compatriotes ont souffert dans leur chair et dans leurs biens des passions horribles qu’il avait déchaînées. Nos femmes ont été violées. Trop de Noirs sont morts par sa faute, qui souvent ignoraient pourquoi ils étaient battus, enchaînés, torturés dans les geôles. S’il y eut jamais un professeur de haine, M. Lumumba en était le cantor. On ne pleure pas un assassin, fut-il assassiné (Pourquoi pas ? du 17 février 1961, p. 4)

C’est le ton que l’on rencontre dans le Daily Express du 14 février 1961 qui pose la question de savoir « qui a créé Lumumba » en précisant que «  Ie jour même où il devint Premier ministre du Congo, il se mit à attaquer l’Occident. Orateur brillant et passionné. Il excita la racaille contre les Belges. II brisa les entraves que la civilisation met aux instincts. Et ce faisant, il se détruisit lui-même. Lumumba pouvait exciter mais non gouverner. Le riche Etat unifié dont il tenait d’hériter s’effrita dans sa main. D’anciennes querelles tribales se ranimèrent et le Congo retourna à la jungle. La responsabilité de I’effondrement de son pays doit être imputé à Lumumba : C’est un fait historique. Mais qui a fait de Lumumba ce qu’il était ? Lumumba a été créé par des fous et les entêtés qui crient encore en Occident :
Donnez le pouvoir aux Africains, qu’ils soient près au non à I’exercer. C’est aussi le même son de cloche qu’on retrouve dans la presse new-yorkaise. Le New-York Times du l4 février 1961 écrit à ce sujet : « La crise latente au Congo se précipite maintenant vers son paroxysme en raison de la mort de Lumumba. Cet agitateur incendiaire, ce dictateur en herbe qui a plongé son pays dans le chaos  a été assassiné dans la brousse africaine avec la même violence qu’il avait prêchée et
pratiquée au cours de sa carrière orageuse »

Les versions sur les responsabilités

La version « les trois prisonniers ont été tués par les villageois » fournie par les autorités katangaises, est jugée avec raison de « farfelue ». Au sujet de cette version, La Libre Belgique, dans son édition du 14 février 1961, avait écrit : « Rares sont ceux qui croient à l’évasion de Lumumba et au massacre auquel se seraient livrés les habitants d’un petit village de brousse… Lumumba avait été assassiné par ses geôliers katangais aussitôt après qu’il leur eut été livré par M. Kasa-Vubu… » L’assassinat de P. Lumumba, en plus des réactions qu’il a provoquées sur le plan international, a suscité d’énormes émotions parmi les leaders congolais qui, mis en cause, se sont déchargés des accusations qui pesaient sur eux. Dans une lettre confidentielle adressée à Victor Nendaka, administrateur en chef de la sécurité, le 23 février 1961, le commissaire général à la défense nationale, F. Kazadi dégage sa responsabilité :
Cher Monsieur Nendaka, vous vous amusez à raconter partout que c’est moi qui suis responsable du transfert des prisonniers politiques qui ont été juges et exécutés à Bakwanga.

A quoi sert de ne pas reconnaître ses responsabilités ? Ne savez-vous plus que c’est vous avec vos collaborateurs et vos conseillers qui m’avez appelé dans vos bureaux pour me charger de conduire Lumumba et ses deux compagnons à Elisabethville ? De même, c’est votre service qui m’a encore une fois appelé et chargé de conduire les derniers prisonniers à Bakwanga, ce, suivant votre propre ordre verbal. La déclaration suivante de M. l’administrateur-directeur de la sécurité le prouve.
Cher Monsieur Nendaka, je vais plus loin, je n’ignore pas que les sympathies particulières qui vous animent vis-à-vis des Baluba sont des instruments qu’on utilise en temps difficile, tant dans le cadre de l’armée, de l’administration que du gouvernement, mais qu’on rejette comme des brebis galeuses dès que le bon résultat est acquis. C’est peut-être cela que vous poursuivez par cette campagne de dénigrement que vous orchestrez à mon égard.

Commissaire général,
F. Kazadi
Tiré d’E. Boissonade (p 101)

Au sujet de la mort de P. Lumumba, plusieurs pages ont été publiées jusqu’à présent par notamment : G. Heinz et H- Donnay, W. Geerts, Le Pourquoi pas ? dans son édition du 31 janvier 1964, Thomas Kanza, Y. Benot, P. de Vos, J. Brassine et J. Kestergat, H.J.C Williame, Ludo De Wette, Travaux Africains du CRISA n° 30/1964.
Après lecture attentive de ces ouvrages, dans une perspective historique, force nous est de constater que quelques-uns d’entre eux approchent sensiblement la vérité : celui de Heinz et Donnay pour tout ce qui précède l’exécution de Lumumba et de ses deux compagnons. L’étude du journaliste. Geerts est la première à donner une version acceptable de la mort de Lumumba. Elle a la même source que celle de Le pourquoi pas ?, c’est-à-dire les confidences du commissaire Verscheure, le premier témoin direct à briser une tacite conspiration du silence.

Le livre de Pierre Devos, le correspondant du journal Le Monde a le grand mérite, non seulement de présenter aux recteurs un saisissant portrait physique et moral de P. Lumumba, mais aussi de décrire son héros en action, les larmes qu’il a provoquées, les drames qu’il a déclenchés et les passions qu’il a éveillées. Ce livre est une cinglante réplique aux calomniateurs qui, défigurant odieusement I’homme et ses propos, ont fait de P. Lumumba un monstre, alors qu’il n’était qu’un homme politique plus fervent, plus sincère, plus conscient que les fantoches qui se disputaient le pouvoir au Congo à ce moment, en un effarant carrousel. Les commentaires de F. Demany dans Le Peuple du 12 juillet l96l sont forts intéressants au sujet du livre de P. Devos.

Au moral, écrit-il, P. Devos voit en P. Lumumba «  le politicien jusqu’au bout des ongles », le génie des foules. Fasciné par De Gaule, comme par Nkrumah, il se distingue de ses collègues politiciens par l’étendue de ses ambitions et de ses connaissances. Il voit la politique à l’échelle du continent africain. Il est « trop grand pour les pygmées qui l’entourent ».
Le grand tort de P. Lumumba, figure de proue du nationalisme, écrit F. Demany, est sans doute de n’avoir pas écouté le conseil de Nkrumah qui lui écrivait : « soyez, mon cher patrice, froid comme un concombre ». Mais Nkrumah a été à l’école des Anglais. Patrice subit l’influence des Belges, voire des Français, le style est différent, P. Lumumba n’avait rien du concombre,-écrit F. Demany. Très proche des foules, sachant leur parler, les conquérir. En outré, il ambitionnait la véritable libération de son peuple qu’il voulait sauver du joug du capitalisme, ce fut l’origine de sa perte.

L’ouvrage de J, Brassinne et de J. Kestergat est d’une importance capitale. Le premier a consacré sa dissertation doctorale à la mort de Lumumba. Il a I’autorité pour le faire car, témoin de l’événement, il se trouvait à Elisabethville le jour même du drame. Le second est un reporter qui connaît bien le terrain congolais et les personnages qui ont fait I’indépendance du Congo. Il a assisté à l’agonie du Congo. « Le livre Qui a tué Lumumba? a le mérite d’être écrit par des gens qui connaissent ce qu’ils disent et les personnes qu’ils interrogent. Ils savent aussi restituer les faits et les personnes dans leur contexte historique. Après avoir pu retrouver les vrais témoins européens, africains et congolais, ils les ont amenés tous à parler et à dire tout ou presque tout, mais assez pour lever le voile des incertitudes de l’histoire récente du Congo. Ils le disent eux-mêmes, près de 60 témoignages, comparés, confrontés, disséqués, critiqués, décryptés, livrent l’essentiel tout en filtrant les mensonges et les erreurs. Ils ont fait apparaître clairement tout i’enchaînement quasi diabolique conduisant à « un assassinat qui a fait trembler le monde »

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