Le journal au Congo : 3 frs !

(Par P.O. Jean-Chrétien EKAMBO)

Le 30 juin 2010, notre République atteindra 50 ans d’indépendance. Que d’acteurs disparus en un demi-siècle ! Heureusement, les écrits de presse restent. Et surtout, ils témoignent. Alors,  pendant toute une année, Le Phare va offrir à ses lecteurs un précieux cadeau : raconter et conter ce que la presse a vu et entendu, aussi ce qu’elle a eu à provoquer ou le silence qu’elle a dû s’imposer. Non seulement pendant, mais aussi avant et après l’indépendance. Désormais, aucun oubli n’est permis : le journaliste est et demeure vraiment l’historien du présent.

Etant resté pendant longtemps le terrain des explorateurs, c’est assez tard que le Congo s’ouvrit à la presse commerciale, qui avait alors comme cible essentielle les groupes et familles d’Européens qui commençaient à se fixer à résidence dans la colonie : «L’Etoile du Congo» à Elisabethville le 3 mai 1911, «L’Avenir Colonial Belge» à Léopoldville le 4 juillet 1920, «Le Courrier d’Afrique» également à Léopoldville le 11 janvier 1930, etc. Ce public client jouissait alors d’un triple atout indispensable à la rentabilité d’un organe de presse : public solvable sur le plan financier, public instruit, public très intéressé par les courants d’opinion dans le pays. En plus, le rythme de travail et de vie des européens expatriés en colonie leur aménageait suffisamment de temps de repos et de loisirs, en fin de journée et en fin de semaine.

Dans ce contexte, la lecture des journaux s’avérait également un utile outil d’information ainsi qu’un agréable auxiliaire de confort de la vie. Il en était d’ailleurs ainsi aussi pour l’écoute de certaines émissions précises de la radio. Surtout pour les nombreux Européens, surtout les missionnaires, qui s’étaient installés à l’arrière-pays.

Il est à noter aussi que les premiers journalistes œuvrant dans la presse au Congo  étaient tous d’origine européenne. A ce titre, ils connaissaient fort bien les centres d’intérêt et les préoccupations de leurs frères de race, ce qui rendait plus aisé le choix des thèmes et l’aménagement de certaines rubriques précises.

C’est à ce cadre social et économique général que se réfèrera la presse faite par les Congolais, dont la première expérience est celle de «La Voix du Congolais» le 1er janvier 1945. Certes ce n’est pas encore une presse tout à fait commerciale, les rédacteurs permanents de cet organe de presse étant tous fonctionnaires de l’Etat. Mais, l’on a pu noter que, dès sa première parution, ce journal est payant.

Prix du journal

Le prix moyen du journal au Congo Belge, jusqu’au 30 juin 1960, était de 3 francs pour la vente au numéro, aussi bien pour les quotidiens que pour les hebdomadaires.

Certains journaux étaient proposés à un prix réduit, tel l’hebdomadaire catholique «La Croix du Congo», qui a été acheté pendant longtemps par ses lecteurs à 2 francs à Léopoldville et à seulement 2,5 francs à l’intérieur du pays. Il faut cependant noter que ce journal, comme les autres titres d’obédience catholique, bénéficiaient de l’avantage d’être imprimés à des conditions stables auprès de l’imprimerie de mouvance catholique Sodimca (société d’impression et de cartonnage).

D’autres journaux privés affichaient un prix plus élevé, tel l’hebdomadaire «Congo» qui, après sa suspension en 1957 et sa réapparition en 1959, était donné à 5 francs. L’on rappellera que ce journal était le premier à fonctionner réellement comme une entreprise de presse à vocation marchande.

Dans tous les cas, ce prix moyen du journal fut observé pendant de nombreuses années, avant et après l’indépendance du pays. Le tarif appliqué par la presse n’a donc pas été beaucoup perturbé par la conjoncture mouvante de l’époque, tant au plan politique qu’économique. Allusion est faite ici, au plan politique, aux troubles qui ont paralysé la ville de Léopoldville en 1959 et à la campagne de désobéissance civile qui s’en est suivie au Bas-Congo. Au plan économique, il y a cette récession qui entrave les activités économiques dès 1956, entrainant la mise en chômage quelques milliers de salariés, notamment la moitié du personnel (2.000 travailleurs) à l’usine manufacturière Utexléo, dans la capitale. En tout cas, les statistiques de l’administration indiquaient, en décembre 1958, 20% de chômeurs sur l’effectif des salariés de la capitale, soit 22.600 personnes sans emploi.

Pour montrer le maintien de la tarification de la presse, malgré ces perturbations, l’on peut dire notamment que le numéro de l’Essor du Congo qui annonçait la sécession katangaise le 12 juillet 1960 a été vendu ce jour, à Elisabethville, toujours à 3 francs. Et, trois ans après, à son lancement le 1er août 1963, le troisième quotidien de Léopoldville, «L’Etoile du Congo», ne se vendait qu’à un prix légèrement supérieur de 5 francs.

A ce propos, il convient de donner quelques indications sur la valeur réelle de ces 3 francs, qui étaient suffisants pour s’acheter un journal.

D’abord, vendu à 3 francs, le prix du journal correspondait dans la vie courante au pouvoir d’achat d’une grosse bouteille de limonade. Ensuite, l’on devrait souligner que les salaires étaient en ce moment relativement élevés. A titre d’exemple, un jeune cadre sorti de l’école secondaire dite métropolitaine et engagé dans une entreprise privée (prenons la société pétrolière Shell) gagnait 10.000 francs. Quant à l’ouvrier de l’époque, il était payé autour de 4.000 francs mensuels. Enfin, alors que le coût d’achat mensuel d’un journal quotidien est de 70 francs, les rédacteurs pigistes du mensuel «La Voix du Congolais» sont rétribués 50 francs pour une page de texte.

La principale conclusion à tirer est que, par rapport au coût de la vie, l’achat d’un journal (3 francs) ne représentait pas du tout une dépense perturbatrice dans le budget d’un ménage. Et c’est précisément ce rapport favorable qui justifia le relèvement du tirage des journaux de cette époque, les acheteurs et les abonnés étant plus nombreux.

L’abonnement

Une pratique plus courante observée par la presse du Congo Belge était l’abonnement. Ce procédé de commercialisation est généralement reconnu comme fécond parce qu’il permet d’amener dans les caisses de l’entreprise un cash flow bien avant toute dépense. Avec cette modalité de prépaiement, il devient possible de planifier la comptabilité et de programmer certaines activités rédactionnelles. En plus, à travers cette pratique, celui qui était abonné annuel à un quotidien pouvait arriver à épargner jusqu’à 100 francs.

Qu’à cela ne tienne, les techniques d’abonnement en vogue à l’époque n’étaient pas toutes identiques. Ainsi notamment, les journaux marquaient une nette distinction entre un  abonnement ordinaire, un abonnement par avion et un abonnement de soutien. En fait, il s’agissait là de l’adaptation des techniques du marketing à l’efficace structure des transports existants dans le pays.

En effet, la distribution des journaux a bénéficié, pendant la colonisation et une vingtaine d’années après l’indépendance, du fonctionnement régulier du service postal. Le colis postal était alors transporté avec mention « priorité » jusqu’aux confins du territoire national. Par train : Léopoldville-Matadi, Elisabethville-Port Francqui (Ilebo), etc. Par bateau : le bateau-courrier ITB ne mettant que 15 jours pour faire un aller-retour Léopoldville-Stanleyville, le bateau desservant la ligne Boende-Léo, etc. Par avion : les avions d’Air Congo atterrissaient pratiquement sur les aérodromes de chaque chef-lieu de district.

Par ailleurs, il existait des services semi-privés de courrier postal reliés aux grands centres. Ainsi, par exemple, des missions catholiques entretenaient une boîte postale dans toutes les localités desservies par avion et où fonctionnait le service postal. Et le courrier qui y transitait était levé et redistribué aux destinataires grâce à l’itinérance des prêtres dans leurs paroisses. Les entreprises commerciales agissaient de même.

Le service postal fut donc vital pour l’économie de la presse congolaise. Il permit de livrer aisément les journaux produits dans les grandes villes à l’intérieur du pays, ainsi que ceux rédigés au Congo à l’étranger. Le journal «L’Essor du Congo» était même parvenu à entrer dans le réseau de « l’Union africaine des postes » et a pu jouir de ses tarifs réduits.

Qu’à cela ne tienne, d’autres journaux usaient des mécanismes plus originaux pour la distribution. C’est le cas de l’hebdomadaire «La Croix du Congo». Etant un journal catholique, « La Croix » avait préféré se mettre sur le marché le dimanche. Le journal était alors vendu ou remis aux abonnés de main à main, à la sortie de la messe. Ce canal plus simplifié profita largement au journal, qui était doté du volume le plus élevé en correspondants sur l’ensemble du Congo. La Croix du Congo parvenait ainsi à rapporter dans ses colonnes des nouvelles sur les localités les plus éloignées du pays. 

Entreprises de presse

Les journaux de l’époque étaient vraiment préoccupés par la mise sur pied des structures d’une véritable entreprise commerciale. Les nouveaux éditeurs congolais avaient fait leur apprentissage dans les organes de presse tenus par les entrepreneurs européens et avaient pu se rendre compte des subtilités de gestion d’une entreprise de presse. Les nouveaux patrons congolais tenaient ainsi à œuvrer exactement comme leurs homologues de race européenne.

L’exemple le plus illustratif de cette volonté est celui de l’hebdomadaire «Congo», édité par Philippe Kanza. La rédaction de ce journal savait très bien que la communauté expatriée suivait de très près l’opinion émise par l’élite intellectuelle du Congo. En témoigne l’extrait d’une lettre de l’ancien administrateur du territoire au Bas-Congo André Ryckmans du 10 juin 1957 : « Je lis régulièrement Congo, le journal des Congolais, et je conseille à Daniel de s’y abonner s’il veut avoir une meilleure idée de la température politique des milieux évolués, surtout à Léopoldville ».

D’où, le journal sentit-il rapidement le besoin d’ouvrir un bureau en Belgique. Pour son écoulement en métropole, ce journal avait ouvert un bureau à Bruxelles, rue Vésale n° 46. L’hebdo Congo n’était d’ailleurs pas le premier à innover dans ce sens. Il était précédé par le quotidien d’Elisabethville, L’Essor du Congo, qui avait auparavant installé à Bruxelles un véritable « bureau rédactionnel », sur la grande avenue de Tervueren, n° 132.

Bien plus, lorsque l’hebdo Congo fut suspendu en 1957 et son autorisation de paraître retirée, Philippe Kanza a bien compris que son organe de presse demeurait fragile, avec des faiblesses graves sur le plan formel, s’il ne remplissait pas toutes les conditions requises au niveau réglementaire. D’où, le jeune éditeur congolais se préoccupa-t-il d’expliciter son existence légale en droit commercial. Ainsi, le journal de Philippe Kanza s’employa à régulariser sa situation d’entreprise marchande en figurant au registre de commerce de Léopoldville, sous le n° 12.142.

Par ailleurs, l’on remarquera que tous les journaux congolais de l’époque prenaient bien soin d’ouvrir un compte bancaire et de le publier dans ses colonnes à l’attention de ses abonnés ou partenaires. Mais, outre les comptes classiques dans les banques, les journaux congolais ont davantage choisi le recours aux comptes chèques postaux (ccp). La pratique est ancienne avec «L’Essor du Congo» (ccp V. 21) et quelques années avant l’indépendance avec «Conscience Africaine» (ccp B. 1492). En tout cas, le recours systématique aux comptes chèques postaux permettait aux lecteurs de l’intérieur du pays de pouvoir s’abonner avec facilité aux journaux produits dès loin dans les centres urbains.

L’apport de la poste à la presse congolaise confirme ainsi un slogan familier toujours répété par ce service à travers le monde : « rien ne remplace la poste ».

Prochaine chronique : Ministère de l’Information : l’historique

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