Le dialogue est une exigence du bon sens, selon le Pr Auguste Mampuya

 

Coordonnateur de l’AV-OREP (Action pour une Autre Voix, Opposition Républicaine et Extra-Parlementaire), une plate-forme récemment apparue sur la scène politique congolaise, le professeur Auguste Mampuya a tenu à faire, à sa manière, le point sur l’année politique 2012 en RDC.

 On retient de cette sortie médiatique que les principaux maux qui rongent la vie politique dans notre pays se déclinent en termes de holp up électoral, d’exclusion d’un large pan de la société congolaise, de la gestion des affaires publiques, de guerre à l’Est du pays et son feuilleton de trahison, d’absence de cohésion nationale et de dialogue pour recréer l’Etat-Nation.

Le Phare : Avant d’aborder le principal sujet de cet entretien, nous aimerions avoir plus d’informations sur l’initiative qu’on vous a vu prendre d’une nouvelle plate-forme.

Pr Auguste Mampuya : Vous vous interrogez certainement sur la création de AV-OREP (Action pour une Autre Voie, Opposition républicaine extra-parlementaire), comme plate-forme de l’opposition non institutionnelle. C’est très simple. D’abord, parce qu’il existe une opposition qui se présente et qui est présentée constamment comme «parlementaire» : c’est que, logiquement, il doit en exister une extra-parlementaire. On a simplement voulu rappeler cette réalité de l’existence de l’opposition en dehors du parlement en créant cette plate-forme qui n’existait pas. C’est d’autant justifié que l’on sait dans quelles conditions ont été « élus» et, parfois, désignés nombre de ceux de tous bords qui siègent aujourd’hui à l’Assemblée nationale. Il y a comme une sorte de frustration et quelque chose de fallacieux de tirer de cette présence à la chambre fondement de quelque prépondérance ou même d’exclusivité. D’autant plus que, quand il faut préserver ou reconnaître des intérêts dans des questions importantes qui concernent toute la société, comme celle de la CENI, les parlementaires se sont comportés comme s’ils étaient les seuls concernés. Ayant mis de côté la société civile et l’opposition extra-parlementaire lors de la CENI de 2010, ils ont également écarté l’opposition extra-parlementaire après avoir cédé aux pressions en ce qui concerne la société civile. On le voit, les parlementaires, toujours dans le combat pour contrôler la CENI pour les raisons de triche que l’on sait, se la réservent pour pouvoir se reproduire par la fraude électorale. Enfin, il est certain que la partie de la classe politique qui est en dehors du parlement a une sensibilité et parfois peut avoir une perception propres de situations ; il est normal qu’elle dispose d’un espace d’existence et d’expression. Aujourd’hui, nous sommes plus de vingt signataires de notre manifeste ; c’est-à-dire que les gens ont compris le bien-fondé de notre démarche. Face aux méfaits de la division paralysante actuelle de l’opposition qui, en dehors de ses quatre groupes parlementaires, connaît deux plate-formes qui se disputent jusqu’à la dénomination, AV-OREP a vocation, par son existence, à constituer l’axe transversal assurant une passerelle avec ces groupes. C’est la raison pour laquelle nous appelons ceux qui ne connaissent pas encore l’existence d’AV à nous y rejoindre pour que nous constituions un groupe important qui pourra, par son poids, exercer un réel impact spécifique sur les vrais problèmes existentiels du peuple (auxquels les institutionnels, trop occupés aux jeux de coudes et à la bagarre, n’ont pas le temps de penser) et défendre nos positions et nos intérêts.

Echec annoncé des négociations de Kampala

LP : Depuis environ un mois, des négociations se déroulent entre le gouvernement rd-congolais et le M23. Y voyez-vous quelques chances de réussite ?

Pr AM : Une réussite de ce qui se passe à Kampala relèverait du miracle. Au contraire tout indique que l’on va essuyer un véritable échec. D’abord, il se trouve que c’est le M23 qui a imposé les négociations, dont le gouvernement, ainsi que le répétait son communicateur en chef et porte-parole, ne voulait en aucune façon entendre parler, feignant de ne vouloir négocier qu’avec « les commanditaires » rwandais. Le président de la République aura attendu son discours du 15 décembre 2012 pour, la toute première fois depuis que la RDC est victime d’agressions répétées directes ou indirectes de la part du Rwanda, enfin oser citer ce pays dans une phrase qui ne faisait qu’un constat. Mais, le gouvernement est allé à Kampala dans une position de faiblesse, après la chute sans coup férir de Goma, faisant subir une cuisante défaite aux FARDC, trahies par leur hiérarchie dont certains membres sont enfin publiquement soupçonnés de détourner les armes et autres moyens, sans parler d’ordres stratégiques bizarres lors des combats. Ensuite, dès le début, il y a dialogue des sourds, notamment un désaccord irréconciliable sur l’objet des négociations, mais aussi sur la manière de gérer la situation de guerre actuelle. Quand le M23 réclame un cessez-le-feu formel, le gouvernement le refuse, sous le prétexte que cela reviendrait à reconnaître comme belligérant un mouvement rebelle accusé de pires crimes, prétendant qu’il ne pourrait signer de cessez-le-feu qu’avec le Rwanda, «le vrai agresseur». Quelle hypocrisie ! Car, les trois sommets de Kampala, auxquels participait Joseph Kabila lui-même, ont procédé à cette reconnaissance explicite et officielle du M23 sans jamais une seule allusion au rôle d’agresseur qu’aujourd’hui le gouvernement congolais feint d’attribuer au Rwanda, tandis que le gouvernement négocie déjà avec le même mouvement. Enfin, la position de faiblesse du gouvernement continue, des menaces continuant de peser sur Goma, que le M23 pourrait réoccuper à tout moment alors que le traumatisme du 20 novembre est encore imprimé dans les esprits des soldats gouvernementaux. Rien n’indique que les positions si diamétralement opposées aient une chance de se rapprocher de si tôt. Le renvoi des négociations au 4 janvier ressemble fort à un ajournement sine die.

Une crise globale

LP :. Pour rétablir une paix durable à l’Est de la RDC, certains proposent ou réclament un dialogue politique ouvert. Personnellement, et comme responsable de AV, plate-forme de l’opposition extra-parlementaire, avez-vous la même vision ?

Pr AM : Mon constat, et celui d’AV, peut-être contrairement à ce que d’autres pensent, est que la crise congolaise actuelle ne se réduit pas à la guerre de l’Est. Il ne faut pas oublier qu’il y a peu encore le gouvernement, toujours par son tonitruant porte-parole, niait la réalité, ne voyant dans la guerre déjà active pratiquement depuis le début de l’année qu’une insécurité provoquée par de simples petites actions de quelques éléments éparses et désorganisés. La situation de l’Est ne constituait pas une préoccupation majeure. En réalité, cette guerre n’est qu’un des éléments d’une crise plus large, avec des facettes politiques, économiques, sociales et techniques. D’abord, si la guerre est récurrente depuis pratiquement 2004, et que notre armée est constamment incapable de venir à bout de quelques centaines d’éléments insurgés, ce n’est pas seulement, comme on se plaît à l’affirmer si légèrement, parce que derrière les rebelles se cacheraient le Rwanda, certaines grandes puissances et des multinationales ; c’est essentiellement parce que la RDC ne dispose pas d’une véritable armée pouvant faire face à une telle situation. C’est, en effet, depuis l’Accord de Lusaka (1999) qu’on parle de la nécessité de la formation d’une armée nationale et républicaine, laquelle a fait également partie des cinq objectifs de la transition organisée par l’AGI de Sun City. Mais, en dépit des programmes bi- ou multilatéraux d’assistance multiforme (y compris par l’ONU à travers la Monuc-Monusco) pour aider le Congo à se doter d’une telle armée, notamment par la « Réforme du Secteur de la Sécurité » (RSS) comprenant l’armée, la police et les services de sécurité, tout le monde, y compris les partenaires internationaux, a constaté que le gouvernement, plus par faute de volonté politique que pour autre chose, a été incapable d’y parvenir. Au point où, 13 ans après Lusaka et près de 12 ans après l’avènement de Joseph Kabila, ce dernier constate encore dans son discours du 15 décembre la nécessité d’une armée nationale, républicaine, professionnelle et de dissuasion. Mais ajoutons que ceci ne saurait se limiter à une question d’effectifs de l’armée. D’ailleurs notre faiblesse militaire n’est pas dans l’insuffisance des effectifs aujourd’hui évalués à quelque cent cinquante mille hommes de troupes. En tout cas, le fait que jusqu’à présent le pouvoir n’ait pas pu créer l’armée tant attendue pousse certains à douter que les dirigeants actuels puissent encore réaliser une telle réforme ; si cela se pouvait ça se serait su.

LP : Faudra-t-il un dialogue politique et global tout simplement parce que le gouvernement n’a pas été capable de former une armée performante ?

Pr AM : Comme je l’ai dit, l’aspect militaire n’est qu’un des éléments de la crise. De fait, depuis les élections, force est de constater que notre pays et l’Etat connaissent une sorte d’impasse politique et de stagnation très nuisible face au marasme économique et à l’aggravation de la situation sociale des masses, la guerre et l’insécurité à l’Est ne venant qu’exacerber ce sentiment de crise. De fait, toute personne de bonne foi admettra que cette impasse doit beaucoup au climat consécutif aux élections telles qu’elles ont été organisées, pour tout le moins dans la controverse et dans la contestation notamment des résultats proclamés à la suite de difficultés et de fautes d’organisation que tout le monde a reconnues, mais aussi à la suite d’irrégularités et fraudes à large échelle. Ce climat qui crispe la situation politique, paralyse aussi les initiatives des différents acteurs et obère le fonctionnement des institutions. On doit reconnaître que, comme dans une sorte d’inertie, il n’existe aucune initiative politique significative. La vie politique et l’action politique sont comme bloquées, tandis que, quoi que disent leurs « animateurs », l’impression est qu’il n’y a pas d’Etat et encore moins de gouvernement. En réalité, les institutions ne peuvent concevoir aucune politique publique répondant aux besoins vitaux et existentiels de la population. Les fameux «programmes de développement» étant sans consistance et pas à la hauteur de la gravité de la situation économique et sociale dont les indicateurs, selon toutes les statistiques internationales, les seules fiables, situent la RDC au dernier rang (en matière de gouvernance, des libertés, doing business, IDH, pauvreté absolue ou relative, malnutrition, accès à l’eau et à l’électricité, espérance de vie, etc.).

Le dialogue, c’est le bon sens

LP : Quelles sont les raisons d’une telle déconfiture ?

Pr AM :Les raisons ne sont pas que techniques (compétence ou non des dirigeants, sous-développement réel du pays, gouvernance, etc.) ; elles sont aussi politiques. Tout ce climat de suspicion, d’impasse, de contestations électorales, a sapé les bases de la légitimité des institutions issues des élections, sans oublier que le Sénat et les institutions provinciales, faute de mandat, n’ont plus ni légalité ni légitimité. Vous savez, ce doit être déprimant pour ces institutions qui ne se sentent plus de forces ni de ressorts psychologiques, faute de légitimité suffisante, pour engager des réformes ou des actions fortes et significatives. Elles se paralysent d’elles-mêmes, inhibées par une légitimité fragile ou ébranlée. Dans ce climat, de surcroît pourri par une guerre mal gérée, la durée ne changera rien et ne permettra pas à ces institutions de devenir performantes ou, même, tout simplement agissantes. Par ailleurs, à cause de ce climat de suspicion, de méfiance, de contestation, alors que les conditions des élections ont frustré plus d’un et démotivé le peuple, l’action du gouvernement ne jouit pas de l’adhésion massive dont elle aurait besoin pour être efficace et produire du fruit. Je veux dire par là qu’il manque de cohésion nationale autour de l’action du gouvernement. Le président vient de constater lui-même que cette absence est fatale. En tout cas, elle a été fatale à notre armée et risque de l’être encore au gouvernement pendant qu’il négocie avec un M23 triomphant. Il est temps que des membres du pouvoir abandonnent leur arrogance mal venue, adoptent une attitude de modestie pour reconnaître l’impasse dans laquelle est enfermée leur action. Il faut pour le Congo un second souffle pour que se crée une sorte de consensus sur le sort du pays et sur la vision qui doit guider sa gouvernance.

LP : C’est donc cela qui justifie la nécessité du dialogue

Pr AM :Plus que par l’idéologie ou la « politique » à la congolaise, le dialogue se justifie et s’impose par le bons sens, il est une exigence du bon sens : aujourd’hui, le patriotisme commande le dialogue ; il n’y a que les égoïstes et adversaires de l’unité de la patrie qui pourraient refuser le dialogue. Le second souffle dont je parle plus haut ne peut être spontané, il se cherche et se façonne, il dépasse les forces d’un seul individu ou groupe ; il suppose l’union de tous, le consensus et la cohésion. Je constate que le président lui-même y a cru le 15 décembre lorsqu’il appelait de tous ses vœux la cohésion nationale en promettant une initiative pour en fixer le cadre, en dépit des restrictions que certains caciques lui ont conseillé d’apporter à ses propos quand, quelques jours plus tard, il s’adressait à la presse. Quand, comme il l’a fait, on parle de cadre, on pense logiquement et automatiquement à un « lieu », à une structure dans laquelle concevoir et organiser cette cohésion nationale. Je ne vois pas que celle-ci soit obtenue autrement que par le consensus national à rechercher par un dialogue politique ; en tout cas elle ne saurait procéder d’une simple allégeance à la personne du président de la République en tant qu’homme. Ce dernier doit rester dans cette logique de cohésion nationale et, donc, du dialogue, et non succomber aux chants de sirène des thuriféraires et autres profiteurs du système ; il doit très vite annoncer, en tant que cette « initiative » qu’il a promise dans son discours, la tenue du dialogue entre toutes les forces politiques et sociales, MP, opposition parlementaire et opposition extra-parlementaire, mouvements armés, société civile et diaspora. Il doit le faire sans penser que ce sera nécessairement pour menacer son pouvoir. Les enjeux sont bien plus importants que le pouvoir, il y va de la survie de la nation. Sinon, son discours n’aura été que des mots pour rien, rien que pour parler.

LP : De quoi traiterait un éventuel dialogue ?

Pr AM : Bien évidemment et avant toute chose, de quel Congo on veut, de la vision qui doit être celle de la gouvernance de notre société. Cela passe par des mesures de rectification et de consolidation du processus politique mais aussi par les priorités économiques et sociales auxquelles doit être ordonnée l’affectation des ressources nationales afin que primauté soit accordée au bien-être de tous dans la justice sociale et le respect de la dignité de chacun. Pour éviter les soubresauts, on doit restaurer les bases du lien social qui garantirait l’apaisement politique et la stabilité institutionnelle. En second lieu, la situation sécuritaire de l’Est ne saurait échapper. En effet, même si seuls le gouvernement et les mouvements rebelles sont parties à l’accord controversé de Goma, plus que les négociations bilatérales de Kampala, le dialogue serait l’occasion pour toute la communauté nationale de rechercher la solution durable à la situation en ramenant les uns et les autres à des engagements qui placent l’intérêt de la « maison commune » au-dessus de tous, mais dans un esprit d’unité et de justice pour toutes les composantes de la nation congolaise comme garanties accordées à tous. On parlerait ensuite, de l’armée nationale républicaine afin de sortir de la logique d’une armée d’allégeance à un individu. En effet, compte tenu de l’incapacité psychologiquement insurmontable du pouvoir dans ce domaine, c’est le dialogue qui devrait jeter les bases d’une telle réforme. Il ne serait pas, enfin, mauvais, il serait même au contraire utile, de penser à solder quelque peu les conséquences frustrantes de l’œuvre honteuse de la CENI/Ngoyi Mulunda et consorts et tenir compte de l’affaiblissement des bases de la légitimité de certaines institutions et de l’absence de légitimité de certaines autres.  

Dominique Mukenza

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