Le Congo a besoin d’une crise majeure

(Par Kaloubi Manssanga, philosophe)

Le temps est à l’orage, cela jusqu’au premier semestre de l’an 2012.

Je ne suis pas un prophète de malheur, mais le prophète de la lutte qui sera engagée pour conjurer I’orage naturel au moyen d’un orage artificiel. Cette lutte sera orageuse, orage contre orage. La nature des faits, même anodins, observés, promet un climat « criséifère » (mot nouveau par lequel je désigne le phénomène de germination de crises).

ll est étonnant que le climat politico-économique actuel n’ait pas encore explosé ; cela depuis plus de vingt ans. L’explosion en question est toujours latente, perceptible à l’oeil exercé. A tout moment, une déflagration est possible.

Néanmoins, elle est évitable. La seule façon de l’éviter, c’est de provoquer rapidement une crise plus forte susceptible de déjouer la crise naturelle latente. La crise surexcitée durerait le temps d’un éclair. Ce temps, moins d’un clin d’oeil, ressemblerait à une éternité étant donné la profondeur de la douleur. ll en va ainsi des douleurs de I’enfantement. Soit dit en passant, j’ai oublié, au départ, de prier le lecteur de bien vouloir serrer la ceinture, car nous pénétrons à présent dans des hauteurs de la périlleuse zone de la réflexion où l’appareil tangue, où les cerveaux voltigent en proie au vertige.

Le salut demeure dans I’orage artificiel. La RDC en éprouve un impérieux besoin. Cet orage sera impétueux, martyrisant, faisant de la grande société sa victime consentante, privilégiée. ‘

En d’autres termes, I’orage artificiel est un malheur artificiel, voulu, recherché, un « Felix Malum », c’est-à-dire un mal bienfaisant agissant tel des microbes vivifiants, virulents, qui bouffent des petits microbes malfaisants.

Ma philosophie, j’en conviens, est paradoxale, cynique. Nous avons heureusement besoin des paradoxes et des ondes de choc. Les choses iront mal demain simplement parce qu’elles vont bien indûment, inopportunément, incomplètement.

 

Tableau des impondérables

 

Nous vivons un moment où il importe de nous faire mal à nous-mêmes. Nous ne le faisons pas parce que nous prétendons aimer notre être et ne lui vouloir aucun mal. A ce moment, la RDC devrait normalement faire mal à quelques-uns de ses voisins. Elle s’en abstient ! Nous sommes à un moment de vaches maigres, mais nous vivons comme on vivrait en période de vaches grasses. A ce propos, je m’empresse de dire que toutes les sciences économiques enseignées en cinq ans chez-nous, en quatre ans ailleurs, dans les facultés universitaires devraient s’étaler seulement sur trois quart d’heure au maximum, tout juste le temps d’expliquer aux étudiants le songe de Pharaon (7 vaches et 7 vignes grasses, 7 vaches et 7 vignes maigres) interprété à l’époque par Joseph. (Genèse, ch. 41, 1-33). Une petite équation se pose du fait qu’au Congo les vaches maigres précèdent les grasses.

Poursuivons le décodage du tableau illustratif des impondérables en rapport avec le climat « crisêifère »

Le peuple congolais consent de subir le soleil au lieu de le vaincre, de le dompter par mieux que les panneaux solaires ; ces derniers ne sont pas une trouvaille congolaise. Le réchauffement climatique agit sans rencontrer chez nous des ressources en dispositif en vue d’en colmater les dommages. Contre des menaces attentatoires à sa souveraineté, la RDC brandit le drapeau blanc. Elle prône la paix ! Lorsqu’elle se résigne finalement d’aller en guerre, elle utilise les armes qui lui ont été vendues ou remises par l’ennemi, sinon par I’ami de l’ennemi.

Le Congo Kinshasa refuse de mourir, mais il désire ardemment jouir de résurrection, alors que pour savourer des vertus de la résurrection, il convient de décéder d’abord. Ainsi donc, le Congo, ni mort ni vivant, s’installe dans une impasse dont il se délecte.

Une loi initiatique édicte : un corps qui ne se renouvelle pas meurt, un corps qui meurt se renouvelle. On ne vit pas pour mourir, mais on meurt pour vivre.

Continuons l’énumération des impondérables : Face à la chute prodigieuse de la production agricole, minière, il n’y a qu’une solution également prodigieuse. Mais personne ne veut entendre parler de prodiges autrement que dans des légendes. Pour produire, il faut travailler. Pour travailler, il faut avoir d’une part des bras valides, d’autre part alimenter en soi, autour de soi la mystique du travail. Cette mystique fait défaut d’une manière générale et dramatique. Sait-on que sur dix citoyens français, huit travaillent et prennent la charge de deux chômeurs, tandis que sur dix citoyens congolais deux seulement travaillent et portent le poids de huit chômeurs !

On a confié à un chef de gouvernement la mission de gérer le bois et la prairie et non de déboiser ni de désherber. Au moment des comptes on lui demande pourquoi il n’a pas fait disparaître le bois du terrain, l’herbe et le foin de la prairie !

A cause de la crise visible et invisible, palpable et fluide, évaluable et non mesurable, on ne termine pas le cycle en cours de ses études ; on ne termine pas une cure de traitement médical ; on suspend la construction d’une route ; on reporte continuellement I’inauguration de centrales électriques ; on ouvre des procès sans jamais les conclure par le verdict ou I’arrêt. Bref, c’est la culture du culte voué aux oeuvres inachevées.

 

CONCLUSION

 

a) Redresser l’aiquillage

 

Prôner le changement, même ultra-radical, pour remédier à l’ensemble de ce désastre suprême, équivaudrait à administrer un comprimé de 500 mg d’aspirine à un éléphant souffrant de céphalées. Seule une philosophie pro-rupturale viendrait à bout de ce concert d’anomalies. C’est difficile compte tenu de la maigreur des outils : le gouvernement est très limité, le peuple n’est pas assez motivé, le débat est infructueux chez les intellectuels, l’Opposition est opposée à l’Opposition.

 

b) La problématique de la définition « crisiènne »

 

L’absence de crise, ou une crise à petite dose, ou l’accoutumance à la déchéance, la non résistance à la phtisie (dépérissement progressif), ou encore une vraie crise non fabriquée au Congo (une crise importée), sont des facteurs déterminants du déclin. La crise importée est à la fois la plus ravageuse et la plus aisée à évacuer, il suffirait de lui refuser,le permis de séjour. En effet, l’exportateur de crise vers le Congo a la tâche facilitée par l’hospitalité dite légendaire du Congolais. Ce dernier accueille anges et démons.

 

Voici définie la crise par trois penseurs :

 

1) Jurgen Habermas, philosophe allemand

 

« Les crises naissent lorsque les structures d’un système social affrontées à un problème admettent moins de possibilités de solution que le système n’en réclame pour se maintenir… les crises sociales qui affectent le système ne sont pas engendrées par une modification contingente du monde environnant, mais par des impératifs inscrits structurellement dans le système, des impératifs qui sont inconciliables et qui ne peuvent pas être organisés en une hiérarchie ». (Raison et Légitimation, Edition PAYOT 1978, pp. 12 et 13, par J. HABERMAS)

 

2) Adolphe Muzito, économiste congolais

 

«Les citoyens membres d’une société de haute civilisation ont adopté un mode de vie conséquent et qui, quoique déjà très évolué, pourrait être perturbé à un moment donné de l’histoire sans dépasser un certain seuil vers le bas ni déborder d’un certain espace de temps. Cet état de perturbation pourra être qualifié de crise. Ainsi, les citoyens intéressés d’une nation très développée se chagrineraient sans doute sans pour autant choir dans un complexe de faiblesse

La crise surgissant dans un tel contexte est appréhendée comme un achoppement de parcours, et c’est un luxe que seules se permettent de subir les sociétés avancées où beaucoup de solutions sont obtenues par autorégulation. Tandis qu’une société pauvre, sous développée vit un état quasi permanent de crises nombreuses, diversifiées, enchevêtrées, tissées par la misère qui la caractérise. De telles crises devront être nommées autrement de façon plus responsable. Là c’est plutôt un paupérisme qu’un malaise. La dernière crise financière internationale n’était pas l’affaire des pays dépourvus de mécanisme financier substantiel, ces pays n’étant pas familiarisés avec les habitudes bancaires. Comment peut-on avoir une tradition bancaire ou accuser des problèmes bancaires quand on ne dispose pas de structures apparentées aux banques ? » (Cfr. Echanges privés – janvier 2011)

 

3) Kaloubi Manssanga, philosophe congolais

 

« Il y a crise dans un univers lorsque cet univers se dégénère en dépit des efforts pour en préserver les équilibres fondamentaux et lorsque cette dégénérescence devient elle-même une cause posant un second problème. On aurait ainsi la preuve que ces efforts de redressement ou de gestion manqueraient de pertinence, de performance ou qu’ils taperaient à côté de la cible demeurée figée débout tel un défi indompté. Dans tous les cas, il y a crise chaque fois que l’on tente de déjouer, mépriser ou oublier [‘implacable logique ci-après : il est scientifiquement établi qu’il est impossible de résoudre le total d’un problème au moyen d’une partie de la

solution totale.

De même, personne sur la terre et dans les cieux n’est capable de faire qu’une partie d’un tout soit aussi grande que le tout. Rêver d’une telle aberration propulse inévitablement le rêveur dans une aventure « crisêifère », voir « nécrofère » (apportant la mort de soi ou celle de la société placée sous la botte d’une telle influence >. (Dissertation libre Janvier 2011).

 

 

 

Leave a Reply