Le calvaire et la mort de Patrice Emery Lumumba

La conspiration du silence

 

(Par le Pr Kambayi Bwatshia)

Au milieu de septembre 1960, Joseph-Désiré Mobutu exerce le pouvoir à la tête d’un collège des commissaires généraux. Comme le dit Francis Monheim, parlant de la situation de novembre 1960 dans son livre «Mobutu, l’homme seul», paru à Bruxelles en 1962,le colonel doit faire face à l’évolution chaotique du pays. Il est vu d’ailleurs par tous comme un libérateur selon le discours de Mario Cardoso au nom des commissaires généraux.

Pour ce dernier, il est l’homme qui a mis fin aux prétentions communiste et marxiste- léninistes. Réfugié dans sa résidence sous la protection des casques bleus de I’ONU, Patrice Lumumba reste, en effet, « un danger pour le nouveau régime de Léopoldville » que présidait désormais J. Mobutu. Ses partisans, sous la houlette d’Antoine Gizenga, s’organisent tant bien que mal, dans l’opposition. Impatients, les commissaires généraux s’en prennent aux ambassadeurs du Ghana et de Guinée qui, visiblement soutiennent P. Lumumba. Une fusillade éclate devant l’ambassade du Ghana. Deux officiers, un Tunisien et un Congolais (le colonel Kokolo) sont tués.

Il est clair que I’ONU a pris position contre P. Lumumba et ses amis, même si elle veut garder une politique de neutralité.

Elle protège P. Lumumba contre une arrestation et en même temps elle entend bien empêcher ses partisans de compromettre ses efforts dans la recherche de conciliation.

Le général De Gaulle avait bien raison de qualifier I’organisation internationale de « machin ». Loin de remplir honnêtement sa mission, I’ONU a offert à I’opinion, l’image d’un mirage soigneusement entretenu, un mythe qui ne résiste pas à l’épreuve des faits. Oui, nous l’avons vécu, le comportement de I’ONU au Congo a constitué le mécanisme, entendez la plate-forme qui a servies aux puissances mondiales néocoloniales d’obtenir légalement un blanc-seing pour occuper le Congo, loin des véritables agents de l’histoire de ce pays : le peuple congolais.

N’ayant plus aucune chance de succès à Léopoldville, les dirigeants lumumbistes se replient sur Stanleyville où leurs sympathisants sont nombreux et peuvent compter sur une fraction de I’armée nationale dirigée par le général Lundula, très proche de

P. Lumumba. L’ « ancien Premier ministre » commence à comprendre que la situation lui échappe, que le pouvoir a basculé et qu’une semaine après sa révocation il est totalement isolé tant au Congo qu’ailleurs sur le plan diplomatique. Il comprend plus; le Congo était devenu un des enjeux de la guerre froide entre Washington et Moscou. L’atmosphère lui paraissait certainement lugubre.

Quitter Léopoldville et atteindre Stanleyville, c’est pour lui l’issue possible. C’est ce qu’il fera dans la nuit du 27 au 28 novembre 1960. Au moment même où le fugitif était en train de traverser le Kwango, une rencontre est organisée à Brazzaville entre les autorités de Léopoldville (Joseph Kasavubu, Cyrille Adoula, Joseph Iléo, Victor Nendaka, Joseph Mobutu, Justin Bomboko), du Katanga (Moïse Tshombe et Evariste Kimba) et du Kasai (Albert Kalonji) à l’hôtel du Beach pour comploter et discuter du sort de Lumumba. Voir à ce sujet le journal «Le pourquoi pas?»du 28 novembre 1960. « Le grand lapin s’est échappé ». Mobutu est furieux ; il faut l’attraper. V. Nendaka chef de la sûreté congolaise est en action ultime. C.A. Mwissa Camus a écrit un article intitulé «Mon ami Jef Mobutu» qu’il signa comme ancien secrétaire particulier du colonel Mobutu. on peut y lire le texte suivant :

Les événements qui devaient se succéder par la suite à une allure endiablée, devaient nous permettre de réaliser notre plan : l’éviction de Patrice Lumumba. Pour sauver le Congo. Il y eut d’abord le génocide de Bakwanga. Ensuite la gaffe monumentale de faire arrêter I’honorable M. Bolikango. A partir de ce moment je n’y tins plus, pas plus que Mobutu puisqu’une huitaine de jours, à 20h15’, il neutralisait tout le monde et prenait pratiquement le pouvoir. Naturellement la réaction de Lumumba ne se fit pas attendre : promenade-meeting à la Cité, attentats divers, campagne de terrorisme… Il fallait consolider l’action du colonel. Je n’envisageais qu’une seule solution : à la force, il fallait répondre par la force. Avec la bénédiction du président de la République…, j’organisais avec le concours dévoué de mes deux adjoints MM. Gilbert Pongo alias Taureau Pongil de la Sûreté Nationale à Léopoldville et Bernard llolo… la campagne de contre-terrorisme qui devait aboutir trois semaines plus tard à la répression totale des cellules des tueurs lumumbistes et finalement à I’arrestation de Patrice Lumumba».

La fuite de Lumumba (est) une bombe qui fait « Psschtt ». Tel est le titre que I’envoyé spécial au journal Le Pourquoi pas ? Pierre Davister, a utilisé pour donner sa relation des faits (le9/12/1960). « Pour tous, lit-on, le colonel Mobutu avait perdu la partie. Le fuyard était à 600 kilomètres de Léopoldville, soulevant sur son passage I’enthousiasme des populations… Dans les villages où passait la curieuse caravane de l’ex-Premier ministre, on n’était pas loin de croire à une sorte de démonstration surnaturelle et diabolique. Patrice Lumumba est en train de se tailler une réputation de « superman » qui gagne à tous les coups, se joue avec une facilité déconcertante de ses ennemis, domine la situation et lui imprime un rythme forcené de western. Autour de son nom, Lumumba recréait un climat, une psychose. On enregistrait même ce phénomène à Léopoldville où le leader du M.N.C. est honni et où i’ai cependant vu deux jeunes Africains éclater de rire lorsque la radio annonça que le colonel Mobutu avait pris des mesures. Qu’on puisse prendre des mesures contre Lumumba était visiblement le motif de cette joie. Ces mesures, le grand Patrice, avec ses longues pattes d’échassier, allait les sauter toutes allégrement et aussi simplement qu’un gosse jouant à saute-mouton. C’ était certain…

On était « à la recherche des traces de Lumumba »,

continue P. Davister, mieux vaut tard que jamais. Kasavubu accuse déjà le gouvernement des commissaires généraux : « Quelle confiance peut-on avoir dans I’autorité d’un gouvernement qui ne sait même pas garder un prisonnier, disait-il.

Rien à craindre, s’était exclamé le colonel Mobutu, mes hommes sont là. Cet excès de confiance est critiqué par P. Davister : « Mais ces hommes « neutralisés » par la bière et I’alcool ont laissé filer le lapin et les jeux sont faits ». Et l’auteur suggère qu’il est temps de jouer au plus pressé et d’aller prendre le vent à Luluabourg où on prétendait que le fugitif ailait passer et, de là, tenter de gagner Stanleyville où I’arrivée triomphale du leader du MNC allait – c’était certain – faire sauter le couvercle de cette marmite de la province Orientale… .

Alors Davister parle de la mission de Gilbert Pongo : Dans I’avion qui me conduisait à Luluabourg, le pilote capta, après une heure de vol, un étrange message. Il émanait de Port Francqui et disait exactement : – Nous avons Ie paquet. Que faut-il en faire ?

… Ce fameux « paquet » devait, dans les minutes suivantes, faire l’échange d’un nombre invraisemblable d’appels et de communications à la lueur desquels il apparut rapidement que Léopoldville attachait une importance insolite au colis et le considérait même si précieux qu’on jugeait utile d’insister pour qu’il fût… ficelé. D’ailleurs, un avion quittait la capitale sans retard et s’en allait, via Luluabourg, prendre livraison de I’objet à Port-Francqui. C’était clair à force d’être confus; le fameux « paquet ficelé » ne pouvait être que Patrice Lumumba. A I’aérodrome de Luluabourg régnait d’ailleurs une agitation extrême. Chaque avion qui arrivait était immédiatement entouré par des soldats congolais en arme cependant que des « casque bleus » ghanéens ne quittaient pas des yeux les soldats congolais. Il suffisait de toucher du pied le tarmac pour sentir la tension et comprendre que cette terre africaine dont les poètes prétendent toujours qu’elle a une odeur de pouvoir – une fois de plus – une odeur de poudre.

Le temps d’essuyer le regard mauvais des soldats, de faire quelques pas sur le sol Kasaïen et je butais du nez contre un curieux personnage en uniforme kaki sans galons et sans étoiles, mais que tout le monde appelait cependant « commandant ». C’était Gilbert Pongo de I’entourage du colonel Mobutu dont il paraissait être une sorte de garde du corps. Il était l’inspecteur de la sûreté t et avait ordre de récupérer le fameux « paquet ficelé » entreposé à Port-Francqui et il suffisait de le voir régner- sur un petit monde de soldats pour comprendre que Pongo jouait là le rôle de sa vie et qu’il était gonflé à bloc comme jamais il ne lui avait été donné de l’être.

A vrai dire, il fallait toute I’audace et la témérité d’un Pongo pour s’embarquer dans cette galère ou plutôt dans ce DC3 fraîchement arrivé de Léopoldville et que le président du gouvernement de Luluabourg (on ne dit plus le gouvernement du Kasaï depuis que Kalonji a proclamé sa république à Bakwanga) empêchant de repartir, car il souhaitait intimement que Lumumba réussisse et était, dès lors, décidé à ce que la « prison volante » reste au sol. Pongo s’énervait. Il combinait des plans et, ayant visiblement une idée derrière la tête, parlait d’un vol de nuit et de la possibilité d’atterrir à Mweka. Pourquoi Mweka ? Mystère ! On ne pouvait s’empêcher cependant de constater que les choses allaient mal. Le chef du gouvernement de Luluabourg protégeait visiblement la fuite de Lumumba en tentant de retarder ses poursuivants à Luluabourg. De leur côté, les Ghanéens qui avaient la surveillance, de I’aérodrome, et qui étaient d’ailleurs fort nombreux, ne cachaient pas leur espoir de voir arriver Lumumba et leur ferme intention de le soustraire par la force aux mains de ses geôliers.

Pour Gilbert Pongo, le plan de bataille était en tout cas lumineux. Il fallait coûte que coûte décoller de Luluabourg, prendre livraison du « paquet » et surtout – oui, surtout – ne pas repasser par Luluabourg, mais mettre immédiatement, au contraire, le cap sur Léopoldville… Pongo devait-il faire monter prestementses hommes dans le DC3 et tenter le coup d’audace dont la réussite le couvrirait des lauriers de la gloire ? Tentant, mais dangereux !

Néanmoins, les minutes passaient et pendant ce temps-là, à Port-Francqui…

 

Au Congo, les coups de théâtre et les renversements de situation sont toujours au détour de la piste et au bout du sentier.

A l’instant précis où Gilbert Pongo, perplexe, se grattait l’occiput, un lieutenant-colonel congolais arriva sur le tarmac et s’inquiéta des raisons de ce déploiement insolite de forces. Il faut dire que Ie spectacle des soldats de Léopoldville et des soldats de Luluabourg se regardant dans le blanc des yeux cependant que les « casques bleus » ghanéens surveillaient les uns et les autres, ne manquait pas de piquant.

 

Gilbert Pongo claqua des talons, salua de la main, exposa ses ennuis

 

Le lieutenant-colonel claqua aussi des talons, salua aussi de la main et répondit en substance ; Qu’à cela ne tienne. Ici c’est moi qui commande. votre avion peut décoller et je volts en notifierait l’autorisation à l’instant…

 

Le grand métier de Gilbert Pongo fut d’avoir un réflexe rapide. Quelques minutes plus tard, le DC3 prenait la longue piste de l’aérodrome en point de mire et décollait en trombe. A ma grande fureur, il s’en allait sans moi !…

Il y a tout lieu de croire que I’entrevue Lumumba-Pongo, dont je me sentais frustré, fut réellement dramatique. Gilbert Pongo est farouchement anti-lumumbiste et il dut très certainement dominer avec .force son ressentiment personnel pour empêcher les soldats congolais de passer Patrice Lumumba par les armes.

Ils ne parlaient d’ailleurs que de cela et en parlaient à leur prisonnier qui, ayant perdu toute sa morgue, ne savait plus quelle attitude prendre pour éviter d’irriter davantage ses gardiens… Que l’ex-Premier ministre n’ait récolté que des horions et soit sorti vivant de l’aventure relève simplement du miracle.il saute aux yeux que ses gardiens auraient préféré le « descendre » purement et simplement plutôt que de rendre aux « casques bleus » ghanéens dont ceux de Mweka paraissaient particulièrement décidés à délivrer leur « ami ». Là encore, Léopoldville vit clair en donnant ordre de transférer le « paquet » à Port-Francqui où la garnison était plus importante et plus sûre. On sait aujourd’hui que l’ONU était décidée à se laver les mains de l’histoire et que, de toutes façons, les Ghanéens avaient reçu l’ordre de faire taire leurs sympathies et une fois n’est pas coutume ! – de ne pas se mêler de ce qui ne les regarde pas. Néanmoins, les soldats congolais se méfiaient et n’avaient qu’un seul but : rallier au plus tôt

Léopoldville avec leur prisonnier. Cet objectif fut atteint en un temps record et, à cet égard, le colonel Mobutu doit une fière chandelle à Gilbert Pongo. Celui-ci a réalisé un réel coup de maître. Sa mission était délicate et difficile. Il fallait – c’était certain ! – aller vite, très vite. Pongo eut l’intelligence de le comprendre. Il gagna ainsi la partie.

 

Lorsque le DC3 toucha le sol de la capitale congolaise, ce fut un débordement de joie à bord de l’appareil. Patrice Lumumba fit les frais de cette explosion spontanée. Traîné plutôt que conduit sur le tarmac, il eût le loisir de se rendre compte qu’il était loin d’être traité comme un prisonnier de marque et que ce retour peu glorieux signait sa défaite. En chemise sale, les mains garrottées par une vulgaire corde, hué de tous bousculé, roué de coups de crosse, tiré par les cheveux, parfois même par la barbe, mitraillé par des flashes qui allaient quelques heures plus tard donner aux journaux du monde entier les photos d’un homme abattu, Patrice Lumumba n’était plus qu’une sorte de loque pitoyable subissant son calvaire. Ne piétinez pas l’homme qui tombe. Peut-on en vouloir aux soldats congolais de s’être placés délibérément aux antipodes de ce principe chrétien et d’avoir trop rudement et trop spectaculairement savouré leur revanche ? Que

ceux qui n’ont pas connu et subi la sauvagerie des hordes lumumbistes leur jettent la première pierre ! Pour qui suit de près les mille et un rebondissements de la longue, trop longue crise congolaise, les sévices subis par Lumumba n’ont plus rien d’étonnant. Ils font partie de l’imagerie cruelle du Congo d’aujourd’hui qui acclame les vainqueurs et lapide les vaincus.

Que ces vaincus d’aujourd’hui soient les vainqueurs d’hier, que ces vainqueurs d’aujourd’hui puissent devenir les vaincus de demain, ne change absolument rien à l’affaire. II y a d’ailleurs quelque chose de profondément triste et de profondément décourageant à voir tout un peuple faire de l’Histoire au .jour le jour et rythmer sa colère ou sa joie au rythme de l’heure, de la minute présente. II faut bien en convenir : on n’a jamais vu cela ailleurs. Le peuple congolais fait de l’inédit.

Allons du côté du podium où Ie colonel Mobutu monte une nouvelle fois en triomphateur. Je ne sais si c’est le bon Dieu qui l’inspire, comme il me le disait récemment, mais une chose est flagrante : le bon Dieu le sert. A deux reprises en moins de quinze jours, la chance a souri, en effet, au jeune colonel et, dans les deux cas, des événements qui risquaient de tourner au tragique se sont miraculeusement transformés en incontestables succès. Hier, c’était la fusillade de l’ambassade du Ghana qui risquait de provoquer un conflit ouvert et dangereux entre l’armée congolaise

et les soldats de l’ONU. Aujourd’hui, la fuite de Lumumba a fait courir de sérieux risques au Congo que certains voyaient déjà transformé en nouvelle Algérie, en second Cameroun.

 

Après coup, il est d’ailleurs permis de s’étonner que Lumumba ait échoué d’un souffle dans sa tentative de « come back » car l’importance de l’enjeu était si grande qu’on est en droit de croire que les amis de l’ex-Premier ministre n’ont pas ménagé leurs efforts pour que leur poulain arrive en vainqueur au poteau. Un avion ghanéen a d’ailleurs fait escales de façon fort insolite à Léopoldville au moment précis où Lumumba fonçait à folle allure vers Kikwit. Actuellement, l’Est ne décolère pas et l’échec du leader M.N.C. parait avoir déjoué bien des plans.

 

Des plans, selon P. Davister

Ces plans, il n’est pas difficile d’en deviner l’essentiel. Le curieux mouvement d’exode de nombreux parlementaires congolais vers Stanleyville est d’ailleurs aussi symptomatique qu’éloquent.

Arrivé dans le chef-lieu de la Province orientale, Patrice Lumumba constituait un gouvernement qu’il annonçait comme le seul gouvernement légal de la République du Congo. Automatiquement, une partie des pays du bloc afro-asiatique de l’ONU reconnaissait officiellement ce gouvernement et se déclarant décidée à le soutenir.

Un parlement de pacotille était réuni. Le tour était joué. C’était la guerre civile.

 

Frissonnons rétrospectivement. Cette guerre civile enflammait, en effet, tout Ie Congo et unissait dans l’insurrection toute la Province Orientale, tout le Nord du Katanga, une grande partie du Kivu dont

évidemment le Maniema, une portion du Kasaï, une belle tranche du Kwilu. De Manono à Kikwit en passant par Stanleyville, épicentre de l’éruption, l’empire Lumumbiste étalait son emprise et son autorité, tentait de faire tâche d’huile. Quatre compères se partageaient cet étonnant gâteau: Lumumba bien sûr, Gizenga, Kashamura et Kamitatu. Un cinquième larron ne tardait pas à se mettre à table et, grand dadais poussé trop haut et trop vite, donnait à son parti l’Unar et à ses guerriers tutsis l’ordre de reconquête du Rwanda. On oublie, en effet, que Kigeri V a élargi, depuis quelque temps déjà, le «cercle de famille » et que ce « mwami » qui n’est plus souhaité en son pays, a pris goût au pouvoir et rêve de retrouver son régime féodal. comme on Ie voit,

Patrice Lumumba et ses fidèles acolytes ne manquaient pas d’appétit ni de moyens. II faut, en effet, tenir compte de l’aide extérieure dont il devient superflu de réciter les infatigables artisans. Je ne cite personne. suivez mon regard et convenez qu’il n’y aurait pas de plus belle porte d’entrée que celle du Soudan qui donne immédiatement, de plein-pied, sur la chambre à poudre.

 

…Oui, le colonel Mobutu peut s’éponger le front, pousser un soupir de soulagement, remercier le ciel et décorer Pongo. II s’en est fallu d’un cheveu que la bombe du « dear Patrice » fasse du bruit. Elle n’a fait qu’un lamentable petit « psschttt », Il n’empêche : on a eu chaud.

 

…Avec ce bel esprit d’à propos qui le caractérise, Ie colonel Mobutu a résumé en quelques mots la situation: Patrice Lumumba est un homme « fini » (sic) et le pole d’agitation de Stanley ville est théoriquement neutralisé. Bref, il est permis de respirer un peu… .

 

Pendant son dernier voyage au Congo avant sa mort, Davister se confia à notre ami Thy René Essolomwa, qui venait d’acheter ses imprimeries en disant : « J’ai soutenu Mobutu, je lui ai rendu d’énormes services, mais il m’a trahi » (interview du 21/12/1995).

 

Tout cela s’est déroulé entre la nuit du 27 au 28 novembre 1960 au vendredi 2 décembre 1960, la date de l’arrestation de P. Lumumba. A cette date, à lire le Rapport de la Commission des assassinats et des violations des droits de l’homme déjà cité, vers 17 heures, le capitaine Pongo, triomphant,|ramène ses prisonniers à Léopoldville où l’attendaient, d’après le témoignage du lieutenant Kamata Kay, adjoint de Pongo venu accueillir son chef, tous les commissaires généraux. Mains ligotées derrière le dos, en chemisette blanche tachée de sang, épuisé, Patrice Lumumba est jeté sans aménagement sur le plateau d’un camion militaire avec deux autres prisonniers, Messieurs Bonde et Jérôme Mondiongo, et conduit à la résidence du colonel Mobutu à Binza (p.32).

 

Ramené à Léopoldville, la décision fut prise au sommet pour son transfert à un endroit où il ne constituerait plus une menace pour les autorités. En effet, les commissaires généraux, craignant l’intervention de l’ONU et la popularité de P. Lumumba, décident de l’expédier de Thysville vers une geôle plus rassurante à Bakwanga, capitale de l’Etat autonome du Sud-Kasaï, où son ennemi, A. Kalonji, règne en empereur. Mais ce serait signer l’arrêt de mort du prisonnier. Tant mieux, disent d’aucuns. D’autres, craignant les réprobations internationales, recommandent que P. Lumumba et ses amis Mpolo et Okito soient expédiés à Elisabethville. « J’ai pris la décision de faire interner P. Lumumba au Katanga parce que les autres prisons n’étaient pas sûres » avait déclaré J. Kasa-Vubu le 28 janvier 1961. (J. Brassine et J. Kestergat p.109 ).

 

Après le refus de M.Tshombe de ce « cadeau empoisonné », les trois prisonniers arrivent tout de même dans la capitale du cuivre où Tshombe, Munongo, Kibwe, Kitenge, Sapwe, Muke, mais aussi quelques officiers belges: le commissaire Verscheure, le capitaine Gat, le lieutenant Michels et le brigadier Son, les attendaient. Deux autorités marquantes du gouvernement Congolais les y accompagnent : Ferdinand Kazadi et Jonas Mukamba, Léonard Mulamba, général de Brigade ainsi que M. Okuka, ancien membre de la Force publique étaient de l’escorte.

(R. Tchamala Mulembwe, pp 76-77)

 

Dans Dossier du mois, un mensuel européen n°4 et 5 de l’année 1964. A. « Kalonji révèle » qu’au jour du 17 janvier 1961 M. Joseph Ngalula l’avisa qu’un avion leur amenait vers 11heures des paquets spéciaux, Qui donc ? demanda-t-il. Lumumba et sa bande, répondit-il froidement. Il ajoutait : « Et surtout n’oubliez

pas qu’il y a entre Lumumba et le peuple muluba un mur de cadavres. Ce n’est pas pour rien que les plus hautes autorités de la République s’occupent activement de l’affaire… »

 

« C’était le 17 janvier 1961. Deux DC4 trimbalaient

effectivement chacun une délégation de ces prisonniers célèbres vers Bakwanga. Mais pourquoi deux avions ? Parce que les prisonniers n’étaient pas tous internés au même endroit. Lumumba, Mpolo et Okito avaient été au camp para commando de Thysville, tandis que ses lieutenants Lumbala, Finant et consort, étaient à

Luzumu près de Léopoldville.

« MM, Kazadi et Mukamba qui attendaient depuis des

heures à Moanda, ne récupérèrent que trois des principaux prisonniers : Lumumba, Mpolo et Okito.»

«En arrivant à Moanda, M. Nendaka espérait trouver les autres prisonniers arrivés à Luzumu. Ne les y trouvant point et croyant peut-être que l’ordre était directement arrivé de Léopoldville, il commanda à l’avion de décoller (repris par R. Tchamala Mulembwe pp.77-78).

 

Le martyre et l’assassinat

 

Le 17 janvier 1961, commence le martyre et de P. Lumumba et de ses amis à Elisabethville, « les trois colis précieux » sont conduits dans une petite villa de la brousse (la maison de Brouwez), sise près de l’aérodrome de la Luano. Ce jour, P. Lumumba et ses compagnons sont assassinés, sans jugement et ignominieusement, devant les soldats des Nations

Unies et des gouvernements des pays dits civilisés. Ses pires ennemis, bien sûr n’avaient aucune sympathie pour lui ; mais plus tard, ils ont avoué que Lumumba était parmi les Africains d’un format peu commun. Parlant de sa mort héroïque, ils (ses ennemis) vont jusqu’à dire qu’il mourut courageusement trouvant dans ses derniers instances, malgré tout, les tortures qu’il avait subies, la force de faire face calmement à ceux qui allaient l’attacher (p3).

 

Les exécuteurs de Patrice Lumumba, selon Albert Kalonji, firent serment de se taire. Ce serment fait dans le sang des victimes. En souvenir de cette cérémonie, les autorités katangaises remirent à chacun des exécuteurs, un foulard blanc sur lesquels était

imprimée une main rouge. On les appela le « Groupe à la main rouge », appellation dont la signification devait évidement échapper à la plupart des gens » (repris dans R. Tchamala Mulembwe p. g3).

On a pris l’initiative pour la moins curieuse qui consiste, pour un gouvernement légal, à expédier aux sécessionnistes avec lesquels il est en état de guerre, un prisonnier plutôt encombrant. Cet acte a soulevé un orage international d’une rare intensité. Les ambassades belges dans tous les pays de l’Est sont assaillies. P. Lumumba succomba devant un tel rassemblement d’adversaires, victime innocente de forces du mal coalisées. Déjà il est entré dans la légende tout en provoquant dans le monde, une émotion considérable. Les énergiques résolutions adoptées le 21 février 1961 par le conseil de sécurité de l’ONU sont le reflet de cette colère et de cette angoisse.

Mais pour la droite belge, nous ne saurions pleurer sincèrement M. Lumumba pour lui-même. Trop de nos compatriotes ont souffert dans leur chair et dans leurs biens des passions horribles qu’il avait déchaînées. Nos femmes ont été violées. Trop de Noirs sont morts par sa faute, qui souvent ignoraient pourquoi ils étaient battus, enchaînés, torturés dans ses geôles. s’il y eut jamais un professeur de haine, M. Lumumba en était le cantor. On ne pleure pas un assassin, fut-il assassiné (Le pourquoi pas ? du 17 février 196I, p. 4).

C’est le ton que l’on rencontre dans le Daily Express du 14 février 1961 qui pose la question de savoir « qui a créé Lumumba » en précisant que ( le jour même où il devint Premier ministre du Congo, il se mit à attaquer l’Occident. Orateur brillant et passionné, il excita la racaille contre les Belges. Il brisa les entraves que la civilisation met aux instincts. Et ce faisant, il se détruisit lui-même.

Lumumba pouvait exciter mais non gouverner. Le riche Etat unifié dont il venait d’hériter s’effrita dans sa main. D’anciennes querelles tribales se ranimèrent et le Congo retourna à la jungle. La responsabilité de l’effondrement de son pays doit être imputée à Lumumba: C’est un fait historique. Mais qui a fait de Lumumba ce qu’il était ? Lumumba a été créé par des fous et les entêtés qui crient encore en Occident : Donnez le pouvoir aux Africains. qu’ils soient près ou non à l’exercer, C’est aussi le même son de cloche qu’on retrouve dans la presse new-yorkaise. Le New- York Times du 14 février 1961 écrit à ce sujet ‘. « La crise latente au Congo se précipite maintenant vers son paroxysme en raison de la mort de Lumumba. Cet agitateur incendiaire, ce dictateur en herbe qui a plongé son pays dans le chaos et a été assassiné dans la brousse africaine avec la même violence qu’il avait prêchée et pratiquée au cours de sa carrière orageuse ».

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