Le bout du tunnel toujours inaccessible

Nous revenons d’un congé prolongé et ennuyeux, de la Saint-Sylvestre au 4 janvier dédié aux martyrs de l’indépendance, passé dans la morosité et la mélancolie. 6 jours avant la Saint-Sylvestre c’était la Noël passée aussi dans une ambiance désagréable et pénible pour la majorité de la population composée de couches sociales modestes. Cette fois-ci même les députés nationaux et les sénateurs, exceptionnellement et à leur grande surprise, ont aussi fait l’expérience des privations qui sont d’habitude le lot des laissés-pour-compte de la société.           Astreints à une « rigueur » budgétaire insolite par le gouvernement, ils ont été mal à l’aise et n’ont pu se livrer aux orgies de table et de boissons à l’occasion des fêtes de fin d’année. Ils s’en prennent au gouvernement qui ne leur  a pas permis de terminer l’année en beauté comme ils l’ont fait toutes les années antérieures. S’ils n’étaient pas égoïstes comme ils sont élus par le peuple, ils auraient dû reprocher au gouvernement de sacrifier les couches socio-professionnelles modestes et non de négliger de liquider leurs émoluments et autres avantages. A quelque chose malheur est bon. Qu’ils soient logés, une fois seulement, à la même enseigne que le petit peuple, peut leur donner une idée de comprendre combien la population souffre des privations dans ce pays.

 

             Cette année 2010 coïncide avec le cinquantenaire de la proclamation de l’indépendance, qui aura lieu le 30 juin prochain. Ce sera inévitablement une occasion, pour les fils et filles de ce pays engagés de près ou de loin dans la vie politique, de faire leur examen de conscience : d’où  viennent-ils? où en sont-ils aujourd’hui ? que seront-ils demain ? Leur pays autrefois qualifié de scandale géologique par les explorateurs est-il devenu le paradis sur la terre ou l’enfer ? Quant aux gouvernants, il leur incombera de dresser le bilan du chemin parcouru pendant 50 ans, évoquant surtout des hauts et des bas émaillés de déboires accumulés. En attendant ce moment historique du cinquantenaire, n’empêche qu’on puisse scruter l’horizon pour s’apercevoir déjà s’il est serein ou nuageux. S’il faut appeler les choses par leur nom, on constate qu’il y a de nombreux nuages couvrant tous les points de l’horizon qu’on ne décèle aucune éclaircie. Le pays a reculé plus qu’il n’a pas avancé d’une semelle. Il accuse un retard d’un siècle qu’il ne saurait rattraper, par rapport à ce qu’il était à la proclamation de son indépendance il y a 50 ans.

            Depuis environ 12 ans, le pays a fait progressivement un saut dans l’inconnu. La paix et la sécurité se sont éloignées. La misère et les souffrances sont devenues le lot quotidien et permanent de la population.  Il est devenu le ventre mou que les voisins en quête d’espace vital se permettent d’envahir ou d’annexer comme bon leur semble. Il est aussi transformé en un champ d’expérimentation des mouvements de maquis, surtout dans sa partie orientale dont le Kivu notamment. Les habitants d’une partie du Territoire de Kahemba dans la Province du Bandundu se retrouvent, depuis quelque temps, assujettis à une souveraineté avec laquelle ils n’arrivent pas à s’identifier. Des villages de Sava Ina et de Tshela dans la province du Bas-Congo, ont vécu quelques moments par un désagréable changement de décor à cause de leur occupation par des contingents d’un pays voisin. Des Mbororo et leurs troupeaux se sont emparés des villages entiers dans la Province Orientale. A cause des massacres et des déplacements des autochtones, les Territoires du Rutshuru et de Masisi dans la Province du Nord-Kivu, sont l’objet d’un dépeuplement constant qui contraste avec l’afflux des milliers de réfugiés évacués des camps où ils étaient hébergés au Rwanda.

 

 Tous les points de repère perdus 

             On a annoncé dernièrement, pour la nième fois, la pénétration en territoire congolais d’un contingent ougandais à l’Est. Un casus belli qui n’a valu à ce pays envahisseur qu’une note verbale de protestation remise à son chargé d’affaires par le ministre congolais des Affaires Etrangères à Kinshasa. On lui demandait de dire à son pays de lever le siège. Mais l’occupant n’est pas un enfant de chœur. A Dongo dans la Province de l’Equateur, il s’est signalé un foyer de révolte dont les tenants et les aboutissants ne sont pas encore clairement déterminés, étant donné que ses auteurs agissent en francs-tireurs et se retranchent dans la forêt à l’approche des forces armées régulières. On avait mis le paquet pour en finir avec les adeptes de Bundu Dia Kongo, et dans une certaine mesure avec les insurgés de Dongo. Mais la situation du Kivu est une énigme qu’on ne parvient pas à résoudre en dépit des stratégies imaginées et appliquées, et des moyens mis en œuvre, cela depuis plus d’une dizaine d’années. Accord de Nairobi, conférence de Goma sanctionnée par un acte d’engagement de cessation des hostilités signé par les groupes armés et le pouvoir, opérations conjointes RDC-Rwanda, mise de L. Nkunda à l’ombre, allégeance du CNDP au pouvoir légal, brassage-mixage des troupes issues des mouvements de rébellion, etc.

            C’est dans ce climat morne et désespérant que s’est terminé 2009 et que commence 2010. Tous les points de repère sont perdus. A preuve, le symbole du scandale géologique est aujourd’hui classé la lanterne rouge des pays pauvres très endettés (PPTE) de la planète. D’une superficie de 2.345.409 km², traversé par un fleuve classé le 5è du monde par sa longueur, avec son cours de 4.700 km² arrosant un bassin de 3.691.167 km avec ses affluents principaux et secondaires, le pays accuse un déficit croissant d’eau potable et d’électricité qu’il n’est pas en mesure de résorber pour satisfaire les besoins de la population. Dans les années 70 selon la Mining Annual Review, il était le premier producteur mondial de cobalt et de diamants, occupait le 6è rang pour le cuivre, le 9è pour l’étain et le zinc, 11è place pour l’or et 12è pour le cadmium. Selon les estimations de la FAO pour la même période, il produisait 487.000 tonnes de maïs, 26.000 tonnes de millet, 12.000 tonnes d’avoine, 202.000 tonnes de riz, 321.000 tonnes de bananes, 163.000 tonnes d’agrumes, 167.000 tonnes de mangues, 165.000 tonnes d’ananas, 90.000 tonnes de café, 6.000 tonnes de cacao, 10.000 tonnes de thé, 26.000 tonnes de graines de coton, 8.000 tonnes de fibres de coton, 13.000 tonnes de jute, 339.000 tonnes d’arachides, 3.000 tonnes de sésames et 701.000 tonnes de noix de coco. Ses forêts fournissaient alors 13.690.000 m3 de bois, les plantations d’hévéas produisaient 27.000 tonnes de latex. Le cheptel comptait 1.145.000 bovins, 720.000 ovins, 2.636.000 caprins et 878.000 caprins. La pêche fournissait 100.000 tonnes de poissons.

            Ces données d’il y a environ 30 ans, attestées par des sources mondiales crédibles, démontrent clairement que le pays a complètement perdu tous ses points de repère, comparativement à ce qu’il est devenu aujourd’hui, l’un des plus pauvres de la planète, dont la majorité de la population vit de l’air du temps. Le pays dépérit et tend à disparaître alors que ses potentialités lui survivent. Les cours d’eau, les terres arables, les forêts, les ressources minérales, n’ont pas varié mais ne sont pas rationnellement mis en valeur comme par le passé. Par manque de leadership nationaliste et patriote au lendemain de l’accession du pays à l’indépendance pour poursuivre avec constance et dynamisme l’essor économique et social, le pays était dès lors devenu la proie des régimes autocratiques, des roitelets sécessionnistes et rebelles, des libérateurs d’opérette, et des maquisards dévastateurs et tueurs de la population. Progressivement, le statut et les attributs de souveraineté, la grandeur et le prestige d’un pays qui accéda à l’indépendance sous de merveilleux auspices et prédestiné à un  brillant avenir, ont été systématiquement liquidés. Aujourd’hui, même tous les oracles consultés peuvent être d’accord pour nous répondre que le bout du tunnel auquel nous espérons arriver, est toujours inaccessible. Trève donc d’illusions et de rêveries !

Jean N’Saka wa N’Saka

Journaliste indépendant

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