L’avenir de l’ESU en RDCongo : Faillite de la raison ou raison de la faillite

(Jean Kambayi Bwatshia, M-A, PH. D., Professeur Ordinaire)

Dans un discours du professeur Akibakpa Sauwyer, j’ai lu en titre une interrogation fort interpellatrice : «  Faut-il brûler l’université ?» Et tout récemment, Joseph Ki-Zerbo a sorti un livre à sensation intitulé « Eduquer ou périr ». A ce livre, il faut joindre un autre du même auteur où il pose une question apparemment drôle : « A quand l’Afrique ?» Pourquoi ne pas penser au philosophe camerounais Fabien Eboussi Boulaga qui, dans sa préface à « Education et démocratie en Afrique » de son compatriote Ambroise Kom, a écrit ces mots forts éloquents au sujet de l’avenir de l’université-africaine. La valeur d’une nation se mesure à la place qu’elle réserve à l’université. Pour durer, survivre et exister comme un peuple dans un monde civilisé, la fonction de cette institution est cruciale. La richesse aujourd’hui n’est pas l’amoncellement de pierres précieuses, de l’or, fut-il noir. La force n’est pas dans la possession d’un armement sophistiqué, entretenu et même manipulé par d’autres. Les Emirats arabes seraient redoutables. Elle est encore moins dans une armée juste bonne à mater ses propres concitoyens. L’une et l’autre ont leur source dans l’esprit, dans ce qu’on appelle familièrement la matière grise. Sans sa mise en œuvre toutes les énormes «  potentialités » du sol et du sous sol dont nous nous gargarisons ne nous sauveront pas de la misère noire, de la mendicité et de la servilité qui l’escortent lamentablement. 

Dis-moi comment tu traites ton université, tes chercheurs, tes enseignants et tes étudiants et je te dirais qui tu es : « un barbare obtus et inintelligent ou un civilisé et avisé » C’est donc avec raison que les pays qui se sont développés, dont certains se définissent comme « les sociétés du savoir », investissent énormément dans la recherche et les universités, et mettent en place des stratégies pour attirer les meilleurs chercheurs, professeurs et étudiants dans leurs institutions et centres de recherche. Pour devenir compétitif dans un monde submergé par le phénomène de la mondialisation, ils misent sur la créativité et innovation, bref, sur la mise en oeuvre de l’esprit. Alors je me pose ici la question de savoir ce que sera notre enseignement supérieur et universitaire dans un monde qui devient de plus en plus mondialisé compétitivement, c’est bien complexe et cruciale ce genre de question. On découvrira, je l’espère dans mon texte, ma manière de dire l’actualité de l’enseignement supérieur et universitaire en RD Congo loin des idéologies et des slogans mystificateurs et de l’opacité sociale. Je me propose de vous livrer un témoignage critique afin de vous inviter, si possible, à la réflexion sur le destin de notre enseignement supérieur et universitaire.

Je me propose ici de planter dans les esprits, si vous le voulez bien, les axes réflexionnels suivants :

1. L’université : son rôle, sa mission et son destin naturel.

2. Des origines extraverties de l’enseignement supérieur et universitaire de la RD. Congo.

3. L’enseignement supérieur et universitaire en question.

4. Un constat malheureux: l’enseignement supérieur et universitaire au coeur des ténèbres.

5. De l’idéal démocratique et de la déontologie professionnelle à l’enseignement supérieur et universitaire en R.D. Congo.

6. A quoi servent les diplômes de l’enseignement supérieur et universitaire en R.D. Congo.

7. Que faire ?

I. L’université : son rôle, sa mission et son destin naturel

            Vue sous cet angle, l’université se conçoit comme un haut lieu du savoir académique, de la recherche scientifique et technologique; un haut lieu du savoir supposé vrai et qui s’avère être, par définition, le berceau de la science et des consciences pour le développement quantitatif et à la fois qualitatif, performant, innovateur et optimum d’une communauté donnée prise dans sa globalité. Haut lieu du savoir et des connaissances, l’université est en même temps un haut lieu du « désordre » de I’esprit; son existence et son activité évoluent constamment en mouvement dialectique, de continuité, de rupture et de remise en question des acquis, de l’expérience, de la science et des connaissances pour le développement de la société. C’est un milieu par nature de contestation et de « subversion » au sens le plus noble de ce terme. C’est aussi un milieu qui remet sa propre pratique, son rôle, sa nécessité en question tout en dévoilant ses propres insuffisances par une autocritique sévère et sans complaisance pour remplir correctement sa mission.

Par cette nature, l’université est une instance maïeutique d’innovation de la société, un lieu où se forgent des mondes nouveaux, où s’expriment les espaces de demain. Un creuset de progrès social dans tous les domaines. C’est un lieu d’ébranlement permanent du statu quo par les liens étroits existant entre le savoir, le pouvoir et l’avoir. Elle apparaît donc comme un lieu d’imagination, d’échange, de dialogue et débats d’idées, .de lutte contre toute forme d’obscurantisme, d’éveil des consciences, d’innovation et de l’inédit, d’accumulation et de renouvellement du savoir.

L’université est un lieu du savoir où la liberté académique lui est consubstantielle. Elle apparaît d’ailleurs comme l’un des lieux les plus précieux de l’humanité. C’est un droit de l’humanité en tant qu’humanité que la recherche de la vérité se poursuive quelque part. L’université constitue justement ce quelque part. 

II. Des origines extraverties de l’enseignement supérieur et universitaire de la R.D. Congo

            En République Démocratique du Congo, la scolarité universitaire date de 1954. De par ses origines, elle est née dans des conditions qui n’avaient rien à avoir avec les populations congolaises africaines alors colonisées. En dépit de quelques soucis de ses initiateurs de chercher les modalités de son insertion dans la société noire, elle est restée étrangère, créée pour les besoins de la « mission civilisatrice » de la Mère patrie : le Royaume de Belgique. Aujourd’hui, c’est incontestable, la problématique de l’africanité et de la congolité de l’université se pose avec acuité. Le questionnement à ce niveau est net si nous voulons planter notre enseignement supérieur et universitaire dans le contexte du développement national.

Il est peut-être bon ici de tracer assez brièvement l’itinéraire suivi par l’implantation de la pratique universitaire en République Démocratique du Congo. Quatre étapes peuvent être retenues : celle de 1954 à 1960, je l’appelle « étape de l’enfantement et de l’implantation ; celle de  196O à 1971, je la considère comme celle de « congolisation »; celle de 7972 à1982, c’est la période de la « nationalisation » de I’enseignement supérieur et universitaire; enfin celle qui va de 1982 à nos jours, on l’a voulue celle de «  décentralisation » et de la « sensation démocratique ».

D’une manière générale, la plus vieille implantation universitaire de la R.D. Congo a vu le jour en 1954 à Léopoldville, la Capitale coloniale, sous le nom de I’Université Lovanium après un court et virtuel séjour à Kisantu. C’est en fait une émanation de l’Université Catholique belge de Louvain. En novembre 1956, dans le chef-lieu de la province du Katanga, a démarré une autre université appelée « Université officielle du Congo ». On l’a voulue « officielle »  parce que extra confessionnelle, construite dans le contexte des luttes idéologiques belges. En 1963, soit trois ans après l’indépendance congolaise, à Stanleyville dans le Haut-Congo, les protestants ont ouvert leur université qu’ils ont appelée «Université libre du Congo». Comme on peut le remarquer, idéologiquement et même conceptuellement l’avènement de l’enseignement supérieur au Congo est un fait historique dont l’extériorité ou mieux l’extranéité est remarquable. L’avenir de l’université congolaise sera donc soit catholique, soit libérale, soit laïc.

Toutes ces trois universités, ont connu les secousses relatives à la crise congolaise conséquente à l’indépendance de la colonie belge. Celle d’Elisabethville est devenue « Université d’Etat », dans le Katanga en sécession. Celle de Stanleyville, à peine créée, a démarré avec la rébellion qui l’a obligée de déménager vers Léopoldville d’abord et puis vers Kananga. Lovanium pendant ce temps a évolué sans grosses difficultés. Elle a même vu le nombre de ses facultés, des professeurs étrangers et aussi de ses étudiants accroître. Par elle, il faut le dire, le fait universitaire congolais a gagné un réel droit de cité sur tous les plans tant par la qualité de ses enseignements que par les résultats de ses recherches. Cependant, en dépit de cette performance, elle est restée totalement dépendante de l’extérieur. Ce qui a provoqué le déclenchement d’une grève retentissante dans le milieu estudiantin en 1964, l’année anniversaire de Lovanium, les étudiants, déjà majeurs dénoncent l’extraversion de leur « université », tout en réclamant l’africanisation des programmes et des structures universitaires en fonction des exigences concrètes du pays.

Cette révolution a motivé la réforme tous azimuts de 1972 qui a fondé  « L’Université Nationale du Zaire », (UNAZA). Dans ce contexte de la dictature mobutienne de la deuxième République, cette pseudo- nouvelle université se voulait un projet plus adapté au pays avec une prétention d’être professionnalisée afin de viser un grand maximum de rendement. Mais au fils du temps, le pays en proie à une dictature atroce a vu progressivement son université tomber en déliquescence sans pareil. L’évolution de la performance tant au niveau de la qualité des enseignements, de la mentalité universitaire, qu’à celui de la recherche, fut compromise et troquée contre les exigences formelles et formalisées de la « bureaucratie ». C’est alors que Ie gouvernement décida de renouer avec l’autonomie en démarquant l’enseignement strictement universitaire de l’enseignement dit supérieur composé des instituts pédagogiques et techniques. C’est cette dernière phase de l’évolution de l’enseignement supérieur et universitaire que I’on connaît aujourd’hui en R.D. Congo. Sans parler de l’enseignement universitaire privé qui a connu entre-temps un foisonnement extraordinaire. On a voulu ainsi atténuer les effets de la bureaucratie centralisante afin de faire éclore davantage les effets de « l’adaptation » et de « l’africanisation » des programmes lancés depuis les années UNAZA. 

III. L’Enseignement supérieur et universitaire en question 

            Considéré comme un haut lieu du savoir et de la réflexion relative au développement de la société congolaise, l’enseignement supérieur et universitaire ici est aujourd’hui un haut lieu où se forment des « élites », d’autre types d’être, une bourgeoisie nationale infecte, dirait-on éclose pour organiser la dépendance et l’aliénation de la population congolaise. Les fonctions positives qu’il remplit sont liées dialectiquement à l’aggravation de la dépendance extérieure. Je suis tenté de donner raison à ces observateurs attentifs qui vont jusqu’à dire qu’il s’agit là d’un « véritable mouvement de contre développement ». L’enseignement supérieur et universitaire est devenu un rouage actif et essentiel du processus contre développement et de dépendance extérieure. La faillite est nette et s’explique pour ma part par le fait que depuis sa naissance, cet enseignement est resté d’une manière contraignante dépendant de rien même pas de grandes métropoles étrangères. Le muselage de la fonction critique aidant, on comprend aisément la profondeur du trou noir où s’est engouffré cet enseignement.

De ce qui précède, nous pouvons tirer une conclusion qui veut que l’enseignement supérieur et universitaire congolais n’est qu’un aménagement, qu’une dilatation des systèmes d’ailleurs et de ce fait, il constitue, à l’égard de la société congolaise, une forme d’agression provoquant désorganisation, destruction et conflit. J’ai souvent l’habitude de dire que l’enseignement supérieur et universitaire de chez nous est entré dans nos moeurs sans pour autant se « congoliser »et « s’africaniser ». Il représente de ce fait un corps étranger et quasi autonome, une île, une machinerie tournante sur elle-même, rétive aux changements inhibant la marche en avant de ce pays déjà démuni, pour un enlisement dans des problèmes artificiels. Il ouvre mêmement sur un monde imaginaire devenant ainsi cet enseignement tour d’ivoire, .un kyste dangereux, une tumeur dont le diagnostic relève souvent qu’il est cancéreux. Il apparaît comme une greffe d’organe amputé à d’autres sociétés, les industrielles et transplanté sur des sociétés pauvres en espérant qu’il jouera le même rôle dans les deux cas. Ce faisant, on ne se demande pas si la société congolaise trouvera bien la greffe d’un organe marqué par l’émulation, la rivalité, la promotion individuelle, le salut personnel, etc. Il ne faut pas s’étonner de constater que les populations congolaises manifestent un rejet à peine visible de l’enseignement supérieur et universitaire.

            La déception est nette et trouve son fondement dans le fait que, par le fait colonial, une fausse identité s’est installée dans notre enseignement supérieur, entre enseignement et formation. L’enseignement du savoir, on doit le savoir, est une partie et pas toujours la plus importante de la formation qui, elle, vise à rendre le jeune l’universitaire apte à l’action. L’éducation, elle, joue un rôle fondamental dans la société; elle a pour mission, plus encore que la diffusion des connaissances, de former une volonté de changement et de diffuser les qualités indispensables à I’action sur le milieu. Non, notre enseignement supérieur et universitaire, créé en somme par l’étranger, dépendant de l’étranger et de rien, repris dans l’enthousiasme et dans le mythe de l’indépendance, aujourd’hui partout remis en question, est loin d’avoir rempli sa mission naturelle qu’attend de lui la société congolaise . Plus, la plupart des chefs d’Etat qui se sont succédé au Congo ont dénoncé le poids trop lourd de l’enseignement supérieur pour des résultats même et souvent médiocres. Ils ont dit que cet enseignement se développe le plus souvent en marge de la croissance économique. Il répond mal aux besoins du Congo. Même nos étudiants les plus sérieux dénoncent le fait que tout ce que I’enseignement supérieur de chez nous a fait, c’est de leur apprendre le positivisme stérile, les sciences sociales à I’occidentale, le développement trompe-l’oeil des économistes libéraux, le cynisme individualiste des sciences dites exactes, l’hypocrite satisfaction des professions intellectuelles et des enseignants avec leur caractère d’égoïsme. 

IV. Un constat malheureux : l’enseignement supérieur et universitaire congolais au cœur des ténèbres 

            Même si à plusieurs égards, notre enseignement supérieur et universitaire remplit la fonction de fournir une « main d’oeuvre qualifiée » perfectionnée aux différents services publics, aux entreprises publiques au commerce et aux industries privées, même si elle constitue en gros un vivier pour Ie mouvement intellectuel, même « si elle remplit certainement la fonction de socialisation des étudiants, professeurs et autres administratifs, etc., même si elle est un des noeuds majeurs de la société civile constituant souvent un contre-pouvoir face aux tendances et velléités de concentration des pouvoirs par l’Etat, même si… même si…, il faut dire que notre enseignement supérieur et universitaire baigne dans un vécu quotidien présentant un paysage, une carte de plus en plus brouillée, raturée et menacée par des conflits divers dus au fait justement qu’il s’est, ou qu’on l’a détourné de sa mission et de son rôle fondamental tel que vu plus haut.

            Nos universités et autres grandes écoles sont aujourd’hui des lieux ou étudiants, professeurs, gouvernement et administratifs vivent comme un monde chargé de contradictions -et des paradoxes, de telle sorte qu’on a la nette impression décourageante et décevante que rien ne va. Notre enseignement supérieur et universitaire est devenu un monde où les appétits démesurés dépassent les moyens et qui souffre d’une sorte de démission de l’esprit au nom d’un pseudo nom qui le plonge dans une cécité et un autisme sans façon. Il est aujourd’hui semblable à une sorte de galère tiraillée par des forces contraires, le bien et le mal, la bonté et la cruauté, la paix et la violence, l’excellence et la médiocrité. Nos campus universitaires sont aujourd’hui semblables à de véritables poudrières du désordre ou à une jungle gouvernée par des logiques des folies déconcertantes.

Loin de sa mission, ses tâches et son rôle, l’enseignement supérieur et universitaire de chez nous fait voir des sites où règnent les injustices diverses, l’exclusion, la domination pour les intérêts autres que ceux relatifs à l’idéal supérieur de l’université. Les Congolais eux-mêmes, les véritables utilisateurs des diplômés universitaires perçoivent d’une façon déconcertante et décourageante que le pédagogique, l’académique et le scientifique, se sont installés loin de la morale, du scrupule et de l’éthique. Au niveau des examens, nous dénonçons dans cette ligne la complaisance avec laquelle certains de nos collègues, examinent les étudiants. Moyennant le « roi dollar », l’éduqué paie pour réussir; donc – corrompt l’éducateur. Ce qui nous amène à l’annihilation de l’action éducatrice. Il est absolument anormal, en effet, qu’enseigné et enseignant négocient les conditions, surtout financières, dans lesquelles doivent se dérouler l’année académique, surtout pendant les périodes « d’interros   et des examens».

            On connaît I’atmosphère qui prévaut généralement à toutes négociations de ce genre, avec tout ce que cela comporte de suspicion, tension, intégrisme, radicalisme, impolitesse… « Pourquoi dois-je échouer alors que j’ai payé beaucoup de mon argent ?, disent plusieurs étudiants.

Résultat : très peu de refusés, tous (ou presque), les travaux de fin d’études et mémoires acceptés, des délibérations en catimini même en dehors des normes et de l’établissement. Toute la vie de ce type de professeur se trouve entre les mains de ses étudiants.

Au niveau des professeurs (cadres académiques) et des cadres scientifiques (CT et Ass), les rapports n’ont jamais été sereins, ils sont plutôt faits de « méfiance cordiale ». Les Assistants et les Chefs de travaux accusent volontiers les professeurs de ne pas toujours jouer leur rôle d’encadreurs. De leur côté, les professeurs estiment que les Assistants et les Chefs de travaux ne font aucun effort en créant un mythe autour de leur diplôme.

            Par paresse, oisiveté, manque d’encadrement ou simplement par orgueil personnel, plusieurs Assistants et Chefs des travaux se nomment déjà « ordinaires ».

Au niveau du personnel enseignant et des administratifs, les rapports n’ont pas toujours été sains, surtout à l’occasion de réajustement des salaires.

            Au niveau spécifique du gouvernement et de l’université, il faut dire que celui-là, surtout dans ce pays où la gouvernance est dictatoriale ou presque, n’accepte pas toujours la mission innovatrice et audacieuse de celle-ci.

Ainsi, les gouvernants cherchent-ils souvent à mettre sous la haute surveillance ou sous la stricte sous-tutelle I’institution universitaire en menaçant l’existence des droits et libertés académiques, en mettant en péril l’inviolabilité des milieux universitaires. Etant donné que i’université est un milieu du « désordre d’esprit », comme nous l’avons dit plus haut, le gouvernement n’hésite nullement à provoquer la logique de confrontation entre lui et l’université. Ce qui amène souvent à une réduction budgétaire et à regarder celle-ci avec méfiance. Paradoxe !

On dirait que l’Etat refuse de prendre ses responsabilités face à son université. Il l’a rendue véritablement orpheline tout en laissant voir qu’il craint les conséquences de la contestation universitaire positive. Dis-moi comment est ton université, je te dirai qui tu es : barbare simplement. 

V. De l’idéal démocratique et de la déontologie professionnelle à I’enseignement supérieur  et universitaire en R.D. Congo 

            Normalement l’université dans ce pays où l’on parle tant de démocratie et de changement démocratique devrait laisser voir des efforts pour forger l’idéal démocratique. Notre université loin d’apparaître comme un lieu d’aspiration de l’humanité à la vérité, est perçue comme un lieu d’enseignement pur et simple en vue d’avoir un parchemin qu’on appelle « diplôme ». Nous sommes bien responsables de cette situation; I’Etat congolais est bien responsable dans son incapacité de faire respecter la noble mission de son enseignement supérieur et universitaire.

            Si la deuxième République a façonné ce dernier à son image et à sa ressemblance suivant l’approche totalitaire du pouvoir, l’aube de la troisième république, ne laisse pas voir les étincelles que cela va changer. Bien au contraire, on a tendance à replonger plein corps dans le totalitarisme modeleur des consciences. Déjà, on se rend compte que l’Etat gendarme l’intelligence universitaire. On voit déjà également les conséquences de la lutte entre les composantes politiques et les autorités académiques ; elles-mêmes désignées selon un mode de production clientéliste tributaire souvent de la médiocratie. Déjà enfin, dans nos établissements universitaires, le clientélisme, le népotisme et le tribalisme s’en mêlent aux dépends du fonctionnement des libertés académiques.

L’expérience nous prouve,        depuis la deuxième République, que le professeur-(nous) est rendu par le fait de la pauvreté, de la paupérisation, au niveau de n’importe qui. C’est peut-être pour cela que beaucoup d’entre nous, sommes devenus incapables de s’auto évaluer, d’évaluer nos enseignements, d’entreprendre des véritables recherches et d’évaluer nos étudiants. Et l’ensemble de cet état de chose se déroule dans des pressions de tous bords que les professeurs subissent lors des corrections et des délibérations, et aussi dans un phénomène curieux de trafic d’influence, voire de chantage.

            Tous ces tracas confinent nos étudiants dans l’illettrisme universitaire où ils se comportent comme de simples locataires des homes et des auditoires universitaires, attendant un titre académique, souvent sans lendemain et sans espoir. Nos étudiants, étant donné que notre université ne remplit plus son rôle, étant donné que, l’Etat provisoire les abandonne sans façon, sont devenus incapables de «  penser l’impensable » et d’imaginer  l’inimaginable.

Alors on les voit vivre dans un environnement insalubre tant sur le plan biophysique, moral, intellectuel, spirituel que religieux. En effet, les sites universitaires congolais sont devenus aux yeux de tous, des lieux par excellence de l’immoralité et de la médiocrité. Il suffit d’observer le langage d’étudiant, leur accoutrement, leur niveau de débat et les sujets qui les attraient, leur comportement, la qualité de leurs émissions préférées à la télévision. Sur les sites, les étudiants baignent dans la pillulation des associations tribales, des sectes, des groupes et assemblées de prières mal contrôlés. Et que dire de la qualité de musique qui les attire… L’essentiel pour eux finalement, c’est de passer à la promotion supérieure dans une cacophonie ruralisante et dégradante se passant entourée de petits vendeurs de tous genres et des ordures entassées aux odeurs nauséabondes. La dégradation des universités et de grandes écoles au Congo s’effectue silencieusement à l’échelle exponentielle.

            A force d’être habitué avec cette misère clochardisante, l’étudiant universitaire congolais a perdu le sens de ce qui est bien et de ce qui est mal. Il finit par trouver que tout est normal; et poussant sa désinvolture coupable plus loin, il en rigole tout en vivant en parfaite harmonie, avec les conditions qui offensent les consciences des hommes de bonne foi.

            Sans université audacieuse, des enseignants iconoclastes et des étudiants positivement critiques tout Ie pays est sans avenir. Alors faut-il donner raison à ce collègue ghanéen qui dans un discours percutant a posé la question en termes percutants : « faut-il brûler l’université ? », « Eduquer ou péri ? »

L’idéal démocratique n’est pas un comportement instinctif ou inné. Il est acquis par le processus d’apprentissage patient et soutenu. A l’université, les autorités académiques, les professeurs et l’Etat l’exercent sur des adultes, c’est-à-dire des êtres ayant des personnalités affirmées poursuivant des objectifs précis et ayant adopté une démarche donnée pour les atteindre. Pour réussir cette gageure, l’université doit devenir un modèle microscopique d’une société réellement démocratique, et sur le plan politique, académique et scientifique. « La formation universitaire, avons-nous I’habitude de dire, dort reposer sur la considération positive de l’homme, sur la promotion de la justice, sur la convivialité et sur l’apprentissage des devoirs et des obligations du citoyen étudiant dans sa société. »

            Au sujet de  l’université et la déontologie professionnelle, la situation que traverse notre université aujourd’hui place les professeurs loin du respect d’une certaine éthique, loin d’une certaine déontologie, loin d’un code de conduite qui, quand on l’applique, produit une manière d’être dans la société. En effet l’opinion congolaise n’a plus le sentiment que nous pouvons être identifiés par la façon d’être professeurs d’université. En principe, et c’est juste, nous devons, plus que nous avançons en grade, devenir des maîtres, c’est-à-dire- des références. Autrement dit des personnes qui exercent un pouvoir, une autorité sur d’autres, des personnes que l’on consulte, auprès desquelles on sollicite Ie dernier avis.

            Nous devons ici être tous interpellés et nous devons par ce fait privilégier la sauvegarde de la dignité de notre fonction au-dessus de tout soupçon et de la solidarité morale de notre personne, de l’honneur et de la crédibilité de la profession que nous avons librement choisie. Nous devons savoir que l’enseignement, l’éducation universitaire et la recherche scientifique ont une dimension morale très élevée qui fait de nous une sorte de sacerdoce, une prêtrise, un apostolat.

            La déontologie professionnelle concerne également nos collaborateurs administratifs, techniques et ouvriers. Leur tâche, ils doivent le savoir, est encore plus exigeante que jamais, surtout qu’aujourd’hui, la valeur d’une université se mesure davantage par la souplesse et l’efficacité de son organisation administrative. Si nos établissements universitaires ne produisent pas des champions olympiques, des recordmen nationaux, des ballets musicaux, des grands orchestres et troupes de théâtres, ce n’est pas par manque de candidats talentueux mais par l’absence totale d’organisation. 

A quoi servent les diplômes de l’enseignement supérieur et universitaire en RD Congo ?

            Analysant de près le comportement du gouvernement congolais, on a la nette conviction qu’il s’affiche .comme si son enseignement supérieur et universitaire ne constitue pas son affaire. C’est peut-être compréhensible dans la mesure où les diplômes de cet enseignement sont plus des facteurs de promotion individuelle que des clés pouvant ouvrir les portes du développement socio-économique. Ces diplômes font souvent office et fonction de passeport permettant à leur détenteur d’avoir l’illusion d’être un peu plus que les autres, leurs concitoyens non universitaires. Aussi, pense-t-on, avec ces diplômes, on peut gagner la vie ailleurs dans les pays riches ou dans les organisations internationales.

            D’autre part, la présence des savants congolais dans les communautés académiques mondiales n’entraîne pas un profit; au contraire, ils sont perdus pour les causes congolaises même les plus opportunes pour travailler à des solutions conçues et pensées de  l’extérieur, négligeant des besoins spécifique internes au Congo. 

VII. Que faire ? 

            Voici une grande question qui nous amène au tissage des stratégies : cet art d’organiser, de préparer et de mettre en oeuvre les moyens nécessaires et suffisants pour surmonter les obstacles de toute sorte et nature qui s’opposent à la réalisation d’un objectif jugé noble qu’on s’est fixé. Elle est élaborée dans le but d’anticiper correctement l’évolution de la démarche, de revoir et de prévoir, .de ressaisir et même de présenter le passé, tout en ayant un coup d’oeil intuitif dans l’avenir vers le but à atteindre, et tout en restant dans l’éternelle présence de ce même but.

            Que faire ? Eh bien, il faut positivement rompre. Il faut casser une situation, mettre à mort un état de chose ou d’un genre de situations. C’est ce que j’appelle, « la stratégie de rupture positive », vue comme un processus à long terme qui se laisse percevoir comme un point intermédiaire entre une situation (A) jugée malfaisante et intolérable et une situation (B), considérée bienfaisante et épanouissante pour les citoyens congolais. En d’autres termes, il s’agit d’un acte conscient et éminemment politique, provoqué et confectionné laborieusement pour mettre fin à la situation (A) dans le but de la remplacer par une autre (B) absolument différente de l’ancienne.

En ce qui concerne notre enseignement supérieur et universitaire, les raisons pour rompre sont multiples. Eu égard au tableau assez sombre que j’ai présenté ci-haut, les stratégies de la rupture positive peuvent se tisser dans le domaine culturel pour une désoccidentalisation totale de l’université congolaise afin que celle-ci récupère son identité congolaise modernisée au sein de la communauté universitaire mondiale. C’est de « l’odeur du père » qu’il faut se défaire. Se défaire de cet étouffoir qui suffoque l’universitaire congolais de l’étrangeté de son odeur. A l’enseignement supérieur et universitaire congolais, et ceci saute aux yeux, la dépendance culturelle, plus subtile que l’hégémonie politique des forces étrangères, impose un type d’enseignement non adapté, une culture des autres, une langue qui est loin d’être un langage porteur des significations réelles, des programmes et des croyances des autres. Tout cela prive l’intellectuel universitaire de la possibilité de découvrir par lui-même, de contrôler son processus de développement.

Au niveau des problèmes théoriques des sciences humaines et sociales, la rupture positive s’impose à jamais. Combien ne stigmatisent-ils pas les faiblesses scientifiques des chercheurs congolais ? Il est important que I’universitaire congolais plonge profondément dans une critique qui dépasse le simple rafistolage méthodologique et la seule revalorisation éthique des recherches africanistes. Je qualifie la science congolaise de commerce des idées usagées dans ce domaine.

« Faut-il brûler l’université ? » pour ne plus éduquer ? Je pense que non, ce qu’il faut, c’est de comprendre clairement .la relation enseignement-société et en même temps la relation université-société. Si l’un, l’une est en crise, l’autre ne peut mieux se porter et vice versa; l’un, l’une ne peut qu’être le reflet de l’autre et vice versa. Quel est alors le destin de l’université congolaise ?

Notre enseignement supérieur et universitaire ne sera réellement supérieur et universitaire que dans la mesure où l’on commencera à connaître et à résoudre les contradictions de la société congolaise, et prendra la place qui lui incombe dans la formation des classes nouvelles dans une société congolaise confrontée au défi de son développement et son adaptation au monde moderne.

Dans l’entre temps pour l’heure, le gouvernement, autorité suprême de l’enseignement supérieur et universitaire doit reprendre totalement ses responsabilités en restaurant les infrastructures, en réoctroyant les frais de fonctionnement et compétitivement la bourse d’étude.

- Que, dans l’incapacité de l’Etat, vu la crise que traverse notre pays, qu’on envisage carrément des mécanismes de  privatisation contrôlée.

- Que les autorités académiques choisies d’après les. critères démocratiques et élitistes le soient selon la compétence, les valeurs morales et l’esprit de convivialité. De celle façon, croyons-nous, elles peuvent réussir à créer au sein du milieu universitaire, une communauté où il fait bon vivre, loin des tares de l’incompétence, de la médiocrité, de la conflictualité, de I’exclusion, des injustices et de la violence. Aussi pourront-elles gérer l’institution comme un patrimoine commun.

Les professeurs doivent, pour ce faire, être imprégnés de culte de I’excellence tissé dans un moule de la critique et de l’autocritique.

- Que les administratifs comprennent qu’ils font partie intégrante de la communauté universitaire et doivent se comporter comme tels.

            Que les étudiants inscrits à l’université refusant le désarroi dépassant les absurdités, croyant à la puissance de la liberté, tout en allant au-delà de l’académisme vide, aient un seul objectif : apprendre et connaître pour être et pour leur développement intégral, prêts à servir la nation en dehors de toute pratique d’exclusion.

            L’université congolaise, à l’instar d’autres institutions de ce genre, doit être ou redevenir celle de l’élite et non celle des masses. L’élite comprise ici comme une classe qui doit aider à dépister le répit du mensonge qui habite i’homme et sa société, une élite à la recherche continuelle de l’excellence, loin de la médiocrité : une élite catégorie de personnes dont la mission est sacerdotale car consciente qu’elle fait partie des meilleurs, des distingués, classée selon le critère de valeur, de l’éthique et de l’esprit. Une élite dans laquelle la société voit un «  projet créateur », une lumière, une orientation et un dévoilement. Une élite récréatrice de la vision du monde.

La tâche (responsabilité) d’élaborer des stratégies incombe à l’Etat, aux autorités académiques, aux professeurs et aux étudiants eux-mêmes. Attention, l’avenir n’est pas un destin aveugle.

 

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