L’Afrique des présidents à vie

La démocratie continue d’enregistrer de sérieux ratés en Afrique. Comme pour confirmer l’allergie des Africains à l’alternance au pouvoir, la Côte d’Ivoire vit une situation fort confuse avec deux présidents issus des urnes. D’une part, Allasane Ouattara tire sa légitimité du verdict de la Commission Electorale Indépendante et, d’autre part, Laurent Gbagbo détient la tienne de celui du Conseil Constitutionnel. Dans un passé récent, le refus du président Mugabe de s’incliner devant le choix du souverain primaire s’était terminé par le partage du pouvoir avec le candidat de l’opposition, Morgan Tsangirai, finalement coopté Premier ministre. Au Kenya, la crise politique et les morts provoqués par la réélection contestée du Chef de l’Etat en poste par son challenger issu des rangs de l’opposition avait été réglée en recourant à la même recette, celle du partage de la poire en deux.

 

 En Afrique, la fonction politique la plus prestigieuse, à savoir celle de Chef de l’Etat, est perçue non pas comme un « mandat à durée déterminée » mais plutôt comme un « mandat à vie ». L’alternance au pouvoir – une des facettes du jeu démocratique – a du mal à passer dans les mœurs africaines.
Les architectes de la démocratie ont cru qu’après l’Afrique des dictatures, de 1960 à 1990, les élections allaient permettre la conservation ou la montée au pouvoir selon la volonté du souverain primaire. Hélas, la suite des événements ne cesse de démontrer les limites des urnes face au refus des hommes forts de se retirer de la scène, même après avoir épuisé le quota de deux mandats présidentiels. L’Africain semble insatiable, qu’il ait accompli deux mandats de cinq ans ou de sept ans. Ce qui semble lui convenir, c’est le mandat à vie.

Mort naturelle ou coup d’Etat

 En Afrique, il n’y a plus que deux possibilités d’obtenir l’alternance au pouvoir : la mort naturelle du Chef de l’Etat en exercice ou le coup d’Etat contre lui. En Côte d’Ivoire, le père de l’indépendance et de la nation, Houphouët Boigny, a régné de 1960 jusqu’à la fin de sa vie, en 1993. Et, après lui, c’est le déluge, pourrait-on dire. Arrivé au pouvoir dans un contexte de parti unique, Konan Bédié, était finalement chassé du pouvoir par le général Robert Gueye, en 1999. Mais ce galonné, qui paraissait acquis à l’accès au pouvoir par des voies démocratiques s’illustrait, en 2000 par une obstruction systématique à la victoire de Laurent Gbagbo à l’élection présidentielle. Et ce qui devait arriver arriva : son compte fut réglé par la rue, par une mort violente.
Dans notre pays, le général Joseph Désiré Mobutu dut opérer un coup de force le 24 novembre 1965 pour mettre fin au mandat de Joseph Kasa-Vubu qui donnait l’impression de vouloir s’offrir une prolongation. En ce qui le concerne, il ne dut s’incliner qu’après 32 ans de règne sans partage, le 17 mai 1997, devant la rébellion conduite par Laurent Désiré Kabila.
 Au Gabon, le mandat de Léon Mba prit fin par sa mort en 1967. Celui de son successeur, Omar Albert Bongo, s’est terminé aussi par sa disparition naturelle, en 2009, après 42 ans de pouvoir.
 En Guinée, Sékou Touré régna à vie de 1958 à 1984, et son dauphin, le général Lansana Comté, s’inscrivit à la même école, jusqu’à sa mort.
 Le Congo Brazza détient son petit record des coups d’Etat (Massamba Débat contre Fulbert Youlou ; Marien Ngouabi contre Massamba Débat ; Joachim Yhombi Opangault contre Alfred Raoul ; Sassou Nguesso contre Yhombi  et puis Sassou contre Lissouba) ; de même que le Tchad ( Maloum contre Tombalbaye, Goukouni contre Maloum, Hissène Habré contre Goukouni, Idriss Déby contre Hissène Habré) ; la RCA (Bokassa contre Dacko, Dacko contre Bokassa, Kolingba contre Dacko, Bozizé contre Patassé).
Général parvenu au pouvoir par un coup de force, puis Maréchal, Jean-Bédel Bokassa au moins eut le courage de se faire investir président à vie, pour finir par s’autoproclamer Empereur Bokassa Ier.

Nyerere, Senghor et Mandela : des exceptions

 Trois Chefs d’Etat africains ont marqué l’histoire du continent par leur retrait volontaire du pouvoir : Léopold Sédar Senghor du Sénégal, Julius Nyerere de Tanzanie et Nelson Mandela d’Afrique du Sud. Hélas, le pays de Mandela est le seul à s’être totalement mis à l’école de la démocratie. Le Sénégal, après un passage de témoin en douceur entre Senghor et Abdou Diouf (sans élections ni coup d’Etat) et entre Abdou Diouf et Abdoulaye Wade à travers les urnes, semble s’engager sur une pente glissante, avec des velléités d’Abdoulaye Wade de vouloir s’accrocher au pouvoir. En Tanzanie, l’idéal démocratique a implosé.

La peur du lendemain

 En Afrique, les hommes au pouvoir sont presque tous habités par la peur du lendemain. On croit savoir que les Chefs d’Etat ont peur d’assumer les conséquences de leur mauvaise gouvernance, aux plans politique, économique et social. Le déficit de démocratie, les violations des droits de l’homme, les mauvaises conditions de vie des populations, l’échec des programmes de développement, la distribution sélective du revenu national sont autant de facteurs qui ne sécurisent pas les lendemains de ceux qui gouvernent les pays d’Afrique. Devoir rendre compte à la Nation, comme simple citoyen privé du soutien de l’armée, de la police, de la justice, des services de renseignements, des médias, n’est pas chose aisée. 
 Aussi, le meilleur moyen pour chacun de prévenir le retour de la manivelle de l’histoire, c’est de verrouiller toutes les voies pouvant impulser l’alternance, même par les urnes.
 Dans ce créneau, la Cote d’Ivoire constitue un cas typique.  Laurent Gbagbo ne sait pas de quoi sera fait demain, s’il était dépouillé de sa carapace de Chef de l’Etat. En conséquence, il refuse de rendre le tablier.
          Kimp.
            

 

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