L’affaire des jumeaux Fwelo : la bataille des témoins

Le feuilleton « Ministère public contre Magloire Kabemba » a été marqué hier lundi 11 janvier 2010 par une audience fleuve.En effet, sur une litanie des témoins programmée, sept ont comparu au Tribunal de Grande Instance de Kinshasa-Gombe, dans ce dossier rappelant la mort,  le 21 mars 2009, de deux mineurs de près de 8 ans dans la résidence de l’ancien DG de la Direction Générale des Recettes de Kinshasa (DGRK).

D’entrée de jeu, la partie civile a refusé la présence devant le tribunal de deux avocats de Magloire Kabemba, maîtres Roger-Gil Makolo Tshimanga et Tatukila, car cités comme témoins dans cette affaire. Proposition naturellement rejetée par l’avocat de l’ancien mandataire, estimant que ces deux défenseurs ne peuvent pas à eux seuls constituer un blocage sur la longue liste des témoins à comparaître. Malheureusement, cet argumentaire et d’autres développés après, n’ont pas pu convaincre le juge président du tribunal qui a exigé le retrait desdits avocats.  Comparaissant en premier lieu, Benedicte Fwelo, sœur aînée des défunts jumeaux, a confirmé que quelques jours auparavant, elle avait reçu l’invitation de sa collègue de classe, Aurélia Kabemba, la conviant à une réception qui devrait être organisée le 21 mars 2009 à l’occasion de son anniversaire. «Elle m’a priée d’amener mes frères jumeaux ainsi que les maillots de bain. J’ai laissé mes frères au balcon pour aller m’échanger dans la chambre d’Aurélia. C’est une dizaine de minutes plus tard que j’ai appris l’incident et vu de loin Tshimanga en train de sortir l’un des jumeaux de la piscine…» a témoigné Benedicte Fwelo. 

Au regard dujeune âge de la fillette, un conseil de Kabemba a préconisé le huis clos pour ne pas effrayer le témoin. Proposition rejetée par le juge qui a ordonné la poursuite des questions de part et d’autre. En somme, la fillette Fwelo a indiqué à l’assistance qu’elle avait reçu l’invitation à partir de l’école en présence de Kelly Ndaywel. Au lieu de la fête, elle avait certes demandé à ses frères de s’échanger en enfilant leurs tenues de bain, mais qu’ils devaient attendre qu’elle les prenne. Ceux-ci ont quelques fois nagé au Centre Culturel Français avec elle mais dans une piscine à faible profondeur. « Lorsque tu as appris l’incident, t’avait-on empêchée de sortir pour contacter votre chauffeur ? » questionne la partie citée. « Oui, le policier m’a empêché de le faire », a froidement répondu la fillette, ajoutant par ailleurs qu’elle n’avait pas de téléphone pour alerter les siens. Malgré cela, conclut Benedicte, la fête a continué en dépit du manque d’ambiance à cause du triste événement survenu

Le bras de fer 

Invitant Me Makolo Roger-Gil, avocat habituel du DG, à comparaître en second lieu, le président du tribunal s’est heurté à une farouche opposition de la partie civile. En effet, pour cette dernière, afin d’être cohérent, le tribunal devrait terminer avec les renseignants, témoins de l’événement sur le lieu du drame, au lieu d’embrasser ceux qui ont rejoint l’affaire plus tard. Car, Me Makolo a pris connaissance du dossier vers 16 heures grâce à Mansengi Patience, un autre collaborateur de Magloire Kabemba. « Que la partie civile ne s’agite pas durant l’instruction car ce n’est pas Makolo qui est cité. Son témoignage sera soumis à l’appréciation souveraine du tribunal », a rassuré la défense, tout en se réjouissant de constater que le tribunal répondait aux exigences de la procédure.

Face à l’imbroglio qui s’installait, le ministère public est intervenu en arguant qu’aucune partie ne pouvait imposer l’ordre de comparution des témoins au tribunal. « Ni la loi, ni la jurisprudence, ni la doctrine n’ont imposé aucun ordre ! Ce qui prévaut, c’est l’éclatement de la vérité. Le témoin peut donc prendre la parole… » a-t-il clamé. Se basant sur une argumentation similaire, un avocat de l’ancien DG de la DGRK a indiqué qu’en suivant la logique de la partie civile, on devrait plutôt commencer par récolter le témoignage de Tshimanga qui avait repêché le premier corps, avant toute autre intervention extérieure. «Pour notre part, nous nous étions inclinés lorsqu’il s’agissait de faire quitter nos avocats, Tatukila et Makolo, du tribunal» a lancé la partie défenderesse, tout en indiquant que c’est l’accusation qui a intérêt à entendre toutes les déclarations, vraies ou fausses, pour tirer toutes les conséquences.

Ne s’avouant pas vaincue, la défense insiste que pour rester méthodologique, on doit prendre en compte la chronologie des faits, comme le préconise Rubens, auteur d’un important ouvrage sur le droit.

Prétendant que certains avocats de la partie citante en étaient à leur premier grand procès, un défenseur de la famille Kabemba a provoqué par ses propos, un véritable tollé jusqu’au point de pousser la partie adverse à sortir toutes ses griffes. « Aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre d’années… » a répondu Me Serge Mayamba, avocat de la famille Fwelo.Devant cette escalade verbale, le juge président a pris l’option de suspendre l’audience afin de faire baisser la tension dans la salle.

 Thierry Beya pris la main dans le sac 

A la reprise de l’audience, le maître de céans a décidé de faire passer Me Roger Makolo qui a d’entrée de jeu souligné qu’il n’a pas été envoyé à la morgue par Magloire Kabemba car il n’était pas en contact avec lui. « C’est à la faveur d’une rencontre avec Patience Mansengi qui m’a appris qu’il y avait un problème chez mon client. Puis j’ai appelé un magistrat afin qu’il fasse le constat » a précisé l’avocat tout en jurant qu’il n’y a jamais eu un lien de subordination antérieure entre lui et son client. Quant au responsable de la morgue de Ngaliema, Arlenne Oyenga, il a juré qu’il n’en savait davantage sur l’arrivée des corps des jumeaux à l’hôpital car son travail finit après 15h30.

Invitée aussi devant la barre, la fille Kabemba, Aurélia Moya, a éclairé la lanterne de l’auditoire. Confirmant que c’est elle qui avait invité son amie, Benedicte Fwelo, elle avait appris la présence des jumeaux mais ne les avait pas vu. «En guise de sécurité pour l’encadrement des enfants qui devaient se laver, M. Makela avait été mis à notre disposition. Nous, les filles, sommes allées nous échanger dans ma chambre, tandis que j’ai dirigé les garçons vers le bureau de mon père. Il y avait parmi eux, Tshimanga et d’autres, mais je n’avais pas vu les jumeaux » a-t-elle affirmé.

A sa suite, son frère, Olivier Kabemba, a aussi apporté sa version de faits. Reconnaissant, avoir aperçu les jumeaux se noyer, il a cru à un jeu de leur part. Makela étant à la cuisine, il a préféré alerter Tshimanga et les autres qui étaient proche de lui. Collaborateur de Magloire Kabemba à la DGRK, Thierry Beya a reconnu qu’il avait demandé à son chef de poursuivre sa réunion pendant que lui allait suivre l’évolution de la situation. C’est aussi lui qui avait demandé du renfort sécuritaire auprès du major Jean-Jacques Mukeba et forcé les agents de la morgue à réceptionner les dépouilles.

Pour l’accusation, Thierry Beya a posé des actes graves en empêchant  un père de famille, Kabemba Magloire, d’accomplir son devoir paternel. Par ailleurs, après avoir totalement nié n’avoir aucun contact chez les Fwelo, Thierry Beya a été pris en flagrance de mensonge devant le tribunal car c’est lui qui avait passé un numéro de téléphone d’un membre de cette famille à Me Tatukila, un conseiller du gouverneur de la ville, André Kimbuta Yango. D’où la demande de Me Serge Mayemba de voir le juge président ordonner l’emprisonnement immédiat de Thierry Beya comme le prescrit la loi. Face à une telle flagrance, a-t-il souligné, le renseignant devient prévenu.

Néanmoins, le ministère public a recommandé au tribunal qu’il ne revient pas  à la partie civile d’apprécier les faux renseignements. D’où sa demande d’irrecevabilité parce qu’en fait il y avait violation de la loi. Argumentation balayée d’un revers de la main par la partie citante qui a regretté le fait que le ministère public n’ait pas fait corps avec la partie civile, en se saisissant d’office d’un individu responsable d’une infraction grave devant l’organe de la loi. Le juge président a  promis d’examiner ce cas à la fin de l’instruction. L’audience reprend ce jeudi 14 janvier par une descente à la résidence de Magloire Kabemba, à Binza/Macampagne.

 

Tshieke Bukasa 

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