Kinshasa : porte ouverte à la chasse aux sorcières !

L’interpellation et l’arrestation de Jean-Bertrand Ewanga le mardi 05 août 2014, sur ordre du Parquet général de la République, au lendemain du meeting de l’Opposition à la Place Sainte Thérèse, dans la commune de N’Djili, viennent d’ouvrir la porte à une véritable chasse aux sorcières à Kinshasa. En sus des menaces de toutes sortes que reçoivent des membres des partis ayant pris la parole ou marqué de leur présence ce rassemblement populaire, des citoyens n’ayant aucun lien avec cette manifestation politique sont inquiets.

         Dans plusieurs quartiers de Kinshasa, des individus qui se réclament des services spéciaux commencent à s’illustrer par des actes d’intimidation de la population, sous prétexte de rechercher des inciviques épinglés comme auteurs des discours d’incitation à la haine tribale, à la désobéissance civile, à l’atteinte à la sécurité intérieure de l’Etat, etc. Certains voisins zélés prennent déjà le malin plaisir d’exposer des innocents à des interpellations politico-judiciaires, au motif qu’ils seraient coupables de dérapages en rapport avec la révision constitutionnelle.

         Ainsi, des querelles entre concitoyens autour du prix du bol de « fufu », du taux de loyer, de la couleur d’une chemise, d’un album de musique, d’un match de football sont facilement récupérées comme « débat politique » et décodées comme actes de nature à troubler l’ordre public et à déstabiliser les institutions de la République. Dans ce climat de chasse aux «ennemis de la patrie», des « commandos invisibles » s’investissent dans des descentes domiciliaires nocturnes chez des présumés suspects pour procéder à leur enlèvement et à leur acheminement vers des destinations inconnues.

         Le climat politico-social est en train d’être sérieusement vicié par des compatriotes incontrôlés, qui agissent souvent sans mandats, face à des citoyens impuissants. Depuis le meeting de la Place Sainte Thérèse à N’Djili et ses retombées négatives sur le Secrétaire général de l’UNC (Union pour la Nation Congolaise), la peur de parler politique a gagné de nombreux esprits. Avant d’émettre une critique sur la marche des affaires publiques, on cherche maintenant à savoir si le voisin immédiat n’est pas un agent de renseignements, du parquet, de la police en tenue civile ou un « mouchard » proche d’un décideur politique.

Mandats personnels ou au nom du peuple ?

         Selon les pères de la démocratie classique, les hommes et femmes qui exercent des mandats publics le font au nom du peuple. Par conséquent, ils sont comptables de leurs propos et actes devant le souverain primaire. Celui-ci a la latitude de les sanctionner positivement ou négativement dans les urnes, à des échéances bien déterminées.

         Mais, avant d’en arriver là, cette sanction positive ou négative peut intervenir sous forme de critique verbale ou écrite (par exemple un mémorandum) en faveur ou contre une action ou un résultat, ou encore sous forme de manifestation publique de joie ou de colère (marche, meeting, sit-in).

         Mais telle que la critique est maintenant vécue en République Démocratique du Congo, c’est comme s’il était interdit de juger négativement le bilan d’un décideur politique. Ce dernier tend à se comporter comme si le mandat lui confié par le peuple était le fruit d’une ordonnance présidentielle ou d’un arrêté ministériel».

Bourreau aujourd’hui… victime demain ?

C’est tous les jours que les Congolais en appellent à l’avènement d’un Etat droit, afin que tous les citoyens soient réellement égaux devant la loi. Mais puisque ceux qui devraient contribuer à sa construction semblent plus préoccupés à installer un Etat de non droit, on assiste très souvent au retour de la manivelle.

         Ainsi, le Ministre, le Gouverneur de province, le Sénateur, le Député, le Maire, l’Administrateur de territoire, le Chef de secteur ou le Bourgmestre qui se trouve la veille en position de donneur d’ordre pour tracasser des innocents, se retrouve le lendemain, une fois démis de ses fonctions ou recalé dans les urnes, en victime de la jungle qu’il aura contribué à entretenir.

         Il est temps que ceux qui se prennent pour des mandataires publics de carrière se mettent au pas de la diversité des opinions, de la tolérance politique, afin d’éviter le recul suicidaire du pays dans la voie de la dictature. Les règles du jeu démocratique sont clairement définies par les textes légaux. Que ceux qui ont la charge de les appliquer se fassent violence pour ne pas verser dans le clientélisme.

Kimp

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