Kimbuta devant un casse-tête : l’opération «Kinpropre» torpillée par la pauvreté

Dans le cadre des mesures d’assainissement décidées dernièrement par l’autorité urbaine,  une guerre impitoyable est livrée par l’Hôtel de ville de Kinshasa et ses différents services d’ordre aux marchés pirates dans certains quartiers. L’opération «Kin-propre», comme il faudrait le rappeler, tombe à point nommé quand on sait que certains étalages et échoppes installés sur les voies publiques avaient obstrué des avenues, rendant la circulation routière impossible et les environs insalubres. Il est vrai que la présence de ces petits marchés indisposait les habitants de ces quartiers et attirait les pickpockets et autres malfaiteurs. Aucun service n’était chargé d’en assurer le nettoyage et l’évacuation des immondices et autres ordures générées par ces commerçants. Tel est le cas des étalages de vente de poissons frais et viande fraîche, ainsi que des restaurants en plein air. Cela faisait désordre. 

            Pourquoi la majeure partie de la population kinoise s’intéresse-t-elle au petit commerce ? Pourquoi y-a-t-il prolifération de ces coins de commerce ? Pourquoi le commerce de l’informel a-t-il pris le dessus sur les petites et moyennes entreprises commerciales ?

            Des décennies passées, l’économie de la ville de Kinshasa était prospère. Une myriade d’usines allant du secteur de l’habillement des points de vente  de l’agro-alimentaire, en passant par celui de montage des véhicules, fonctionnait à merveille. La population active avait de quoi s’occuper et le chômage n’était pas si développé qu’aujourd’hui. Chaque travailleur supportait au moins une famille comprenant au moins une dizaine des membres.

            La suspension de la coopération avec les Institutions de Bretton Woods et autres partenaires extérieurs, la gabégie financière, l’exécution à outrance des dépenses imprévues et la pénurie des devises sur le marché entraînèrent entre autres problèmes, l’arrêt de la production à la suite de la carence des intrants. Face aux difficultés de tous genres, plusieurs usines avaient opté pour le dégraissage de leurs effectifs pour n’en garder que le strict minimum. Ce fut la période de la vague de congés techniques. D’autres sociétés furent tentées par la formule de la mise en retraite prématurée et la séparation à l’amiable.

            Cette situation a atteint son point culminant avec les pillages de triste mémoire de 91 et de 93 qui ont rongé tout le tissu économique, jetant dans la rue des millions de chômeurs.

            La ville de Kinshasa s’est retrouvée un beau matin, avec les trois quarts de sa population des chômeurs sur les bras, pendant que l’exode rural continuait à pousser vers elle, tous les paysans et autres habitants des provinces.

            En dépit de quelques actions judiciaires et démarches menées par quelques travailleurs victimes des mesures d’assainissement, la situation n’avait pas évolué en leur faveur. Quelques rares travailleurs ayant pu bénéficié de quelques avantages pécunaires, se lancèrent dans le petit commerce :  vente des cigarettes, des boissons gazeuses, des savons, des sardines et articles de traite.

            Ainsi sur chaque avenue et devant chaque parcelle, surgissaient des étalages et des échoppes. Les anciens marchés bondés de leur population commerçante, connaissaient un surpeuplement inattendu.

            On a vu apparaître de petit meuniers qui ne pouvaient moudre que des arachides et des feuilles de manioc. De petits boulangers et de petites pâtisseries ont vu le jour dans certains quartiers. Le commerce de l’informel est devenu prospère. On verra surgir en même temps, les changeurs de monnaies de coins de rue, des «  maisons de communication » ambulantes, des fabriques du jus de gingembre, de l’eau en sachet et de yaourt.

            Cette situation perdura jusqu’à l’entrée de l’AFDL dans la ville de Kinshasa. Le seuil de pauvreté était franchi par la plupart des familles, surtout que le pays enregistrait le taux d’inflation à quatre chiffres et le taux de chômage le plus élevé.

Les guerres de libération et de rébellion ont éloigné de la RDC, de nombreux investisseurs, aggravant le chômage.

            En 2002, la reprise de la coopération structurelle avec les bailleurs de fonds extérieurs, a redonné espoir à notre pays, et lui a apporté une bouffée d’oxygène. Quelques rares investisseurs ont alors commencé à s’intéresser à nos ressources minières, au bois et au pétrole, créant des emplois dans plusieurs secteurs, notamment les télécommunications. Cela n’était pas assez pour résorber l’afflux massif des chômeurs issus de tous les secteurs de l’économie.

            Voilà qui explique pourquoi Kinshasa est devenu un grand marché, avec des étalages et des échoppes partout. Une parcelle sur trois entretient une activitécommerciale informelle. Et chaque avenue est envahie par des vendeurs des pains, des fruits, des friandises,  des cigarettes, des grillades et des restaurants en plein air.

            Cela fait aussi le côté pittoresque de Kinshasa, une ville marchande.

            Or, avec les mesures d’assainissement de l’Hôtel de ville, il faut tout raser, débarrasser les avenues de ces étalages et échoppes qui font ressembler nos quartiers à ceux des pays ouest-africains, anciennes colonies françaises.

            L’exécution de cette décision, on l’a vu , ne contribue nullement à la réduction de la pauvreté, mais va l’aggraver étant donné que les quelques sociétés qui ont été créées jusqu’ici ne sont pas en mesure de résorber tout le chômage, ni des institutions de microfinance capables d’enrayer la pauvreté.

            Il nous faut attendre que la reprise de l’économie atteigne sa vitesse de croisière pour prétendre à une stabilisation de la situation et à une certaine croissance. Et c’est peut-être des années plus tard, que de telles mesures peuvent s’avérer nécessaires et efficaces. Pas en ce moment où la population est accrochée désespérément à l’informel dans le cadre de la lutte pour la survie. Car, rien ne lui est proposé comme alternative, les anciens marchés étant surpeuplés et refusant du monde. En créer d’autres à proximité de certains quartiers nous semble une solution palliative réaliste, en attendant que de nombreux investisseurs viennent implanter de nouvelles usines et créer de nouveaux emplois. On ne peut donc pas prendre des mesures dans un pays comme le nôtre qui se débat pour trouver des solutions à ces millions des chômeurs sans songer aux solutions de rechange. Ce serait pousser la population à la révolte sinon à la criminalité et la débauche. 

                                   J.R.T.

 

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