Kasa-Vubu et le contentieux belgo-congolais

(Par P.O. Jean-Chrétien EKAMBO)

Le 30 juin 2010, notre République atteindra 50 ans d’indépendance. Que d’acteurs disparus en un demi-siècle ! Heureusement, les écrits de presse restent. Et surtout, ils témoignent. Alors,  pendant toute une année, Le Phare va offrir à ses lecteurs un précieux cadeau : raconter et conter ce que la presse a vu et entendu, aussi ce qu’elle a eu à provoquer ou le silence qu’elle a dû s’imposer. Non seulement pendant, mais aussi avant et après l’indépendance. Désormais, aucun oubli n’est permis : le journaliste est et demeure vraiment l’historien du présent.

Toute l’histoire qui va être racontée dans cette chronique concerne la période coloniale du Congo qui se déroule juste un peu avant la fameuse Table Ronde. Le lecteur est donc invité à se situer dans un contexte précis, celui des événements qui surviennent après la Table Ronde (20 janvier-20 février 1960). Cela dit, veuillez alors ne pas perdre de vue deux faits de référence.

Primo : après le 20 février 1960, tous les délégués congolais à la Table Ronde ont quitté Bruxelles et sont revenus au Congo, pour préparer les élections législatives qui seront organisées, trois mois après (mai 1960), et qui vont désigner les personnes qui sont réellement élues comme représentatives du peuple congolais,  pour exercer le pouvoir politique de la jeune République.  

Secundo : il faut aussi se souvenir que, à Bruxelles, il n’y a pas eu seulement une seule Table ronde. En réalité, il y en a eu deux : une Table Ronde politique (20 janvier-20 février 1960) et une Table Ronde économique (26 avril – 16 mai 1960).

Pour mémoire : la première Table Ronde est celle qui a fixé la date de l’indépendance au 30 juin 1960, le régime bicaméral de l’Etat (Assemblée et Sénat), les modalités de désignation par le Parlement du Président de la République et du Premier ministre, etc. Tous les politiciens célèbres du Congo ont participé à cette Table Ronde dite « politique », comme le confirme la chanson d’African Jazz : Bolikango et Kasa-Vubu, Kalondji et Lumumba, Bolya et Tshombé, Kamitatu, Essandja, Kanza, etc. 

Pour mémoire aussi : les politiciens réunis à cette première Table Ronde n’ont pas discuté des questions économiques et financières de ce que sera le Congo indépendant. Ils ont alors accepté la proposition de la partie belge de revenir prochainement pour une deuxième Table Ronde, consacrée aux problèmes « politiques et financiers ». C’est cet accord qui se retrouve dans la recommandation n° 14 de la première Table Ronde, dite « politique » :  « préparer le contenu des conventions d’assistance qui devraient intervenir entre la Belgique et le Congo ». Cette deuxième Table Ronde « économique » s’est tenue à Bruxelles du 26 avril au 16 mai 1960. Mais, comme tous les grands politiciens étaient déjà rentrés au Congo pour préparer les élections, ils ont délégué à la Table Ronde « économique » seulement leurs représentants, qui étaient pour la plupart étudiants en Belgique en ce moment.

Contexte de la déclaration

Revenons maintenant à une déclaration faite par Joseph Kasavubu le 14 avril 1960, après son retour de la Table Ronde « politique » et avant que ne commence la Table Ronde « économique ». Mais, pour bien comprendre l’importance de cette déclaration, il est nécessaire de préciser les fonctions qui étaient exercées par Joseph Kasa-Vubu en ce moment précis, après la première Table Ronde, dite « politique ».

En effet, pendant les travaux de la Table Ronde « politique », les délégués congolais avaient obtenu le principe d’assurer, avant la proclamation de l’indépendance du pays, la formation politique et administrative des Congolais qui allaient diriger le pays, alors qu’ils n’étaient pas encore préparés à cette tâche. Il fut ainsi décidé de placer auprès des autorités coloniales de l’époque des « collèges exécutifs ». Un « collège exécutif général », pour ne pas dire simplement « national », regroupera sous l’autorité du Gouverneur général de la colonie six Congolais, désignés un par province. Et dans chaque province il sera désigné des Congolais par district pour constituer un « collège exécutif provincial » travaillant sous l’égide du Gouverneur de la province.

Dans cette optique, le parlement belge vota une loi promulguée par le Roi le 8 mars 1960, instituant le « collège exécutif général », qui fut installé officiellement le 14 mars 1960. C’était une sorte de gouvernement « provisoire » et « transitoire » par les Noirs, mais qui n’avait pas d’autonomie de décision, parce qu’il travaillait sous l’égide du Gouverneur général blanc, en ce moment Henri Cornélis. En fait, c’était un exercice à la gouvernance d’un Etat, chacun des six membres ayant des compétences précises, comme si c’était un « gouvernement de transition ». Ces six Congolais qui apprenaient la gestion des affaires publiques et qui étaient choisis par leurs « frères » de province étaient : Bolya Paul (Equateur), Kashamura Anicet (Kivu), Kasa-Vubu Joseph (Léopoldville), Lumumba Patrice (province Orientale), Mwamba Rémy (Katanga), Pierre Nyangwile (Kasaï). Sans entrer en détail, pour les autres membres du « collège exécutif général », nous dirons que, dans cette équipe, à Joseph Kasa-Vubu était attribuée la charge des affaires économiques et financières tandis qu’à Patrice Lumumba revenait la charge des questions politiques et judiciaires.

Et c’est à ce niveau précis qu’intervient notre chronique de ce jour, qui raconte ce que Joseph Kasavubu a fait comme déclaration le 14 avril, exactement un mois (14 mars-14 avril 1960) après avoir pris sa haute fonction de gestion du secteur économique et financier du pays.

Mais, avant de présenter cette déclaration et l’analyser, il convient de montrer comment Joseph Kasavubu a procédé pour rendre publique cette déclaration. En, effet, en tant que président de l’Abako, Joseph Kasavubu avait un journal du parti à son entière disposition :  «Kongo dia Ngunga», qui était d’ailleurs publié depuis 1953. En plus, Joseph Kasavubu pouvait faire appel à certains autres journaux qui étaient favorables aux thèses de l’Abako en tant que groupement à la fois associatif et politique, tel le bimensuel «Notre Congo» publié depuis 1959 par Mansi.

Or, pour son bilan d’un mois aux affaires, Joseph Kasa-Vubu a estimé publier, le 14 avril 1960,  un rapport sous forme de communiqué déposé à l’agence de presse Belga.

Effectivement, après un mois au niveau le plus élevé de l’administration publique, Joseph KasaVubu estimait que les principaux interlocuteurs auxquels il devait désormais s’adresser étaient, par stratégie, les autorités coloniales belges. Tant celles de Léopoldville que celles de Bruxelles. Et, à travers l’agence de presse Belga, il allait s’adresser directement au pouvoir colonial et à l’opinion belge d’abord, avant de se préoccuper de l’écho que cela pourrait susciter auprès de ses compatriotes congolais.

En fait, Joseph Kasavubu connaissait bien les atouts politiques qu’il détenait entre ses mains et dont il pouvait se prévaloir par rapport a ses concurrents politiques. D’abord, à Léopoldville il était le président d’un parti considérant cet espace urbain comme sa terre ancestrale, où il a pu arracher un score de près de 80% (133 sièges) aux élections  des conseillers communaux aux premières élections municipales du 6 décembre 1957. Ensuite, usant judicieusement de la coutume traditionnelle kongo, Joseph Kasa-Vubu s’est fait auréoler d’un tel prestige que ses frères d’ethnie l’ont symboliquement élevé à la dignité de « Roi Kasa ». Enfin, depuis son avènement à la tête de la commune de Dendale et son discours impertinent du 20 avril 1958 sur le retard accumulé par l’indigène congolais pendant la colonisation belge, l’homme s’était positionné comme le leader des nouveaux bourgmestres noirs ayant fraichement accédé au pouvoir à la Cité indigène.

Contenu  de la déclaration

Dans ce Collège exécutif général, Joseph Kasa-Vubu avait compétence sur les matières économiques. C’était une immense élévation, dans un domaine où les chiffres sont souvent combinés avec complexité, pour cet ancien instituteur dont le rapport avec les chiffres s’était limité, jusqu’en 1958, aux tâches de commis principal de 2ème classe au bureau central des traitements.  Voici alors le contenu de sa déclaration.

Primo : il déniait à l’avance toute légitimité aux décisions qui seraient arrêtées à la Table Ronde « économique » qui allait se tenir à Bruxelles (26 avril – 16 mai 1960). Pour lui, cette seconde conférence n’était pas de nature à engager la responsabilité de la République qui sera proclamée très prochainement. Selon lui, « il serait sage de limiter cette conférence à une simple étude des dossiers pour éclairer le futur gouvernement congolais ». Et pourtant, la résolution n° 14 adoptée par les Belges et les Congolais à la Table Ronde « politique » donnait à ces assises « économiques » l’important mandat de plutôt «préparer le contenu des conventions d’assistance qui devraient intervenir entre la Belgique et le Congo».

Secundo : dans sa déclaration du 14 avril 1960, Joseph Kasa-Vubu n’a en réalité que repris ses dénonciations antérieures, au cours desquelles il s’en prenait au gouvernement belge qui, selon lui, avait « transféré arbitrairement » les dépôts d’or du Congo à Bruxelles. Ce qu’il ajouta dans son nouveau communiqué était seulement ce qui suit : « ce transfert n’est pas de nature à encourager les investissements, ni la stabilisation des capitaux et de la monnaie au Congo ».

Tertio : ce qui est plus neuf est que ce leader traite directement de la question de ce que l’on désignera plus tard sous le nom de « contentieux belgo-congolais ». En fait, il a dit : « La Belgique doit s’attacher à nous présenter au 30 juin 1960 un inventaire du patrimoine congolais et un exposé clair de sa gestion et laisser ensuite au gouvernement congolais le soin de décider librement et en connaissance de cause ». Car, en fait, il avait fini par apprendre que l’Etat colonial détenait un riche portefeuille depuis plusieurs années, à titre de participations, dans divers secteurs d’activités économiques en Belgique et au Congo. Estimée à plus de 35 milliards de francs, cette fortune était constituée de capitaux, dont par exemple le patrimoine qui était celui de la Colonie en tant qu’actionnaire dans la compagnie d’aviation Sabena.

Dans tous les cas, cette déclaration publique de Joseph Kasa-Vubu n’était pas un point de vue neuf. La presse locale avait déjà noté le propos public tenu, au cours d’une réunion de la section Abako de Barumbu le 16 novembre 1958, dans lequel il appelait les militants de son parti à se mobiliser pour « mettre fin au pillage des richesses du Congo ».

Retentissement de la déclaration

Il reste maintenant à vérifier ce qu’a été la répercussion de la déclaration du Congolais le plus qualifié à cette époque pour évoquer les questions économiques du Congo avant l’indépendance. En tout cas, la synthèse des résolutions prises au cours de ces assises économiques et financières permet de s’en rendre compte. Les résolutions sont à regrouper en deux séries, la première est relative aux problèmes monétaires et financier tandis que la seconde concerne le développement économico-social et la coopération.

A propos des questions économiques et du budget du jeune Etat pour l’année 1960, la toute première résolution préconisa qu’une commission ad hoc s’en charge un peu plus tard, abordant cette matière au niveau ministériel. Alors, dans la perspective de la souveraineté du nouvel Etat congolais, la conférence de la Table Ronde économique recommanda l’émission de nouveaux billets de banque, une fois connue la dénomination exacte de l’ancienne colonie. Dans la foulée, la Belgique s’engagea à appuyer l’affiliation du Congo aux organismes internationaux spécialisés en matière financière, tels le Fonds monétaire international (Fmi) et la Banque internationale de reconstruction et de développement (Bird).   Enfin, les délégués à la Table Ronde « économique » ont obtenu la promesse belge d’une contribution financière sans « aucune condition politique ». Toutefois, cette contribution n’est pas à confondre avec la résolution adoptée sur le portefeuille de l’ancienne colonie, qui était jusque-là sujet à controverse. Il a été recommandé, à ce propos précis, que tous les parastataux de droit congolais passent « sous la tutelle du gouvernement congolais », quitte à ce qu’une commission future vienne clarifier les zones d’ombre.

Quant au développement économique et social du pays, la Table Ronde a levé l’option libérale comme principe de base. Quoi qu’il en soit, c’est au gouvernement congolais qu’il a été reconnu les prérogatives de se prononcer sur la propriété des terres et des mines. Ainsi, le principe d’une commission ministérielle mixte ayant été arrêté pour étudier les accords de coopération, les secteurs public et privé collaboreront concrètement pour attirer les investissements, pour encourager l’épargne congolaise, pour la formation des cadres congolais, etc.

Toutefois, au moment où est diffusée le 14 avril 1960 la dépêche de l’agence Belga, tous ses cinq autres collègues ne remplissaient plus leurs fonctions au sein du Collège exécutif qu’à mi-temps. Lui-même en était plus ou moins épargné, Léopoldville la capitale étant déjà son fief pour sa campagne électorale.

Or, notamment, avant la déclaration de Kasa-Vubu, Patrice Lumumba se préparait à se rendre dans la semaine pour une réunion à Accra, avant d’affronter la défection d’un allié solide et sûr, Victor Nendaka. De son côté, Anicet Kashamura alla renforcer sa base au Kivu, prévenant une menace de dissidence au sein du parti Cerea (Centre de regroupement africain) par les autres ténors qu’étaient Marcel Bisukiro, Joseph Midiburo et Jean-Chrysostome Weregemere. Quant à Paul Bolya, pour son parti unitariste Pnp (Parti national du peuple) il avait un espace plus large à parcourir dans les provinces de l’Equateur, la province Orientale, au Maniema et dan une partie du Kasaï.

En définitive, achevée peu avant les décisive élections législatives, la Table Ronde « économique » passa inaperçue. Et le « contentieux belgo-congolais » apparait toujours comme à l’opinion comme un sujet neuf !

Prochaine chronique : Prix du journal au Congo belge

 

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