Journée de la femme : le 8 mars, et après ?

La fièvre du 8 mars est en train de gagner tous les milieux de vie ou de travail de la femme ou de la fille : institutions publiques, entreprises, écoles, universités, instituts supérieurs, commerces, syndicats, Ong, médias, armée, police, etc. A l’image de cette décennie finissante, le principal pole d’attraction sera une fois de plus une pièce wax sur laquelle est déjà gravé le thème de l’année en République Démocratique du Congo.

Une pression morale, qui ne dit pas son nom, fait obligation aux responsables d’entreprises publiques et privées, des institutions publiques, des organisations gouvernementales, des parents d’élèves et étudiants, de mettre la main à la poche pour financer l’achat de cet habit, indispensable pour la parade, lors du défilé du 8 mars 2010 sur les places publiques. Ce jour-là, les élèves de sexe féminin, y compris les fillettes de la maternelle, sont contraintes de se présenter à l’école en pagnes.

A l’époque du MPR Parti-Etat, on croyait avoir émancipé les femmes en les intégrant dans les «groupes-chocs d’animation, où elles passaient leur temps à rouler les fesses, pour le plaisir des apparatchiks du régime et de leurs invités.

Il semble qu’à travers le port du pagne, la Congolaise cherche à exprimer plusieurs messages : sa dignité de femme, son émancipation, la parité homme-femme en milieux de travail comme dans les centres de décisions politiques, son engagement politique, son statut de gardienne de la morale, son rôle de mère et d’éducatrice, son ras-le-bol contre les violences sexuelles, etc.

Ceci n’est pas faux. C’est même encourageant qu’en l’espace d’une journée, la communauté nationale soit sensibilisée sur les préoccupations de nos grands-mères, mères, sœurs et filles.

Dans un pays où la femme et la fille ploient littéralement sous la charge d’un tas de tabous traditionnels, qui les ravalent presque au rang de « sous-homme », il est important que certaines choses soient dites sur un ton de révolte.

Le tralala… et après ?

Seulement voilà ! Le tralala a complètement éclipsé la saine réflexion sur la situation réelle de la Congolaise en ville et en brousse. Depuis plus de dix ans, après les exhibitions en pagnes sur les places publiques à Kinshasa comme en provinces, elle en est toujours à squatter les ports, les « wenze ya bitula » et les trottoirs du centre-ville à longueur de journée, à se saigner aux quatre veines avec sa houe dans les plantations, à transporter sur le dos et sur des kilomètres la pitance familiale, à apprendre à lire et écrire dans des classes organisées sous les manguiers, à accoucher dans des hôpitaux-mouroirs, à se faire violer en toute impunité par des éléments en uniforme dans les vallées du Nord-Kivu, du Sud-Kivu, de l’Ituri, de Dongo ou d’ailleurs. Après chaque défilé et les discours officiels du 8 mars, qu’est-ce qui change dans le mode de vie de l’écrasante majorité des femmes urbaines et rurales congolaises ?

Apparemment rien ! L’incertitude du lendemain reste leur lot quotidien. Elles continuent de s’inquiéter de l’éducation à donner à leurs enfants, dès lors qu’elles-mêmes ratent la leur au départ. Parentes pauvres, les Congolaises lèguent de plus en plus au pays des générations de « Shégués », de « Kuluna », d’analphabètes, de filles et garçons sans avenir.

Eduquer effectivement  la fille…

Eduquer une femme, dit un vieil adage, c’est éduquer toute une nation. Avant de devenir mère ou grand-mère, la Congolaise commence par être fille. A ce stade, sa prise en charge par les structures scolaires, familiales et scolaires laisse à désirer. Elle n’a plus de repères dans un environnement où son père et sa mère, quand elle a la chance de les connaître, tirent eux-mêmes le diable par la queue, incapables de payer ses études, de la nourrir, de l’habiller correctement, bref de l’élever selon les exigences de la nature.

C’est souvent très tôt qu’elle embrasse le plus vieux métier du monde, tantôt pour assurer sa propre survie, mais le plus souvent pour soutenir ses parents démunis, ses frères et sœurs.

Le 8 mars de chaque année risque de ressembler à un cirque, si l’Etat ne prend pas ses responsabilités pour rendre l’école effectivement gratuite pour toutes les filles, s’il ne place pas leurs parents et leurs formations dans des conditions sociales leur permettant de les encadrer efficacement, s’il ne crée pas des centres d’apprentissage des métiers pour elles et des débouchés pour leur réinsertion sociale, si les auteurs des violences sexuelles continuent de jouir de l’impunité, si la société congolaise n’opère un net distinguo entre la fille « être humain » et la fille « objet de plaisir », si la femme ne devient pas l’incontournable compagne dont le Congolais a besoin pour construire un Congo nouveau.

Il n’est pas possible d’attendre un changement positif pour la femme, après le port du pagne du 8 mars, si les écuries de « Shegué » ne cessent de se remplir de filles-mères, victimes de leur abandon par les parents, l’Etat et la société. Un débat sérieux et profond s’impose sur l’avenir de la fille congolaise. Car, au stade actuel, le pays a planté un décor inquiétant de la déperdition scolaire féminine à partir du degré élémentaire de l’enseignement national. La mère-poule de nos villages du 19me siècle a cédé le pas à la fille-poule du 3me millénaire, aussi analphabète que son arrière-grand-mère qui, au moins, avait  le sens de la dignité pour son être.

                                   Jacques Kimpozo

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