« Fula-Fula » aérien en RDC : le crash de Kisangani donne raison à l’UE

Le drapeau national est en berne depuis le samedi 09 juillet 2011, à la suite d’un deuil national de trois jours décrété par les hautes instances du pays en mémoire des victimes du crash de Kisangani. Selon le bilan officiel livré le samedi 09 juillet par le vice-premier ministre et ministre des Postes, Téléphones et Télécommunications, Simon Bulupiy, qui était dans la délégation gouvernementale conduite personnellement à Kisangani par le Chef de l’Etat, Joseph Kabila Kabange, 73 personnes ont trouvé la mort dans le crash d’un avion de Hewa Bora vendredi à proximité de la piste de l’aéroport de cette ville. L’on a dénombré 47 blessés et 11 rescapés indemnes.

A en croire des sources indépendantes, la liste des morts ne fait que s’allonger, au point d’avoir atteint, sinon dépassé la quatre-vingtaine. Parmi les morts sont cités les trois pilotes, le mécanicien de bord, l’évêque d’Isangi, des hommes d’affaires, des familles entières comprenant pères, mères et enfants, etc.
En raison de la précarité des structures d’accueil sanitaires au chef-lieu de la Province Orientale, le Président de la République a décidé le transfert, à bord de son avion personnel, de tous les blessés dans les formations hospitalières de Kinshasa. La réaction prompte du premier d’entre les Congolais face à ce drame et son geste hautement humanitaire de disponibiliser son avion personnel en vue de donner aux blessés graves le maximum de chances de survie méritent d’être salués à leur juste valeur.

Défaillance humaine ou mécanique ?

 Mais au-delà de l’intervention salutaire du Président de la République et des mesures d’urgence arrêtées par le gouvernement en faveur des survivants de cette énième catastrophe aérienne sous les cieux congolais ressurgit, sur le tapis, la problématique du « fula-fula aérien dans notre pays. Pour le cas précis de l’hécatombe de Kisangani, la controverse bat déjà son plein autour des causes, encore non précisées, du crash.
Stavros Papaioannou, le Directeur de Hewa Bora, est déjà monté au créneau pour évoquer les mauvaises conditions atmosphériques (forte tempête) ayant probablement provoqué l’accident, relevant toutefois au passage que deux aéronefs avaient atterri sur l’aéroport de Bangboka, quelques minutes plus tôt, dans les mêmes conditions. Mais, certains experts des milieux aéronautiques avancent aussi l’hypothèse d’une erreur de pilotage d’une part, et d’autre part, celle de la maintenance déficitaire des aéronefs en RDC.

L’UE en avance sur son temps

Cela fait plus de cinq ans que tous les avions immatriculés en République Démocratique du Congo sont interdits de survoler l’espace aérien des pays membres de l’Union Européenne. Cette mesure découle du désordre qui règne dans le secteur du transport aérien dans notre pays, où tout est monnayé : licences de pilotage, certificats de navigabilité, contrôles techniques des aéronefs, création et exploitation des compagnies aériennes, assurances des aéronefs, etc.

Le non respect des normes, techniques comme administratives, en rapport avec le transport aérien place notre pays en marge de l’aviation civile internationale. Il se trouve, curieusement, dans le corps des opérateurs du transport aérien basés sur le territoire congolais, certains qui passent leur temps à vilipender l’Union Européenne, accusée de traitement discriminatoire à l’égard des aéronefs immatriculés en RDC. Il y a en qui vont jusqu’à soutenir qu’il existe, sur notre sol, des avions répondant aux standards internationaux.
Il est vrai que les catastrophes aériennes ne constituent pas une exclusivité congolaise. Cependant, la fréquence avec laquelle des vies humaines sont sacrifiées sur des vols domestiques, sans compter les dommages matériels directs et collatéraux, tend à corroborer les réserves de l’Union Européenne à lever l’embargo contre les avions immatriculés au Congo démocratique.

Sans vouloir s’acharner sur Hewa Bora, l’on est bien obligé de noter qu’en l’espace de trois ans, cette compagnie aérienne privée vient d’enregistrer deux «crashes» extrêmement meurtriers, lesquels sont de nature à exhumer le débat sur la fiabilité de sa flotte et l’expertise de ses équipages. En avril 2008 à Goma, c’est un décollage manqué qui avait endeuillé la République, avec près d’une cinquante de morts, dont près de la moitié de victimes se trouvaient dans un marché public. A Kisangani, les statistiques macabres tournent autour de 80 décès.

Les « incidents aériens » ne se comptent plus au palmarès de Hewa Bora : atterrissages sur le ventre, sorties de pistes, défaillance du système de pressurisation, etc. Mais, la flotte et les équipes de Hewa Bora ne sont pas les seuls à donner des insomnies aux usagers du transport aérien dans notre pays. La plupart des sociétés aériennes privées pèchent par l’exploitation plus ou moins désordonnée de leur flotte.

Cela a pour conséquence la présence quasi permanente, dans l’espace aérien congolais, de ce que le commun de mortels et même les officiels ont pris coutume d’appeler « cercueils volants ». En termes d’humour bien de chez nous, l’on parle du « fula-fula » aérien, dans le but d’insister sur l’insécurité des vols aériens, dont l’illustration la plus imaginée est à chercher dans l’avalanche des crashs de tristement célèbres « Antonov ». En 2004 et 2005, lorsque cette famille d’avions de fabrication soviétiques avait aligné plus d’une vingtaine de catastrophes aériennes, tout le monde avait cru que c’était là l’unique défaut de la cuirasse. Par la suite, avec la survenance d’accidents aériens enregistrés avec d’autres types d’appareils, l’on a compris que le mal était général et profond. D’où, quelque part, l’Union Européenne a eu raison de mettre momentanément une croix sur nos aéronefs.

Quelles leçons après Kisangani ?

Les leçons à tirer après le crash de Kisangani sont multiples. Il y a, naturellement, nécessité de faire respecter la législation en vigueur en matière de création des sociétés aériennes privées, d’octroi des documents administratifs et techniques, de respect des délais de check des avions, de contrôle de l’expertise des équipages, d’observation des standards internationaux liés à l’aviation civile. Un effort sans faille doit être fourni pour moderniser les pistes et installations aéroportuaires.

En octobre 2007, lorsqu’un Antonov était tombé à Kingasani/Terminus, dans la banlieue Est de Kinshasa, c’est le ministre Kuseyo des Transports, qui avait fait les frais d’une situation anarchique pourtant provoquée par un autre membre du gouvernement. Tout dernièrement, une longue série noire d’accidents de baleinières a coûté son poste à la ministre des Transports et Voies de Communication, Laure Marie Kavuanda pour ne pas la citer.
La question que l’on peut se poser est de savoir si, au terme des limogeages de ces membres du gouvernement, le « potopoto » qui règne dans le secteur des transports a trouvé solution.

S’agissant particulièrement du transport aérien, des voix n’ont cessé de s’élever pour réclamer la résurrection de la compagnie nationale, les Lignes Aériennes Congolaises, « cliniquement morte » depuis 19977.
La semaine dernière, lors des manifestations commémoratives du cinquantenaire de cette société commerciale publique, il nous été rappelé que les LAC affichent zéro crash depuis leur création en juin 1961.

Cet élogieux palmarès signifie que la compagnie aérienne nationale abait un travail de « pro » dans le domaine du transport aérien domestique comme international. Jusqu’au moment où nous couchons ces lignes, l’expertise humaine et technique des Lignes Aériennes Congolaises est en veilleuse. Les pilotes et les techniciens formés dans les meilleurs centres aéronautiques occidentaux, bien qu’accusant déjà le poids de l’âge pour quelques uns, n’attendent qu’un signal pour se rendre utiles à la patrie.

Qui ignore que Les Lignes Aériennes Congolaises possèdent encore, à ce jour, un atelier technique de réputation internationale ? La libéralisation sauvage du transport aérien en RDC, couplée à la mise à mort planifiée de la compagnie aérienne nationale, a été un coup fatal pour la sécurité des vols dans notre pays. Il est grand temps que la volonté politique s’exprime pour relancer les LAC et arrêter la série noire qui ne cesse d’endeuiller la République. Les cahiers des charges pour la remise du « Léopard volant » dans les airs moisissent dans les tiroirs de plusieurs décideurs politiques. Que les morts de Kisangani servent au moins à réveiller les consciences pour la cause de cet instrument de souveraineté nationale.

Kimp

 

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