Force neutre en RDC: un gros piège !

Les Chefs d’Etat et de gouvernement présents au 17me Sommet de l’Union Africaine, à Addis-Abeba, ont décidé, le week-end dernier, la mise en place d’une « Force neutre internationale » à l’Est de la République Démocratique du Congo. Sa principale mission sera de traquer les mutins du M.23 ainsi que toutes les « forces négatives » qui y entretiennent l’insécurité.
Cette décision fort controversée a suscité une vague de mécontentement chez des millions de Congolaises et Congolais, qui y voient un refus voilé de condamner clairement le Rwanda, Etat pourtant fiché par le dernier rapport des experts des Nations Unies comme principal sponsor de la rébellion créée de toutes pièces dans la partie Est de notre pays. En attendant de voir de quelle manière cette force spéciale va prendre corps, de connaître ses mécanismes de financement et de fonctionnement, plusieurs interrogations sont soulevées.
 
Un gros piège
 
La délégation congolaise présente à Addis-Abeba est tombée dans un gros piège. En adhérant au projet de positionnement d’une force africaine neutre au Nord-Kivu, elle met la Monusco à mal, car cette dernière aura de plus en plus du mal à surveiller les activités du CNDP, du M.23, des FDLR et d’autres forces négatives instrumentalisées par le régime de Kigali. Paul Kagame, qui ne veut plus de la Monusco en territoire congolais, surtout depuis les révélations  du panel des Nations Unies sur la présence des troupes rwandaises dans les rangs du M23, est bien servi. Il l’est davantage lorsque la résolution de l’UA s’adresse aussi aux FDLR, donnant à penser que dans le dossier de déstabilisation de la RD Congo, c’est plutôt le Rwanda qui serait la victime à cause de la présence des rebelles hutu sur le territoire congolais. C’est ce résultat-là que Kigali voulait manifestement obtenir et il l’a obtenu, au nez et à la barbe des Congolais qui n’ont pas su se montrer suffisamment toniques dans la présentation de la problématique de l’Est. Où, contrairement à la rhétorique de Kigali, c’est le Rwanda qui gère les forces dites négatives y compris les FDLR. Le rapport des experts des Nations Unies est très explicite à ce sujet lorsqu’il relève le «recyclage» des FDLR au Rwanda où ils sont préparés à venir semer le désordre et l’insécurité en RDC. Le même rapport fait état du troc «armes  contre minerais» organisé par des militaires à la solde du Rwanda. 
 
Ainsi donc,  si les Congolais ne font pas attention, ils risquent de voir la fameuse force neutre de l’UA faire obstruction au travail de la Monusco sur le terrain et empêcher celle-ci de faire le monitoring des nuisances rwandaises à la paix et à la stabilité de la RDC. On ne serait pas surpris d’apprendre, dans les mois à venir, que le Rwanda avait été faussement accusé d’être le parrain du CNDP et du M23 et que la crise politico-militaire de l’Est du Congo est réellement congolo-congolaise.
Par ailleurs, un trop plein d’hommes en uniforme au Nord-Kivu risque de rendre cette province incontrôlable et de favoriser davantage des antivaleurs telles que la corruption, le trafic illicite des minerais, les viols, les vols, les braquages, la rackets… voire des échauffourées entre eux.
 
Sur les pas de la CEDEAO ?
 
L’on se demande, notamment, pourquoi l’Union Africaine a tenu à se lancer dans une mission presque impossible, alors qu’une force internationale également neutre, à savoir la Monusco (Mission des Nations Unies pour la Stabilisation du Congo) campe de manière permanente au Nord-Kivu, depuis plus de dix ans. Avec ses troupes, sa logistique (bases militaires, hélicoptères de combat, véhicules de transport des troupes, armement léger et lourd), elle était l’instrument indiqué pour faire la chasse aux rebelles du M.23 et aux autres « forces négatives », à défaut de les persuader de déposer pacifiquement les armes. En principe, la Monusco n’allait pas avoir besoin d’user de la force sur le front de l’Est du Congo, dans la mesure où le colonel Makenga, qui passe pour le patron du M. 23, a laissé entendre dernièrement que toutes les localités d’où s’étaient retirées ses troupes devaient passer sous le contrôle de la force onusienne. L’UA aurait dû se saisir de cette offre de collaboration pour tester la bonne foi de ce bras armé du Rwanda reconnu comme tel au Conseil de Sécurité des Nations Unies, en dépit des dénégations des autorités rwandaises.
Ce qu’il y a lieu de craindre, maintenant, est que l’Union Africaine ne soit pas en mesure de trouver des pays disposés à libérer des soldats pour cette force internationale neutre, à lui fournir des armes et financer les opérations de terrain. Il y a un gros risque pour la RDC, c’est celui de se retrouver dans une situation comparable à celle du Mali, où la force d’intervention imaginée par la CEDEAO ne sait pas se mettre en place, faute de financement. Elle en est à présent à quémander l’implication du Conseil de Sécurité des Nations Unies.
Dans la pratique, on peut douter d’avance de l’efficacité de la force que compte déployer l’UA dans la partie Est de notre pays. Saura-t-on mobiliser les effectifs requis pour surveiller la longue frontière séparant la RDC, l’Ouganda et le Rwanda, les collines, les forêts, le Lac Kivu, la rivière Ruzizi, les zones volcaniques, etc. ?
 
 Si le mandat de la Monusco était actualisé…
 
Dans son mandat actuel, la Monusco a la charge d’assurer effectivement la protection des populations civiles congolaises. Elle peut, sous le chapitre VII, recourir à la force pour se faire respecter. L’UA, au lieu de se compliquer inutilement la tache, aurait pu introduire, auprès du Conseil de Sécurité des Nations Unies, une requête allant dans le sens de l’actualisation du mandat de la force onusienne déjà présente en territoire congolais. Ainsi, en plus de la protection des civils, qui implique l’usage de la force face aux groupes armés et aux éléments incontrôlés de l’armée nationale, la Monusco aurait pu être investie de la mission de faire le ménage au Nord-Kivu, sans être accusée de parti pris.
Pour avoir ignoré cette force onusienne, les participants au 17me Sommet de l’Union Africaine laissent, auprès de l’opinion congolaise, l’impression d’avoir cherché simplement à obtenir la baisse de la tension dans la région des Grands Lacs, ce qui a malheureusement permis au régime de Kigali de s’en tirer à bon compte.
 
Kimp

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