Foetus endommagés, cancer et de nombreux cas de décès : RDCongo, l’enfer des mines au Katanga

Virginie Mikombe, 24 ans. La jeune femme a payé un prix élevé, mais nécessaire, la césarienne, pour avoir son bébé à l’hôpital Don Bosco de Lubumbashi. Des tests préalables avaient révélé des anomalies du fœtus. Le bébé, de sexe masculin, allait naître avec des intestins hors de l’abdomen. Il aurait pu être sauvé si l’opération avait eu lieu dans un hôpital bien équipé de Johannesburg ou une autre ville d’Afrique du Sud. Mais cela exigeait des moyens au-dessus des capacités financières de Virginie. Le bébé n’a pas survécu ! 
Le Dr. Kakudji, un gynécologue expérimenté,  est convaincu que le cas du bébé de Mikombé est un sinistre lié à la présence d’uranium dans l’eau de la rivière consommée par les habitants du village de la victime. « Une femme enceinte qui boit de cette eau s’expose à des risques d’éviscération du fœtus » a-t-il déclaré. Kipushi, le village de Mikombé, est non loin des dépôts de minéraux de la SOMIKA, Société Minière du Katanga, qui achète aussi des produits d’exploitation artisanale. La mine de la SOMIKA se situe en amont de la rivière boueuse de Kimilolo. Une rivière qui ravitaille la population en eau. La compagnie n’achète officiellement que les minerais de cobalt mais selon des rumeurs, elle se livre à des forages en vue de l’exploitation de l’uranium. 
 
Dans la province du Katanga, sud-est de la RDC, de nombreuses familles connaissent l’expérience des enfants qui naissent soit sans cerveau, sans abdomen, soit avec de sérieux problèmes de croissance. Selon les statistiques du ministère de la santé, concernant la ville de Lubumbashi « Le taux de naissance des bébés avec des déficiences est passé de 5 en 2008 à 60 en 2011. » Pour le président de l’ ASADHO/Katanga, Jean Claude Baka, ces chiffres sont faibles « parce que la plupart de ces cas ne sont pas déclarés. »» 
A Kisanga, dans le voisinage de Lubumbashi, une femme a récemment donné naissance à un bébé présentant des caractéristiques d’un prématuré en dépit de la durée normale de la grossesse, pendant que trois autres nouveau-nés dans la même période étaient macrocéphales. Deux sont décédés à l’hôpital. Docteur Rukan, directeur de l’hôpital général de Kisanga a relevé que « ces nouvelles maladies » touchent les femmes enceintes qui ont été en contact avec « les minerais radioactifs transportés par des camions qui traversent nos villes. » 
 
Dans le quartier Zambia VI, une bourgade lushoise, une vendeuse du marché, madame Mpeko âgée de 35 ans se plaint que ses enfants de 11 et 15 ans souffrent de “brûlures sur la langue, au palais et aux lèvres » surtout en saison des pluies. Dans une menuiserie non loin, son voisin, un homme de 41 ans déclare lui aussi connaître ces brûlures. « Dans ma famille nous utilisons de l’huile de palme pour apaiser la douleur, » révèle-t-il. 
Madame Mpeko et monsieur Mulimbi pensent que « le trafic intense » de camions de la compagnie d’exploitation, de traitement et de commercialisation des minéraux, Chemaf, une succursale de Shalina, le géant pharmaceutique indien, qui gère une usine de traitement d’acide sulfurique en plein Lubumbashi, serait la cause de leurs malheurs. Chemaf est un des principaux sponsors de l’équipe de football, TP Mazembé qui appartient au gouverneur de la province Moïse Katumbi. Une équipe qui possède deux avions privés et gère un budget annuel d’environ 20 millions de dollars. De nombreuses plaintes judiciaires portant sur des cas de pollution contre Chemaf ont été abandonnées. Dans la nuit du 12 au 13 mars, un camion-citerne appartenant à Chemaf entre en collision avec un bus sur l’avenue Kwele, l’une des principales artères de la ville de Lubumbashi. Une  importante quantité d’acide sulfurique est ainsi déversée dans le quartier. Chemaf a nié toute responsabilité en attribuant « l’accident » à la société de transport.
Plusieurs fois par jour, les camions partent d’une banlieue proche où se trouvent les usines de Chemaf. Ici, les gens se plaignent de maux d’yeux à cause de la fumée. Après quelques jours dans cette zone,  moi-même aussi, j’avais eu les mêmes allergies. Des brûlures et écoulements des yeux. 
 
90% des gens dans cette région ne sont pas officiellement embauchés. Ceux qui souffrent de ces problèmes ne peuvent pas se rendre dans les hôpitaux coûteux. Ils comptent plutôt sur la médecine traditionnelle, les miracles promis par les églises ou les charlatans. Beaucoup meurent dans l’anonymat. Ils ne figureront jamais dans les statistiques. « L’eau de la rivière consommée par plus de 70 pour cent est identifiée comme la source principale de ces maladies » indique le rapport susmentionné. 
Une autre étude de plus en plus poussiéreuse dans les étagères de la bibliothèque de l’université de Lubumbashi, sans espoir que les autorités la lisent indique « qu’il serait difficile de trouver une rivière dans la région de Lubumbashi sans soupçons d’être  sérieusement touchée par la pollution». De nombreux sites ruraux et urbains de cette province sont proches des lieux d’exploitation minière. La loi congolaise libéralise l’exploitation minière artisanale. Article 26 du code minier. Cependant, le code du travail ne contient aucune clause spécifique relative à la sécurité des creuseurs et exploitants artisanaux qui ne sont que des travailleurs informels. Résultat, ils meurent comme des insectes. 
 
Des décès suite à des accidents 
 
La République Démocratique du Congo (RDC) n’a pas ratifié la convention 176 de l’Organisation des Nations Unies (ONU) avec son protocole sur la santé et la sécurité dans les zones d’exploitation des mines. En même temps, l’Organisation pour le Développement et la Coopération Economique (OCDE) demande aux multinationales de respecter les droits des populations locales et d’entretenir de bonnes relations avec celles-ci. Les multinationales doivent informer les populations sur les risques liés à l’environnement et les mettre au courant au fur et à mesure des efforts qu’elles entreprennent pour réduire ces risques. Selon tous les témoignages, les méthodes d’exploitation et de transport des minerais au Katanga ne sont pas en phase avec ces attentes. L’organisation internationale “Global Witness” rapportait déjà en 2007 que « la pratique de l’exploitation artisanale dans le secteur minier constitue une violation des dispositions légales » en ce qui concerne la loi sur l’exploitation minière votée par la RDC elle-même. 
 
La situation s’est davantage détériorée en 2012. Des mineurs et leurs familles évoquent le taux de plus en plus élevé de décès dans les mines. Ils sont cependant les seuls à évoquer ces faits. Il n’existe ni statistiques ni rapport au sujet des accidents et de ces décès. Les travailleurs meurent parfois dans les mines sans que leurs familles ne puissent revoir leur corps. 
Un mineur de Kolwezi, nommé Muhuna explique que deux des membres de son équipe ont perdu la vie dans une mine entre les mois d’Avril et de Novembre 2011. Plusieurs fois rescapé des glissements de terrains, il confie qu’il continue d’entendre parler des décès accidentels dans les mines de la région « pratiquement chaque mois ». Selon lui, « uniquement dans les régions de Kolwezi et Likasi, il y a eu 50 décès dans les accidents des mines l’année dernière ». 
 
Un puits peut avoir une profondeur allant de 25 à 50 mètres.  En suivant un canal de  métaux précieux, les mineurs travaillent pendant plusieurs heures dans la chaleur et dans l’obscurité souvent sans assez d’oxygène. Ils utilisent des bougies pour s’éclairer. Les équipes se relèvent dans des trous profonds, les unes après les autres une fois que ceux qui sont fatigués montent à la surface. Quand le terrain commence à glisser, un signal d’alarme est donné par des membres de l’équipe qui essaient de retenir le glissement. Parfois les sauveteurs meurent dans ces glissements en même temps que ceux qu’ils essaient de sauver. Il arrive même que les victimes restent prisonnières d’une couche épaisse de terre et meurent lentement. « Lorsque vous échappez par miracle à un tel accident fatal, vous vous efforcez les mains nues, de sauver vos compagnons qui sont dans les décombres. Mais vous voyez vos chances s’amenuiser rapidement,» a confié Muhuna. Pour lui, « la plupart des personnes décédées sont considérées par leurs familles comme étant absentes parce qu’elles ne reçoivent pas de nouvelles ni des rapports officiels faisant état de leurs décès ». Muhuna se rappelle de plusieurs cas de décès de mineurs causés par ignorance, manque d’équipement et  méconnaissance des mesures de protection. Les mineurs restent trop longtemps dans les eaux polluées pour laver les minerais. Ils ne portent  ni gants, ni chapeau ni combinaison. Ils chargent des camions en transportant des sacs de 50 kg, parfois deux sacs à la fois sur les épaules. A Lwisha, près de Likasi, au moins deux mineurs sont morts récemment d’asphyxie causée par la fumée d’une pompe installée à l’intérieur du puits au lieu qu’elle soit installée à l’extérieur.
 
Les autorités et même les entreprises qui achètent des produits auprès des exploitants artisanaux affichent l’indifférence. Les mineurs n’ont pas d’autre choix. « Le travail minier est le seul emploi accessible. « C’est tout simplement parce que nous n’avons pas d’autres alternatives »  a déclaré un ancien travailleur des chemins de fer, qui est encore officiellement employé par la SNCC (Société Nationale de Chemins de fer Congolais), mais qui n’est pas payé depuis cinq ans. Il travaille maintenant comme mineur, tout comme son voisin Martin Malango, tous deux du village de Kawama.
 
Les affaires avec des amis
 
Malango a perdu son emploi lorsque la compagnie aérienne « Hewabora Airways » a été, sur décision du gouvernement,  définitivement clouée au sol l’année dernière à la suite du crash de Kisangani. Dix ans en arrière, de grandes entreprises telles que la Gécamines et la SNCC offraient de bons emplois et des services décents aussi bien aux travailleurs qu’à la population. La situation s’est considérablement détériorée au cours des dernières années. Les entreprises qui n’ont pas « d’amis » dans certains cercles ont du mal à survivre en RDC aujourd’hui. Et ceux qui ont des « amis » font généralement fi des droits des travailleurs ou de la population. Beaucoup sont affranchis d’impôts et des redevances diverses dues à l’Etat.
Les deux mineurs font partie de centaines de creuseurs illégaux qui ont été chassés de force des mines de Kalukuluku et de Lukuni par  la police en novembre 2009. Selon les ONG locales des droits de l’homme, l’ACIDH et la FIDH (Fédération Internationales des Droits de l’Homme), l’opération en elle-même était illégale vu que la loi congolaise autorise l’exploitation minière artisanale. Une opération menée avec une telle brutalité qu’il y a eu des morts, des blessés et des centaines d’habitations détruites à Kawama, selon les ONG. 
 
Dans les bureaux de EMAK/Kolwezi, le petit syndicat qui prétend défendre les droits des mineurs artisanaux et des commerçants, personne n’a  accepté de parler des registres des statistiques. Une source interne indique tout simplement que l’organisation est au courant des décès mais n’a pas les moyens de les documenter. Une position qui semble difficile à comprendre. Muhuna, qui est un creuseur  tient un registre même si ce n’est que de mémoire. EMAK/Kolwezi ne peut-il pas faire autant? En RDC, les organisations de la société civile vacillent entre une pauvreté abjecte et un appareil de l’Etat répressif. Elles finissent par se mettre au pas. Notre source au sein de EMAK ajoute que chaque fois que des allégations ont été rapportées au sujet des accidents mortels, les autorités n’ont point daigné diligenter d’enquête ni contacter les familles des victimes. 
 
Trafic d’uranium : « Si tu contrôles des gens qu’il ne faut pas, tu risques de perdre ton emploi »
 
Selon certaines études disponibles à l’université de Lubumbashi, des mines officiellement étiquetées de “cuivre” ou de “cobalt” pourraient aussi exploiter de l’uranium. « La hiérarchie militaire est impliquée aussi bien dans l’exploitation minière que dans la commercialisation» en regardant ce qui se passe à Shinkolobwe, une mine d’uranium officiellement fermée, gardée par l’armée, mais toujours en activités. 
L’usage des scrutateurs Geiger au poste frontalier de Kasumbalesa à 90 kilomètres de Lubumbashi, montre que le trafic d’uranium est pris très au sérieux par les autorités. Les agents des frontières appliquent ces moyens sur chaque camion comme mesure de sécurité en vue de détecter la radioactivité des minerais à bord. Ce, visiblement pour arrêter le trafic illégal. « Mais ce n’est que de la farce, » confie Arthur Kaniki Tshiamala, vice doyen chargé de la recherche à l’université de Lubumbashi. « Ces équipements ne peuvent pas détecter la radioactivité des minerais », affirme le chercheur. Sa thèse de doctorat intitulée « Caractérisation environnementale des rejets minero-metallurgiques du Copperbelt Congolais » est un ouvrage de référence sur la question. « Le fait de détecter la radioactivité ne contribue pas à cesser la pollution » a-t-il ajouté. «Des déchets qui tombent des camions polluent l’air et le sol ». En période pluvieuse, « le processus de contamination se généralise rapidement  sur les eaux de surface et souterraines », explique-t-il.  
En plus des dangers de l’uranium sur la santé, il faut ajouter que la densité du trafic apporte d’autres problèmes tels que les bruits, la fumée, la vulnérabilité de la population, les risques d’accidents et la désintégration des infrastructures de base. 
 
Hakuna Matata
 
Idéalement, les minerais sont transportés par voie ferrée pour leur sortie hors des communautés. C’était le moyen de transport de choix il y a dix ans. Il était assuré par la SNCC, qui transportait non seulement les marchandises à l’intérieur de la RDC mais aussi à destination de l’extérieur vers la Zambie, la Tanzanie et l’Afrique du Sud. Maintenant que la SNCC n’existe plus, le transport est effectué par des routiers loin de remplir les conditions environnementales. Une entreprise appelée avec justesse « Hakuna Matata » qui signifie « pas de problème » en Swahili a pratiquement le monopole du transport de minerais dans cette province. Selon une source en son sein «Hakuna Matata » appartiendrait à une personnalité de la province. Hakuna Matata possède un parc de 111 camions et un chiffre d’affaires annuel de plusieurs millions de dollars. Il ferait partie de plus grands pollueurs de la région. Plusieurs agents de la douane et de postes de péage sur la route allant de Kasumbalesa à Kolwezi racontent la même histoire. « Il y a des camions qui échappent au contrôle des effets radioactifs et au péage qui est de 300 dollars par camion. Avec trois points de péage en place un camion payerait 900 dollars par voyage. Considérant le nombre de camions qui passent par jour, le Trésor public perd plus de 700 millions de dollars par an. « Si tu es téméraire à contrôler des gens qu’il ne faut pas,  un coup de téléphone suffit pour que tu perdes ton emploi », a confié un agent des douanes à Kasumbalessa. 
 
En 2007, la brigade anti-fraude de Likasi, une ville de plus de 200.000 habitants près de la mine de Tshinkolobwe avait intercepté quatre camions transportant le minerai d’uranium. Le procureur de la ville avait ordonné la destruction de la cargaison, mais très vite 17 tonnes – le contenu d’un camion – ont été renversées dans la rivière Mura alors que les trois autres avaient disparu. L’eau polluée a provoqué mort d’homme et du bétail, selon les résidents mais aucune enquête n’a été diligentée par les autorités. 
Une année plus tard, un journaliste local qui enquêtait sur la tragédie a été retrouvé mort, « empoisonné », selon ses parents. Le maire de la ville de Likasi, Marth Tshiwengo, a été démis de ses fonctions pour « avoir laissé un journaliste filmer la pollution et autorisé l’interview de la famille des victimes », a déclaré une source proche de l’affaire. Le ministre de l’environnement de l’époque, Didace Pembe, a réfuté toute responsabilité arguant qu’il s’agit d’une « exagération de la presse ». La cargaison appartenait à une compagnie chinoise, Magma-Lubumbashi, qui s’était, elle-même, déclarée  innocente. 
 
Invitées à commenter, les autorités ont tourné en rond. A  Lubumbashi les départements locaux de mines et de la santé ne sont pas en mesure de répondre aux questions du reporter sans l’avis de « la hiérarchie ». En privé, un agent du ministère de l’environnement a tenu pour responsables « ceux qui délivrent des permis d’exploitation minière à partir de leurs bureaux climatisés de Kinshasa ». Selon lui, « les départements provinciaux n’ont ni  ressources ni influence » face à la « corruption et au chantage ». Les patrons des entreprises sont « des amis des autorités », dit-il.
 
Le gouvernement national de Kinshasa ne tient pas compte des rapports des structures locales. Au contraire, il semble les réfuter. Un procureur de Kolwezi qui a requis l’anonymat a déclaré que « des inspecteurs et des juges courageux qui ont osé faire des enquêtes sur l’exploitation minière et de la commercialisation des minéraux ont reçu des ordres fermes d’abandon de leurs propres supérieurs ». Toutefois, le ministère national de l’environnement reconnait « certains faits » mais déclare ne pas être responsable de l’aspect judiciaire. Même son de cloche du côté du département des mines.  
 
A leur tour, les entreprises minières ne reconnaissent aucune responsabilité par rapport à l’environnement, au sort des exploitants miniers artisanaux et les droits des populations locales. Aucune de ces entreprises ci-dessus citées n’a accepté de répondre à nos questions. Les courriers électroniques et les appels téléphoniques sont restés sans réponses. A Lubumbashi un agent local a cependant déclaré que sa compagnie versait ses impôts. « La protection de l’environnement relève de la responsabilité du gouvernement », selon lui. Un représentant de la SOMIKA, la compagnie commerciale qui achète des produits des exploitants artisanaux a reconnu que beaucoup de mineurs sont morts mais que sa compagnie n’a rien à y voir étant donné qu’il s’agit de gens qui s’emploient eux-mêmes.
 
*Les noms des personnes civiles ou des mineurs  ont été modifiés à leur demande 
 
(Par Eric Mwamba)

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