Du général Janssens à la 3ème République

« Avant l’indépendance = après l’indépendance. Ces mots apparemment simples et faciles à comprendre et prononcés en juillet 1961 par le général Janssens au cours d’une cérémonie de lever du drapeau national au camp KOKOLO ont déclenché la colère des hommes en armes et uniformes. A l’époque où les nouvelles techniques de l’information, notamment le téléphone portable et l’internet n’existaient pas encore, ces mots pouvaient passer inaperçus. Mais hélas, le téléphone arabe avait fonctionné à fond atteignant ainsi les hommes politiques et ceux des hommes en armes et en tenue qui n’étaient pas présents lorsque le commandant en chef de la Force Publique avait tenu ce discours. Comme une traînée de poudre, la nouvelle fit le tour de tous les salons politiques, camps militaires et cités indigènes. Les médias de l’époque se saisirent de ce discours pour en faire les choux gras de leurs éditions respectives. Les leaders politiques profitèrent de cette aubaine pour régler leurs comptes à celui qui les regardait d’en haut quelques mois auparavant.

Pourtant, dans l’esprit du général Janssens, son discours visait tout simplement les hommes des troupes en leur rappelant que l’armée devrait demeurer disciplinée, apolitique, républicaine et véritablement vouée à défendre l’intégrité du territoire national. Convoqué à la réunion du conseil de sécurité, le général Janssens tint le même discours devant le chef de l’Etat entouré du Premier ministre et d’autres membres du gouvernement réunis à cet effet et qui craignaient une mutinerie généralisée dans les différentes garnisons militaires du pays. C’était sans compter avec l’intoxication qui s’en suivit et qui déboucha une semaine plus tard sur ce que l’on redoutait, à savoir le soulèvement généralisé de tous les gradés d’élite qui tenaient là une occasion en or de revêtir les insignes d’officiers supérieurs, notamment les grades de lieutenant, capitaines, majors et pourquoi pas général comme Janssens.

L’intox poussée à fond : des soupçons graves sur les milieux anti cléricaux

Selon certaines indiscrétions recueillies par l’Hebdomadaire la Croix paraissant à Kinshasa et proche des milieux catholiques, ce sont des leaders d’obédience socialiste anti cléricale qui avaient répandu ces bruits en faisant croire aux jeunes élites sorties du Centre de formation de Luluabourg qu’elles disposaient de toutes les compétences requises pour remplacer les officiers blancs.  Selon certaines sources, ce sont les conseillers ghanéens affectés à la Primature qui profitèrent de ce discours pour amener Patrice-Emery LUMUMBA à demander et obtenir la révocation du général Janssens pour le remplacer par l’un de se proches. Il semble que des discussions tendues eurent lieu entre le chef de l’Etat et son premier ministre à ce sujet, Kasa-Vubu tenant à garder en fonction le général belge pour maintenir la discipline dans les rangs de l’armée nationale, tandis que pour Lumumba c’était là l’occasion de se débarrasser d’un pion qui ne le rassurait pas. Il semble aussi que le gouvernement était divisé sur cette question qui passa au vote en faveur du cartel lumumbiste, majoritaire tant au gouvernement que dans les deux chambres du parlement de l’époque. Pour ne pas donner l’impression qu’il voulait placer son cousin Victor LUNDULA à la tête de la Force Publique devenue l’Armée Nationale du Congo, Lumumba prit les devants pour proposer le nom de Joseph Mobutu, jusque là secrétaire d’Etat à la Présidence et que l’on croyait proche du M.N.C. depuis les travaux de la Table Ronde politique de Bruxelles.

Conserver l’image glorieuse de la Force Publique 

 

L’histoire dira son mot un jour, mais le général Janssens a toujours rejeté les accusations de mépris et de la déconsidération à l’égard des jeunes élites sorties du Centre de formation militaire de  Luluabourg. A ses yeux, le discours tenu au Camp Léopold II aujourd’hui Camp Kokolo avait une portée pédagogique. Il voulait faire comprendre aux hommes des troupes que l’armée devrait demeurer le dernier rempart de la Nation en maintenant son caractère républicain, national et entièrement voué à la défense de l’intégrité territoriale du pays dans la discipline et le sens du sacrifice.

Cet homme qui avait commencé sa carrière militaire pendant la deuxième guerre mondiale avait gardé une image glorieuse de la Force Publique. Il ne cessait de rappeler les grandes victoires de cette armée qui avait lavé l’honneur de la Métropole en défendant tout d’abord l’intégrité de la colonie et ensuite en écrasant les forces armées allemandes, en Tanzanie, en Ethiopie, en Palestine et en Birmanie. Les noms des villes où les éléments de la Force Publique avaient fait mordre la poussière aux armées allemandes résonnent encore fort dans les oreilles de cet homme qui a commandé pendant plus de dix ans la Force Publique : Gambela, Saïo, Assossa en Ethiopie, Kigoma, Tabora et Mahenge en Tanzanie, Jérusalem en Palestine. Des vaillants soldats ayant gagné des médailles sur les champs de bataille : Kazadi, Mbavundogo, Lufungula, Lengema, etc. Les deux premiers auront le privilège d’être nommés par les autorités coloniales comme les tout premiers chefs du centre extra coutumier de Constermansville ou Bukavu, le dernier à Stanleyville. C’est cette force publique qui libéra le Rwanda et le Burundi du joug allemand à l’issue de la bataille célèbre dans la plaine de la Ruzizi sous le commandement du premier sergent major Kazadi qui fut le tout premier noir nommé chef du centre extra coutumier de Bukavu dont le plus beau quartier de Bukavu porte son nom et l’une de ses petites filles du nom de Marie-Claire Kazadi fut couronnée Miss de la beauté pour la Province du Kivu et première dauphine de la République en 1970.

Grâce à ses victoires sur les divers champs de bataille, c’est cette armée-là qui durant la deuxième guerre mondiale lava l’honneur de la Métropole alors occupée par les forces allemandes. En permettant à la colonie de fournir un effort de guerre exceptionnel en termes d’appuis financiers, matériels, économiques, logistiques, industriels, etc.

Malentendu ou mauvaise interprétation de ce discours
Avec le recul du temps, tout porte à croire que c’est un malentendu ou une mauvaise interprétation au sujet de ce discours du général Janssens qui fut à l’origine des mutineries qui éclatèrent dans les différentes garnisons militaires du pays quelques mois après la proclamation de l’indépendance. C’est ainsi que les opérations de la congolisation des hauts cadres de l’armée se déroulèrent dans la confusion et le tribalisme avec une préférence particulière aux ressortissants de l’Equateur et de la Province Orientale.

Une politique qui se poursuivit malgré l’arrivée dans les forces armées et de la Police Nationale de jeunes cadres sortis des grandes académies militaires sur la base de concours lors des opérations de recrutement organisées par les experts dépêchés par les pays ayant fourni des bourses d’études.

Fidèle MUSANGU

 

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