Diabète et Rein

“Agir tout de suite ou payer chèrement demain“

(Par le Pr Dr Nazaire Nseka Mangani)

Ce jeudi 11 mars 2010, le monde entier célèbre la Journée Mondiale de Rein. La décision de consacrer au rein toute une journée revient à la Société  Internationale de Néphrologie et la Fédération Internationale des Fondations du Rein. Le jour choisi reste fixe, il correspond au 2ème jeudi du mois de mars. C’est ainsi que la première Journée de mars 2006 est tombée le jeudi 8 mars, coïncidant par un hasard du calendrier avec la Journée Mondiale de la Femme. Ainsi, la population peut désormais retenir que le mois de mars reste consacré et à la femme et au rein.

Le but visé par la Journée Mondiale de Rein, c’est d’attirer l’attention des populations, des professionnels de santé et des décideurs politiques, sur la survenue fréquente des maladies des reins, leur gravité, le poids important de leur prise en charge au stade avancé, et surtout sur la possibilité d’en assurer la prévention, et de les traiter efficacement à moindre frais en cas de diagnostic précoce.

Le thème retenu pour cette année 2010, c’est « Atteinte rénale et diabète, agir maintenant, ou payer plus cher demain ».

Déjà, en 2003, la Société  Internationale de Néphrologie et la Fédération Internationale de diabète, avaient lancé une campagne sur le thème « Diabète et Atteinte Rénale, il est temps d’agir ». Face à la montée de diabète du type 2 dans le monde, cette campagne visait à attirer l’attention des gouvernements, des organisations de santé, des prestataires des soins, et du grand public, sur les problèmes sans cesse croissants, au plan sanitaire et socioéconomique, posés par l’atteinte rénale secondaire au diabète en général et par l’insuffisance rénale chronique terminale en particulier. Sept années plus tard, cet appel revient, en se faisant plus pressant encore.

Le diabète sucré, problème de santé préoccupant dans le monde, et quid en RDCongo ?

Les données sur la flambée du diabète dans le monde sont à ce point alarmantes que d’aucuns n’hésitent pas à penser que le 21ème siècle comporte l’environnement le plus diabétogène dans l’histoire de l’humanité.  En 2007, le monde comptait 246 millions des diabétiques, ce nombre atteindra 380 millions en 2025. Mais un constat amer, cette augmentation se fera surtout aux dépens des pays en développement. Selon les données de l’OMS, la Chine et l’Inde totaliseront à elles seules 130 millions des diabétiques qui consommeront 40% du budget de la santé, avec comme conséquence possible, la réduction de productivité et la baisse de la croissance économique.

Cette problématique du diabète dans le monde a été à la base de l’adoption à l’unanimité, en 2006 de la résolution 61/225 de l’Assemblée Générale des Nations Unies, qui a reconnu le diabète comme un problème international de santé publique, et qui a décrété toute une journée pour le diabète sucré. Ainsi, le diabète rejoignait le VIH/SIDA dans le cercle très restreint des maladies jouissant de ce statut particulier. Et aussi, pour la première fois, les gouvernements admettaient qu’une maladie non transmissible pouvait représenter une menace sérieuse pour la santé du monde autant que les pathologies infectieuses comme le VIH/SIDA. En RDCongo, le diabète sucré continue à faire sa percée. Jadis réputé rare, le diabète a vu sa fréquence hospitalière passer de 0,012% en 1960 à 5,8% en 1985, tandis que sa prévalence dans la population a été estimée à 7% en 2000, et dernièrement à 11,7% en 2006.

Pour expliquer la flambée de diabète sucré dans le monde, plusieurs facteurs sont évoqués. Primo, l’alimentation : régime trop riche en sucre,  sel, et graisse, mais plus pauvre en fibres ; secundo, le mode de vie : de plus en plus caractérisé par le sédentarisme, et tertio, le vieillissement de la population.  

Entre 20 et 40% des diabétiques vont développer une maladie rénale chronique.

Flambée épidémique tant redoutée de la Maladie rénale chronique

La maladie rénale chronique (MRC) est définie par la présence à 2 reprises au moins, en l’espace de 3 mois, des protéines dans les urines (protéinurie ou albuminurie), et ou par la réduction de fonctionnement du rein à moins de 60% de ses capacités normales.  Ainsi donc, une MRC peut exister chez une personne en bonne santé apparente.

Le diabète sucré est compté parmi les 3 premières causes de la maladie rénale chronique, à coté de l’hypertension artérielle et les atteintes glomérulaires (maladie de la partie qui filtre le sang dans le rein).

La MRC constitue également un autre véritable problème de santé publique. Dans le monde, on évalue sa prévalence de 10 à 16% des populations, selon les pays. En RDC, une étude menée dans le Service de Néphrologie des Cliniques Universitaires de Kinshasa établit à 12,4% de la population kinoise affectée par cette maladie, soit 1 personne sur 8. La marée en cours du  diabète sucré dans le monde, en particulier dans les pays en développement, va entraîner une flambée épidémique de la MRC. Cela est d’autant plus évident, que parallèlement au phénomène « diabète », concourt également l’hypertension artérielle (HTA) dont la population des malades va passer de 1 milliards à 1,56 milliards d’ici 2025.

Pour assurer le bien-être de leurs populations, les pays en développement doivent donc mener la lutte contre la maladie sur 2 fronts : d’une part celui des maladies transmissibles ou infectieuses comme le VIH/SIDA, le paludisme et la tuberculose, d’autre part celui ouvert par les maladies non transmissibles comme le diabète sucré, l’hypertension artérielle, et leurs séquelles, en l’occurrence la MRC. 

La MRC est une condition potentiellement mortelle. Deux voies vont conduire vers cette issue fatale. Il y a la voie des complications cardiovasculaires. En effet, la MRC constitue un facteur de risque cardiovasculaire, à l’instar du diabète, l’HTA, l’obésité, l’hyperlipidémie, le tabagisme, … En d’autres termes, la MRC va accroître le risque de survenue des complications tels que les accidents cérébro-vasculaires (AVC), et cardiaques (infarctus de myocarde, angine de poitrine, décompensation cardiaque). L’association de 2 ou de plusieurs facteurs de risque va amplifier de manière considérable le risque de survenue de ces accidents, qui seront responsables des décès prématurés, si pas des invalidités plus ou moins graves. La seconde voie concerne la progression de la MRC vers le stade de l’insuffisance rénale chronique terminale. Ce stade conduit inexorablement à la mort si la dialyse (purification du sang) et ou la transplantation rénale ne sont pas appliquées. Ces traitements permettent non seulement de sauvegarder la vie, mais également de conférer à cette dernière un degré appréciable de qualité compatible avec une réhabilitation socioprofessionnelle, la personne malade pouvant ainsi reprendre ses activités professionnelles et continuer à être utile à la société. Mais les coûts de ces traitements sont exorbitants. Dans des pays développés, la charge du traitement incombe à la sécurité sociale et aux mutuelles de santé. Mais dans beaucoup de pays en développement, dépourvus de ces types d’organisation et dont les populations sont très pauvres, l’accès à ces traitements est tout simplement très hypothétique.

Ainsi donc, la MRC secondaire au diabète, dont la marrée en cours de déferlement sur les populations surtout des pays en développement provoque infirmités et décès prématurés, représente une cause d’appauvrissement et un frein à la croissance économique des pays. Il est donc temps d’agir, pour ne pas payer chèrement demain.

Que pouvons- nous faire maintenant

Les actions à mener ciblent la population, les prestataires des soins, les organisations de la santé, et les pouvoirs publics, à travers respectivement la prévention et la détection précoce du diabète et des complications rénales, l’éducation de la population, la responsabilisation des organisations de santé et des pouvoirs publics.

 1° Prévention et détection précoce. La prévention primaire du diabète implique un changement au niveau de l’alimentation et de mode de vie ; ceci est à la portée de tout le monde, pour autant que l’on soit informé. La prévention secondaire de la MRC du au diabète sucré va nécessiter des mesures thérapeutiques efficaces visant à la normalisation du taux de la glycémie et de la tension artérielle, à traiter la fuite urinaire des protéines, à corriger les troubles de lipides éventuels et autres…, ainsi que le bannissement du tabac. La détection précoce du diabète et de la MRC (examen de la glycémie, recherche des protéines dans les urines, le dosage de la créatinine dans le sang) peut se réaliser à travers des campagnes de masse à l’instar de celles organisées annuellement par le Service de Néphrologie des Cliniques Universitaires, à travers des check-up individuels périodiques, des examens médico-scolaires et professionnels, à travers des consultations pré-natales, etc.

2. Education de la population pour une meilleure connaissance du diabète et du rein, des complications du diabète dont celles du rein,  pour une plus grande compliance ou adhésion aux médicaments et au régime alimentaire nécessaires pour bien traiter ces maladies, une plus grande prise de conscience de l’importance de la régularité des consultations, pour plus d’auto-contrôle de la maladie à travers les tests réalisables à domicile concernant la glycémie (pourquoi de la protéinurie),  et de la prise de la tension artérielle, …

3. Sensibilisation des organisations de la santé pour une formation continue des professionnels de santé, pour le développement des programmes de détection et de  traitement de ces maladies

4. Sensibilisation des pouvoirs publics à voter des lois visant à mieux contrôler la pandémie du diabète.

 
Prof. Dr. Nazaire Nseka Mangani, Cliniques Universitaires de Kinshasa,

Chef de Service de Néphrologie,

Chef de Département de Médecine Interne

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