Deux ans après : procès «Chebeya», retour à la case-départ !

Hormis la République qui n’a pas interjeté appel, mais sera obligée de prendre part à ce procès fixé en appel, toutes les parties se retrouvent ce matin du mardi 19 juin devant la Haute Cour Militaire un an après l’arrêt rendu par la Cour Militaire de Kinshasa/Gombe dans l’affaire « Chebeya », du nom de l’activiste des droits de l’homme retrouvé mort le 2 juin 2010. 
Véritable épine coincée sous les pieds du régime de Kinshasa, ce crime crapuleux commis sur Floribert Chebeya, président de l’ONG la « Voix des Sans Voix », va encore occuper la «Une» des médias dans les jours à venir et s’annonce déjà riche en rebondissements.
En effet, homicide ayant retenti dans toutes les sphères, nationales et internationales, jusqu’au point d’ébranler les bouillonnants préparatifs du Cinquantenaire de notre pays en 2010, ce procès a incité jadis opposants politiques et activistes des droits humains à appeler au boycott de ce grand événement d’envergure nationale. Ceux-ci ont, à titre exemplatif, convié le Roi des Belges, Albert II, à ne pas répondre à l’invitation de Kinshasa à l’occasion de 50 ans de l’indépendance de la RDC, signe de sa désolidarisation aux violations des droits de l’homme. Heureusement que le pire a été évité de justesse et les festivités ont été célébrées sans anicroche. 
Pourtant, l’instruction de cette affaire avait commencé le jeudi 23 décembre 2010 à la Prison Centrale de Makala devant la Cour militaire de la Gombe. Outre les 5 prévenus, tous officiers de la Police nationale congolaise, dont 2 sont actuellement en détention dans ce milieu pénitentiaire(le Colonel Daniel Mukalay et Michel Mwila), la Cour avait décidé de faire défiler une bonne trentaine des renseignants au cours de 24 audiences, afin d’éclairer les zones d’ombre qui entouraient cette affaire.
 
Dans le lot, l’assistance a été abondamment édifiée par les dépositions du général Unyon, numéro 1 de la Direction des services des renseignements généraux( DGRS) ; du général Jean de Dieu Oleko, patron de la police nationale dans la Ville-province de Kinshasa ; du colonel Van Bile de la police scientifique ; du Major Nana Tshamuangana, Inspecteur adjoint et chef de département administratif au Secrétariat général de la Police ; du Commissaire principal Yav Kot, secrétaire au Secrétariat général de la Police ; et d’Olivier Kungwa, membre et agent de l’ONG la «Voix des Sans Voix» (VSV) ; du colonel Kanold Kanam, numéro 1 de la police nationale à Kisangani ; de Gomer Martell, sujet camerounais «témoin» de la présence de Chebeya à l’Inspection générale de police ; de papa Mukalay, chargé de communication à l’IG ; des experts des sociétés de télécommunications locales (Vodacom, Airtel et Tigo) ; des activistes de droits de l’homme ; de Madame Yandé, de la Division des droits de l’homme de la Monusco ; etc.  Tous sont intervenu comme renseignant au cours des audiences-fleuves allant souvent jusqu’à 7 heures ! 
Cependant, jusqu’à la fin de la phase instructive de ce procès,  alors que l’opinion tout entière réclamait à cor et à cri l’arrestation du général Numbi, premier suspect selon la partie civile, c’est plutôt son proche collaborateur, le colonel Daniel Mukalayi, ainsi que d’autres policiers qui ont été inculpés. Quant à John Numbi, aujourd’hui frappé de suspension, il a eu à comparaître comme renseignant, face à l’incompétence de la Cour militaire de le poursuivre. Toutefois, lors de cette comparution, John Numbi a indiqué qu’il n’avait jamais pris un rendez-vous quelconque avec Chebeya et était absent de son bureau le 1er juin 2010, jour présumé du passage du président de la VSV à l’Inspection générale de la Police.   
 
Il faudrait noter qu’à la suite de l’ouverture du dossier par le Procureur général de la république(PGR), une autopsie a été faite par une équipe mixte des médecins congolais et hollandais, avant son transfert auprès de l’auditeur général des FARDC. Invraisemblable que cela puisse paraitre, ceux-ci ont plutôt conclu, nonobstant les traces de violence sur le corps du défunt, à une mort provoquée par un dysfonctionnement cardiaque ! 
Par ailleurs, l’affaire qui était fixée depuis lors devant la cour militaire n’avait pas traité le cas de Bazana Fidèle, chauffeur de l’activiste, dont le corps n’a jamais été retrouvé.
Pour rappel, c’est en date du 2 juin 2010 qu’on a découvert le corps inanimé de l’activiste des droits humains, Floribert Chebeya, président de l’ONG « la Voix des Sans Voix », après un rendez-vous manqué la veille avec l’Inspecteur général de la Police nationale, le général John Numbi. Il faudrait noter qu’à la suite de cette macabre découverte, l’inspecteur provincial de la Police, le général Jean de Dieu Oleko, avait attesté la présence d’objets suspects dans le véhicule du défunt (préservatifs, cheveux de femme, produits aphrodisiaques etc.). Pour la défense, il s’agit d’un montage grossier déjà reproduit lors de la découverte d’un corps sans vie d’un cadre de l’UDPS, nommé « Chapiteau », il y a quelques années. 
 
  DES ZONES D’OMBRE
 
Pourquoi le directeur exécutif de la VSV a-t-il été soumis à la torture jusqu’à ce que mort s’ensuive ? Qui avait donné l’ordre d’actionner la machine ? Et, pour quel but ? Que dire de la déclaration d’innoncence clamée par le colonel Mukalayi ? Le général Jonh Numbi comparaitra-t-il cette fois comme prevenu devant cette juridiction compétente pour le juger ?  
Ces questions sur lesquelles la justice militaire va s’appesantir trouveront peut-etre des réponses au cours de cette session qui démarre ce matin à Kinshasa. 
Il faudrait, cependant, noter qu’à l’audience du jeudi 23 décembre 2010, les 5 prévenus ont totalement rejeté les charges d’association des malfaiteurs, enlèvement et assassinat portées contre eux. Pour le Ministère public, les policiers inculpés avaient tout simplement adopté la stratégie de dénégation systématique. 
En effet, pour l’organe de la loi, chacun d’eux a joué un rôle prépondérant dans cette conspiration car ayant travaillé ensemble depuis des lustres, à l’instar du colonel Mukalay et Michel Mwila. Ce dernier, rappelons-le, a été secrétaire particulier du colonel pendant une certaine période. 
Somme toute, malgré le scepticisme exprimé par plusieurs observateurs, la justice congolaise manifeste, à travers son comportement dans ce dossier, sa volonté de mener jusqu’à terme cette instruction. Mais, au nom de la « Tolérance zéro », mot d’ordre réitéré récemment par le président de la République, l’opinion publique estime que l’appareil judiciaire a, entre ses mains, une belle occasion de s’affranchir de sa torpeur et de prouver qu’il peut servir de gardien de la démocratie pour l’émergence d’un Etat de droit où tous sont censés être égaux devant la loi.
 
Un goût d’inachevé, 
indifférence de la classe politique 
 
Procès sortant de l’ordinaire, l’affaire « Chebeya » devrait avoir comme objectif, non seulement la condamnation et la réparation des préjudices causés, mais surtout le rétablissement de la vérité. « Concrètement, nous devons savoir qui a fait quoi dans ce complot afin que cela soit connu et ne plus jamais se répéter… » a indiqué Me Mwila Kayembe.  
Alors que des gouvernements étrangers ont proposé des aides multiformes au gouvernement congolais pour mener judicieusement l’enquête sur le double meurtre de Chebeya et Bazana, il s’observe plutôt un mutisme déconcertant de la part de la classe politique congolaise. De même, autant du côté de l’Exécutif national que celui de la classe politique, les défenseurs de droits de l’homme ont observé une indifférence quasi-totale face aux révélations ressorties de l’instruction de ce procès. « En dehors du dysfonctionnement au sein de la PNC, il a été démontré par exemple que le bataillon Simba, contrôlé exclusivement par le général Numbi existe sans un quelconque document juridique. Tout ce que nous avons appris est qu’il s’agit d’anciens éléments de la Force aérienne versés avec armes de guerre dans le panier de la police. Malheureusement, cette situation n’a pas retenu l’attention des élus qui n’ont initié aucune interpellation en vue d’une virulente protestation… », a indiqué le président de Toges Noires. 
En guise de conclusion, l’opinion nationale et internationale tient absolument à connaitre la vraie identité de l’assassin de Chebeya afin que cela serve de leçon pour la postérité. 
 
Tshieke Bukasa

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