Démocratie consensuelle, une panacée à la crise de la RDC ou défi d’une autre gouvernance ?

rdcPlus de 50 ans après l’indépendance de la République Démocratique du Congo (RDC), nombreux observateurs et citoyens de cet Etat sont unanimes pour constater que ce pays est non seulement mal parti mais il est dans l’errance. Les indices sont à cet égard légion : queue des nations pour le développement durable élaboré par le PNUD pendant les deux dernières années, climat des affaires au plus bas, gangrène de la corruption, situation sociale critique, guerres et rébellions à répétition etc. La RDC est en crise profonde que ni les optimismes béats ni les pessimismes radicaux ne sauraient honnêtement démentir. Celle-ci n’est pas spécifique au régime actuellement en place même si elle témoigne actuellement d’une acuité lancinante et projette des signaux graves d’une désintégration de l’Etat. Elle a été aussi caractéristique de tous les régimes antérieurs.

Au-delà de l’oisiveté et de l’esprit jouisseur dont le Congolais est à tort ou avec raison taxé, des réflexions sérieuses se développent pour interroger l’histoire, diagnostiquer le présent aux fins de baliser un avenir plus radieux, en intentions et en actes. Des écrits publiés depuis quelques mois par le Professeur Auguste Mampuya et relayés tout récemment par Michel Bongongo, qui stigmatisant la situation générale chaotique, interpellant la gestion publique, déplorant la guerre à l’Est, décriant le manque de cohésion nationale ; occupent ces travaux d’esprit. Ils suscitent un débat de fond sur le parcours de la RDC comme une structure organisée politiquement et surtout sur la thérapeutique à administrer.

Face à la démocratie majoritaire représentative ou parlementaire, au monopartisme de nivellement ou au présidentialisme d’usage récent, bref aux majeures formes de gouvernement expérimentées sans succès ; un autre mode d’accès et d’exercice de pouvoir est suggéré en réparation des pannes successives : la démocratie consensuelle. Cette dernière se veut globalement, un système de prise et d’exercice de pouvoir reposant sur le consensus de base, déniant toute exclusion, caractérisé par l’empêchement de la dictature de la majorité et la représentativité de toutes les couches significatives de la société.

Le professeur Michel Bongongo la propose d’ailleurs à la rescousse de la démocratie institutionnelle qui a montré ses limites. Quant à son collègue, Auguste Mampuya, qui analyse longuement la pratique courante de la démocratie majoritaire, dégage les conditions historiques et sociologiques de son fonctionnement harmonieux en Occident et en conclut que les ratages et les dysfonctionnements de ce système dans nos pays procèdent, non pas de l’incurie ou du mal incurable des leaders et dirigeants africains, mais de l’inadéquation de ce système par rapport à la structure de nos sociétés segmentées. Le Professeur MAMPUYA ajoute que la démocratie consensuelle quant à elle, conçue depuis des décennies par des penseurs, est destinée à répondre à cette inadéquation en conciliant les exigences de la démocratie électorale avec la structure sociologique africaine. C’est ainsi que la démocratie consensuelle ne laisse personne sur le bord de la route et requiert qu’il y ait une « représentation intégrale » sur la base non plus du « Winner takes all » de la démocratie compétionnelle majoritaire, mais d’une autre norme, celle du « Power sharing », partage du pouvoir entre les différentes forces politiques et les segments constitutifs de la société les plus représentatifs.

Il sied néanmoins de se demander si les formes précédentes d’organisation politique ont péché par les germes intrinsèques de leur propre destruction, l’inappropriation des mécanismes de leur application dans la concrétisation des politiques publiques choisies ou le manque de volonté des acteurs. Si le constat d’échec patent (voir la crise actuelle du pays) de ces structures politiques ; ne peut pas justifier leur abandon- ce qui traduirait un entêtement ridicule-, il n’interdit pas que d’autres stratégies soient tentées en substitution et en correction. Ainsi la question posée ci haut revêt son importance et résume la préoccupation de la présente réflexion : le caractère innovateur  et représentatif d’un courant d’idées en l’occurrence la démocratie consensuelle, suffit-il à garantir la bonne gouvernance de la cité dont les slogans à la veille de l’indépendance et tout au long des mandatures arrachées, imposées ou fraudées ont trahi les espoirs légitimes du peuple Congolais ? Ne risque-t-il pas de verser dans le fétichisme des formules de gestion bien conçues mais qui résistent mal aux contingences de leur application, leur adaptation et leur floraison ? Suffit-il de décréter la forme d’un régime politique (fut-il le plus accommodant en écrit) pour qu’il garantisse le bien être et le mieux être de sa population, principal bénéficiaire ? La RDC est-elle malade de l’absence et de l’opportunité des textes ou de l’inefficiente application de ces derniers ? Comment peut-elle, la démocratie consensuelle asseoir les repères d’une gouvernance responsable et transparente en évitant les pièges d’être travestie et de se confiner en de si beaux refrains partisans, dans un environnement où le peuple, fracturé socialement et économiquement, a fini par afficher son manque de cohésion nationale ?

Quel que soit son degré déclaré de nocivité, toute pensée exprimée mérite d’être examinée car c’est de cette analyse, que son caractère cynique sera établi ou non, aux fins de sa réparation, son enrichissement et de sa sublimation. Il serait par  ailleurs plus destructeur d’arrêter  l’élan de l’esprit au motif de sa déviance supposée non encore établie. C’est le meilleur moyen d’étouffer l’initiative, éloquente expression de la liberté et de la démocratie.

Ainsi, loin de tout mythe tendant à révéler la puissance magique de la démocratie consensuelle, il nous parait utile, dans le contexte de ce pays, d’explorer les voies de l’avènement de ce genre de démocratie présumée appropriée à travers l’intérêt historique de la démarche, les pré requis, les principes et les mesures d’application.

I. Intérêt historique

 La dynamique de la pensée relative à la démocratie consensuelle n’est pas de récente création même si les théories ad hoc ont été largement développées vers 1960. Inspirée du fonctionnement des sociétés traditionnelles africaines ethnicisées, segmentées et plurales, l’expérience s’est aussi forgée dans les sociétés à forte dispersion territoriale religieuse comme le Liban ou les autres entités occidentales, amérindiennes. Elle mérite pour la RDC, attention et demeure instructive après tant d’échecs pourtant évitables.  En dépit de l’inexistence de la relation de cause à effet entre la démocratie libérale représentative sui generis et le déficit de leadership ou la crise au pays, les cas vécus ailleurs constituent une ressemblance avec la réalité Congolaise dont la diversité tribale ou religieuse et la contestation violente des élections par exemple motivent la prise en compte de l’opinion de tous, à travers leurs strates les plus représentatives et en sus de certains préalables.

II. Pré requis

            La démocratie consensuelle ou consociative n’est pas d’application dans un désert d’opinions ni d’intérêts. Elle est à implanter dans un espace géographique, culturel, historique et politique. La démarche requiert d’assumer collectivement son passé dans un élan de responsabilité équitable non revancharde, d’identifier et de reconnaitre les couches sociétales représentatives (pas forcément majoritaires), de moduler la représentativité de celles-ci dans les institutions,  de les rendre comptables devant le peuple tout entier selon des règles clairement définies.

III. Principes

Les principes présidant à la démocratie consensuelle sont des normes universelles de la gestion de la cité par le peuple, pour le peuple et avec le peuple. Ils impliquent la séparation et le contrôle des pouvoirs ; ils consacrent la liberté, l’égalité des chances, le bénéfice des droits de tous et l’obligation des engagements du citoyen. Leur spécificité réside dans le contrat républicain auquel adhèrent tous les citoyens. Ce pacte qui n’est pas forcément la constitution, traduit la volonté commune du vivre-ensemble de la population. La matérialisation de ces principes se traduit dans la gouvernance qui assure à chaque citoyen l’accès équitable aux ressources nationales et dans la participation citoyenne à la vie nationale. A cet égard, il n’y a point de démocratie qui affame la majorité de la population quand la minorité baigne dans une opulence insolente. Une dictature assurant le bien être social lui volerait simplement la vedette. Le défaut de gouvernance incline alors à interroger tout appareillage institutionnel et les voies de sa matérialisation.

IV. Mesures d’application

Sans prétention d’exhaustivité, deux procédés -étroitement liés- de gestion politique paraissent les mieux appropriés pour accompagner l’exercice de la démocratie consensuelle : le consensus et le compromis.

Dans les décisions de politiques publiques ou les voies d’accès au pouvoir, le consensus renvoie à une meute d’opinions diverses, appelées à s’actualiser progressivement jusqu’à la satisfaction du plus grand nombre : ici le résultat atteint est acceptable et n’offusque pas la majorité puisque minimisant les contrariétés et divergences au profit des similitudes et ressemblances. C’est une solution « gagnants-gagnants ».

Quant au compromis, il résulte des pourparlers et des négociations dont le cours permet aux parties en présence de donner leurs respectives positions, d’accorder par la force des événements des concessions dosées et de réaliser un équilibre dans le résultat obtenu où la satisfaction n’est pas totale dans le chef des négociateurs. Ce manque de satisfaction appelle de balancer concessions et contreparties pour des séances futures d’échanges. C’est un deal du type « perdants-perdants ».

Si ce qui précède permet de tenter une nouvelle expérience de gestion de la chose publique en présumant la réduction des antagonismes, la minimisation des frustrations et l’apport d’un équilibre entre les acteurs de la société plurale, peut-on espérer  que les concertations nationales en cours d’assise, répondent à l’exercice de cette démocratie consensuelle ? Les contestations et l’absence des déclarés perdants aux élections de 2011 en qui une frange importante de la population se reconnait, ne prédestinent pas à la cohésion pourtant recherchée par cette rencontre politique. Les sujets escamotés des débats lors de ce forum tels la légitimité du scrutin de 2011 confortent-ils le consensus dont la règle d’or reste l’optimisation des convergences au lieu de l’acharnement sur les divergences ? Les non partants aux concertations auxquels s’ajoutent d’autres composantes de la société, ne représentent pas une quantité négligeable dont le processus de compromis aurait contraint plus à abandonner leurs revendications qu’à obtenir des contreparties.

Enfin, dès que la démocratie s’attribue les épithètes comme transparent, participatif, représentatif, consensuel ; elle est menacée d’être dénaturée et déséquilibrée. Aussi vieille que les conflits dans l’humanité, la démocratie consensuelle n’est pas une fin en soi mais un mode de gestion intermédiaire, une voie d’accès à  une démocratie pleine, moderne et stable. Elle a les atouts d’adoucissement des rivalités sans prétention de leur élimination radicale. Elle n’a pas de place dans un système de gestion manichéenne où l’alternative se dessine entre les meilleurs et les pires, dans une prétention démesurée des victoires obtenues au bout des canons, de la tricherie, ou d’un parfait vote transparent. Elle ne s’accommode pas de la loi du moindre effort dans laquelle s’enferment souvent les fanatiques du statu quo, les optimistes naïfs, les chasseurs des profits, les politiciens carriéristes, les chercheurs des dividendes, les opportunistes impénitents qui écument souvent les symposiums politiques. La RDC est malade et sa guérison passe par une implication sincère de tous les acteurs pour son redressement, un franc pacte républicain et non un ramassis des recettes pour des intérêts inavoués, cachés des détenteurs des privilèges. La gravité de ses maux impose que son train remplisse tous ses compartiments avec  toutes les structures significatives de sa société. Sans verser dans un Congo pessimisme, la répétition des erreurs d’exclusion du passé reproduira les effets jadis déplorés et des rendez vous ratés. La démocratie consensuelle n’a cure de cela, elle requiert une autre gouvernance.

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Par Emile Muadimanga Ilunga

MBA, Consultant

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