«De Lumumba à Laurent-Désiré Kabila, un demi-siècle pour un même combat »

Un livre plein des témoignages écrit par le professeur Luis LOPEZ Alvarez et qui va paraitre prochainement. Outre les témoignages d’une personne qui a connu le Héros National bien avant qu’il ne soit élu le tout Premier Ministre de la jeune république du Congo-Kinshasa, ce livre retrace les péripéties de la lutte pour l’instauration d’un Etat laïc, républicain et unitaire et de cet homme hors du commun qui a marqué l’histoire politique de ce pays situé au cœur du continent africain. L’auteur aligne aussi un parcours particulier pour avoir intégré le cercle littéraire à l’âge de seize ans et être nommé à dix-neuf ans secrétaire de l’Ateneo, la principale association culturelle de la ville de Valladolid dans la province espagnole de Léon.

            L’auteur présente un curriculum universitaire explosif pour avoir obtenu plusieurs diplômes, notamment en journalisme, en sciences politiques, en sociologie de l’Art. Il va ensuite obtenir le titre de docteur summa cum laude en Etudes latino-américaines de l’Université de Paris II-Sorbonne Nouvelle avec une thèse portant sur la Production littéraire et Identité Nationale au Venezuela. Il exerça pendant seize ans comme journaliste au Congo tantôt à Brazzaville et à Paris, fut quelque temps fonctionnaire à l’Unesco avant d’entreprendre une carrière de professeur dans diverses universités en Amérique latine et en Espagne son pays natal.

            Le 2 février 2012, un débat sur ce livre avait été organisé à Washington. Un témoignage de marque, celui de Paul KABONGO, ambassadeur honoraire, gouverneur honoraire, ancien chef des services de sécurité sous L.D. KABILA. Cet homme fut le fondateur et président provincial du Mouvement de la Jeunesse MNC à Luluabourg. Il va demeurer fidèle compagnon de L.D. KABILA tout au long du maquis dans les montagnes de Fizi-Baraka, en Tanzanie, durant l’épopée heureuse de l’AFDL jusqu’à l’assassinat du tombeur de J.D. MOBUTU le 16 janvier 2001. Il demeure donc un témoin encore vivant du combat politique qu’ont mené ces deux hommes, notamment P.E. LUMUMBA et L.D. KABILA.    

F.M.

De Patrice Lumumba à Laurent Kabila, un demi-siècle pour un même combat

            Au cours de la Seconde Guerre Mondiale, après l’occupation allemande en France, le gouvernement formé par De Gaulle en exil à Londres, utilisa les antennes de la BBC pour émettre, chaque nuit, ses messages dans les célèbres émissions intitulées «les Français parlent aux français «, facilement captées dans toute la France métropolitaine. Peu de temps après, fait moins connu, les anglais installèrent à Brazzaville, capitale des territoires de l’Afrique Equatoriale française, fidèles au gouvernement de Londres, une station émettrice pour compléter l’action, mais cette fois dans l’hémisphère sud et sur les terres françaises. A la fin de la guerre, Radio Brazzaville a continué à retransmettre jour et nuit ses émissions en français, anglais, portugais et espagnol.

            Lorsque je suis arrivé ou Congo pour la première fois, en I957, je venais de traverser sept années difficiles après avoir quitté l’Espagne, à l’âge de vingt ans, Sept années pendant lesquelles, j’ai d’abord survécu grâce à de petits travaux en tout genre. Puis ma situation s’est stabilisée en entrant à la rédaction des émissions en langue espagnole de la Radiodiffusion Télévision française. Les horaires nocturnes pendant lesquels je travaillais me permettaient de poursuivre mes études de journalisme à l’Ecole Supérieure de Journalisme, ainsi que mes études de Sciences Politiques à I ‘Institut d’Etudes Politiques de l’Université de Paris. Après avoir terminé avec succès mes études et m’étant marié entretemps, je m’apprêtais à commencer  une nouvelle étape de ma vie, pour atteindre l’objectif qui m’avait motivé au cours de ces années émigrer en Amérique Latine.

            C’est alors que j’ai appris, à Paris, qu’une place de journaliste en langue espagnole était disponible à la radio de Brazzaville. J’ai donc cherché des informations sur l’Afrique Equatoriale française. J’ai découvert que Brazzaville n’était autre que la capitale du territoire du Moyen-Congo… Le mot Congo a fait résonner en mal les échos d’un lointain tam-tam qui m’a attiré au point de différer mon départ en Amérique Latine. D’autant plus, lorsque j’ai appris que les conditions matérielles du poste vacant étaient extrêmement tentantes, selon le schéma dont jouissaient les fonctionnaires français qui travaillaient en Afrique : double salaire et contrats de trente mois, dont deux de vacances sur place et six de vacances payées en Europe. Je ne pouvais imaginer alors où allait me conduire cette décision.

Dans mon précédent livre de témoignage, Lumumba ou l’Afrique frustrée, j’ai eu l’occasion de consigner comment mon engagement total vis-à-vis du Congo et son processus d’émancipation s’est effectué progressivement. Fasciné par la nature du pays que j’ai exploré en navigant deux semaines sur ses rivières, et impressionné par l’identité culturelle très marquée de ses habitants, est né en moi l’engagement vis-vis de son développement culturel, engagement qui m’a conduit à fonder l’institut d’Etudes Congolaises. La répression, sans distinction, des premières révoltes indigènes de janvier 1959, à Léopoldville, a fait des centaines de morts et la fuite de centaines de Congolais sous l’administration belge, traversent la rivière pour se réfugier è Brazzaville, m’a amené à créer un comité de solidarité congolais. Les luttes tribales fratricides qui ont éclaté un mois après à Brazzaville m’ont poussé à réunir les éléments des différentes ethnies pour constituer un comité protégé internationalement par la Ligue Internationale contre le Racisme et l’Antisémitisme. Le manque de formation de cadres moyens politiques ou syndicaux à la veille des indépendances, m’a conduit à laisser à disposition des leaders religieux, politiques ou syndicaux – tels que Diagienda de l’Église Kimbanguiste; Barthelemy Boganda, premier Président de la République Centrafricaine ; Kasavubu,  Président de l’Abako, ou Patrice Lumumba, Président du Mouvement National Congolais, l’Institut d’Éludes Congolais pour y organiser des cours de formation accélérée. Mon amitié avec Patrice Lumumba, qui fut invité, à ma demande, au séminaire d’Ibadan et notre relation constante dans les mois qui suivirent des deux côtés de la rivière Congo, m’ont amené, lors de son incarcération, en novembre l959, à lui choisir un avocat -qui serait en définitive Maître Auburtin, futur Maire de Paris- et m’ont conduit à participer à la table ronde de Bruxelles avant et après l’arrivée de Patrice Lumumba …. Ces faits ont été amplement traités dans mon livre Lumumba ou l’Afrique frustrée publié en I964 à Paris.

Mon deuxième livre, en cours de préparation, recueillera mon témoignage sur les faits auxquels j’ai pris part après la mort de Lumumba.

            Je considère qu’il est de mon devoir de consigner, pour l’histoire future du Congo, des événements peu connus ou méconnus jusqu’alors, dont certains seront révélés aujourd’hui même.

            Patrice Lumumba fut assassiné le 16 janvier 1961. Quatre mois après -au matin du 10 mai de cette même année- la police de I’Abbé Fulbert Youlou, Président de la République du Congo Brazzaville est venue me chercher. Ils m’ont conduit devant un commissaire qui m’a communiqué mon expulsion du pays. Alors que j’insistais pour savoir qui avait pris une telle décision et pour quelle raison, il affirma qu’il s’agissait du Président lui-même et alors que je lui émettais mes doutes à ce sujet, il me tendit le document où il était consigné que « La présence du citoyen espagnol Luis Lôpez Àlvarez sur le territoire de la République du Congo pourrait être de nature à perturber l’ordre public ». Alors que je lui demandais de me préciser dans quelle mesure je mettais en danger l’ordre public, le commissaire s’exclama, en levant la voix « Vous ne savez donc pas lire ? Ce qui est dit ici est qu’il pourrait, oui, qu’il pourrait constituer un danger… « Face à un raisonnement si convaincant, je me suis tu, en me résignant à obtenir que mon épouse soit prévenue pour qu’elle vienne me dire au revoir à l’aéroport. Elle se trouvait, à ce moment-là l’Institut. En plus de l‘injustice commise envers moi. J’étais affligé par le fait d’être arraché brutalement aux miens, de l‘Institut comptant plus de cent cinquante élèves adultes et, en particulier, des Congolais du Congo Belge que j’étais parvenu à aider en cachette, en attendant qu’ils puissent se réfugier dans d’autres pays… Cependant, le commissaire qui a exécuté mon expulsion m’a peut-être sauvé la vie. En effet : en atterrissant à Nice, nous avons appris que l’avion du vol précédent s’était écrasé quelques heures avant dans le désert sud du Tchad et qu’il n’y avait aucun survivant. ..

A mon arrivée en France, j’ai vécu plus d’un an, terriblement traumatisé en revivant le drame du Congo, J’avais peur de vivre, tôt ou tard, le sort de mes autres compagnons de lutte qui apparaissaient couverts de sang dans mes rêves. Cette situation a duré plus d’un an, pendant lequel j’ai reçu des témoignages de solidarité et de sympathie de la part de deux professeurs africanistes fronçais, Georges Balandier et Pierre Alexandre, ainsi que de l’intellectuel sénégalais Thomas Diop de « Présence Africaine », ou bien encore du père Merlo, un religieux dominicain qui dirigeait un centre catholique d’assistance aux africains de Paris.

            Un an après mon retour à Paris, j’ai commencé à rédiger mon livre de témoignage, Lumumba ou  ‘Afrique frustrée. Au fur et à mesure que j’avançais dans sa rédaction, je me sentais libéré du traumatisme souffert avec la crise du Congo. A ce renouveau progressif est venu s’ajouter, pendant l’été 1963,

L’élan fourni par les évènements qui se sont déroulés pendant les trois jours de révolte populaire à Brazzaville qui finirent par renverser le pouvoir de l’Abbé Fulbert Youlou, en l’obligeant à s’exiler.

            Les médias occidentaux ne pouvaient comprendre ce qui s’était passé. Comment était-ce possible que cet abbé pittoresque,  réputé pour ses aventures galantes et qui faisait confectionner ses soutanes par Dior pouvait avoir déclenché, du jour ou lendemain la fureur d’un peuple qui l’accusait de violations et de crimes en tout genre ? Cherchant une explication, Philippe Decroene, responsable des affaires africaines au journal « Le Monde », m’ouvra les pages du journal pour publier, le l6 août 1963, un article qui fut immédiatement reproduit par la presse internationale.  Alphonse Massamba-Debat Succéda  Youlou, il était jusqu’alors Président de l’Assemblée Nationale et membre de l’Association, sans but lucratif, de l’Institut d’études Congolaises qui s’était soulevé fermement contre mon expulsion.

            La publication à  Paris, en décembre 1964, de mon livre Lumumba ou l’Afrique frustrée, ayant eu beaucoup d’écho dans la presse européenne et africaine, me situa au point d’intersection des Congolais en exige. A cette époque-là, des Congolais comme Daniel Nkenkani, qui avait été mon élève à Brazzaville, M’wuendy, représentant de I’Église Kimbanguiste, Nestor Okito, fils du Président du Sénat, assassiné en même temps que Lumumba, entre autres, avaient fréquenté mon domicile à Paris.

            En janvier 1965, l’association des étudiants congolais en Belgique m’invite à donner une conférence au « Centre Belgo-africain » de Bruxelles, suivie d’une autre conférence dans un local de l’Université de Louvain. Cette dernière s’est déroulée en présence de la police, suite aux menaces proférées par des groupuscules d’extrême droite.

            Quelques semaines plus tard, Daniel Nkenkani me réclamait à Varsovie, où il avait commencé ses études d’ingénieur. De la même manière que j’avais satisfait la demande des étudiants congolais en Belgique, je devais accepter de rencontrer les étudiants congolais  bénéficiant d’une bourse dans les universités de l’Est de l’Europe.

Mon intervention à Bruxelles et Louvain se résumait à deux conférences suivies de longs dialogues avec les étudiants. A Prague, cependant, l’évènement fut organisé sous la forme d’un séminaire de trois jours.

La réunion, ainsi que l’hébergement des participants, eut lieu du 26 au 28 avril de cette même année, au siège de l’Union des Étudiants Tchécoslovaques, avec une trentaine de participants qui représentaient les associations d’étudiants congolais bénéficiant d’une bourse dans les universités des pays socialistes, parmi lequel se trouvait Daniel Nkenkani. L’africaniste belge Jacques Ceulemans, directeur du magazine et des éditions «Remarques Congolaises », s’est également joint à la réunion. J’étais arrivé la veille, par la route, accompagné de mon épouse, une fille et de Pierre Mwel, étudiant congolais à Paris.

            Le vrai organisateur et directeur de l’événement était Etienne Mbaya, futur ministre du gouvernement de Laurent Kabila, en qualité de représentant dans les pays socialistes du Comité National de Libération (C.N.L.), présidé par Cristophe Gbenye, assumant la coordination de certains responsables des principales guérilla ayant surgi après l’assassinat de Lumumba, tels que Gaston ou Laurent Kabila.

            Après une expérience de gouvernement fugace, du mois d’août au mois d’octobre 1964, depuis la ville de Stanleyville, lors de la perte du pouvoir, ils avaient dû se réfugier à l’intérieur du pays pour passer ensuite au Soudan, en Tanzanie ou en Egypte.

            D’emblée, Etienne Mbaya me transmit un message de Pierre Gbenye, me demandant de profiter de notre rencontre pour réfléchir au sujet des mesures permettant de consolider le développement politique et institutionnel du CNL, et d’élaborer également quelques lignes programmatiques pour l’avenir. Etienne Mbaya ajouta que Gbenye lui ait déclaré : « Dit à Lopez, que les accords auxquels ils parviendront à Prague, ce sera les siens ».

Leave a Reply