Congo-Zaïre : l’empire du crime permanent : USA-URSS, difficile équilibrisme du Conseil de sécurité

urss_usaAprès avoir momentanément marqué une parenthèse dans l’affaire de l’assassinat de Lumumba, en ouvrant ses colonnes à d’autres dossiers ficelés il y a plus de 20 ans par la «Commission des crimes et assassinats» de la CNS (Conférence Nationale Souveraine), Le Phare revient à la charge. Fidèle à sa ligne de conduite fondée sur la lecture  correcte et sans complaisance de l’histoire nationale, le quotidien de l’avenue Lukusa laisse parler les documents. Dans le témoignage sous examen émanant du chef d’Antenne de la CIA en 1960 à Léopoldville (Kinshasa), la thèse du complot international ourdi contre Patrice Emery Lumumba est évidente. La volonté de grandes puissances d’empêcher le jeune Etat congolais de se contruire en vue de faire le bonheur de ses filles et fils ne fait l’ombre d’aucun doute. Le décor de 1960, avec des Congolais incapables de gérer leurs ambitions politiques et agissant sous la dictée de leurs parrains des blocs Ouest et Est, fait penser à celui du Congo du 3ème millénaire, prisonnier des mêmes maîtres.

L’histoire semble se répéter 50 ans après, avec des troupes onusiennes qui dépassent la barre de 20.000 hommes mais qui peinent à protéger les civils et à rétablir une paix durable dans les zones troublées de l’Est. Pendant que les malentendus se multiplient entre Congolais quant à la vision de l’avenir du pays, les mouvements rebelles et groupes armés soutenus par des pays voisins créent et recréent des «Républiquettes» qui plantent le décor de la balkanisation. Le passé ne semble pas instruire les Congolais, visiblement décidés à ne pas baliser la voie de la réconciliation nationale. Comment réaliser la «cohésion nationale» dans un contexte où les uns revendiquent la direction unilatérale des affaires publiques au nom de leur triomphal électoral et les autres continuent à leur contester la légitimité institutionnelle ? Est-il possible de s’entendre quand certains autres, fatigués de ne pas être écoutés, ont choisi le langage des armes ? Comme en 1960, le démon de la division a repris son travail de sape au sein de la maison «Congo», pour un nouveau feuilleton de marche à reculons sur tous les plans.

4. Fait appel aux gouvernements de tous les Etats membres pour qu’ils versent d’urgence des contributions bénévoles à un fonds des Nations pour le Congo, qui sera utilisé sous le contrôle de l’organisation des Nations Unies et en consultation avec le Gouvernement central du Congo, afin de fournir toute l’assistance possible pour atteindre l’objectif mentionné dans le préambule de la présente résolution ;

5. Prie,

a) tous les Etas de s’abstenir de toute action qui pourrait tendre à empêcher le rétablissement de l’ordre public et de l’exercice de son autorité par le Gouvernement de la République du Congo, et aussi de s’abstenir de toute action qui pourrait saper l’unité, l’intégrité territoriale et l’indépendance politique de la République du Congo.

b) tous les Etats Membres conformément aux articles 25 et 49 de la Charte, d’accepter et d’exécuter les décisions du Conseil de sécurité et de s’offrir mutuellement assistance dans l’exécution des mesures décidées par le Conseil de sécurité.

6. invite, sans préjudice des droits souverains de la République du Congo, tous les Etats à s’abstenir de fournir, directement ou indirectement, des armes ou autres matériels de guerre, du personnel militaire  ni aucune autre assistance à des fins militaires au Congo pendant la durée de l’assistance militaire accordée à titre temporaire par l’intermédiaire des Nations Unies, sauf général, pour atteindre les objectifs de la présente résolution et des résolutions adoptées par le Conseil de sécurité les 14 et 22 juillet et le 9 août 1960 ».

         L’ensemble du projet fut adopté par 70 voix contre 11 abstentions (Albanie, Biolorussie, Bulgarie, France, Hongrie, Pologne, Roumanie, Tchécoslovaquie, Ukraine, Union sud-Africaine, URSS), après que le représentant de l’URSS eut retiré son propre projet de résolution visant à condamner une fois de plus «l’agression belge» et surtout dirigée essentiellement contre le secrétaire général et la politique suivie jusqu’alors au Congo par ce dernier. Le projet était ainsi rédigé :

L’Assemble générale

Reconnaissant La nécessité d’assurer l’indépendance politique et l’intégrité territoriale de la République du Congo et sa protection contre l’agression impérialiste ;

1° Condamne l’agression armée de la Belgique contre la République du Congo, commise avec le soutien de ses alliés de l’Otan, et prie instamment le Gouvernement de Belgique et ses alliés militaires de retirer complètement et sans délai leurs troupes et personnels militaires de tout le territoire du Congo, quel que soit le déguisement ou le prétexte sous lequel ils peuvent y avoir été installés ;

2° Prend note avec satisfaction des résolutions du Conseil de sécurité des 14 et 22 juillet et du 9 août 1960, dont le but est de mettre fin à l’agression de la Belgique contre la République du Congo et d’assurer l’intégrité territoriale et l’indépendance de la République du Congo ;

3° Constate que l’échec du secrétaire général et du Commandement militaire des Nations Unies dans l’application des clauses principales de ces résolutions, notamment celles concernant la non immixtion dans les affaires intérieures du Congo et de la garantie de l’intégrité territoriale et de l’indépendance politique de la République du Congo, a mené à la désorganisation de l’économie, à l’aggravation de la situation politique dans le pays et à la suppression du gouvernement légitime et du Parlement ;

4° Lance un appel à tous les Etats pour qu’ils s’abstiennent de toute action pouvant porter préjudice à l’intégrité territoriale et à l’indépendance politique de la République du Congo ».

Dans un esprit de « coopération » dont se félicita d’ailleurs le représentant de Ceylan, le délégué soviétique avait proposé en outre une série d’amendements au projet de résolution des dix-sept, sur lequel il n’insista pas d’ailleurs, comme sur son projet de résolution, pour que l’Assemblée passât à un vote. Sans condamner l’action passé et présente du secrétaire général, ces amendements visaient, comme ceux présentés déjà devant le Conseil de sécurité au projet cingalo-tunisien, qui avait d’ailleurs motivé l’usage du veto par l’Union soviétique, à défendre la conception déjà soutenue par l’Union soviétique qui visait à faire accorder au « gouvernement central légitime » par l’ONU toute l’aide dont celui-là pouvait avoir besoin.

B. Les thèmes abordés et la discorde USA-URSS au sujet de l’attitude de l’ONU

         Le désir de maintenir le Congo en dehors du champ de la guerre froide avait été dès le début de l’internationalisation de l’affaire la préoccupation majeure du secrétaire général. Cependant, au cours des dernières semaines, le modus vivendi établi entre les deux grandes puissances sous ce rapport avait une tendance de plus en plus marquée à se rompre ; on se souvient, entre autres, de l’aide matérielle qu’avait apportée l’Union soviétique à Lumumba, qui visait à favoriser celui-ci dans la lutte qu’il menait depuis le mois de juillet contre les gouvernements sécessionnistes du Katanga et du Kasaï, et beaucoup plus récemment dans la lutte ouverte qui l’opposait désormais à Kasa-vubu, président de la République. De son côté, Dag Hammarskjöld, refusant, en vertu du principe de non-ingérence dans les affaires internes de la jeune République, d’intervenir activement plutôt en faveur des uns que des autres, venait de faire l’objet des attaques virulentes du gouvernement soviétique qui aurait voulu voir l’ONUC agir en faveur du gouvernement qu’elle considérait comme seul légitime, à savoir celui de Patrice Lumumba. Devant le refus clairement manifesté de Dag Hammarskjöld d’utiliser ses forces pour aider le premier ministre révoqué, la crise venait d’atteindre son point culminant à l’ONU ; pour la première fois depuis le début des opérations, l’Union soviétique avait fait usage de son droit de veto au Conseil de sécurité, manifestant par là qu’elle n’était plus d’accord avec la teneur des résolutions, pourtant de compromis, adoptées par le Conseil de sécurité.

         Nous avons vu que la résolution finalement adoptée le 20 septembre, par l’Assemblée générale, siégeant en session extraordinaire d’urgence, œuvre des dix-sept, avait entendu manifester sa confiance dans l’œuvre accomplie et en cours par le secrétaire général, en adoptant les dispositions développées par celui-ci dans son quatrième rapport. Ces dispositions toutes nouvelles visaient essentiellement à renforcer la neutralisation du Congo en empêchant que des puissances, quelles qu’elles soient (mais cette mesure visait spécialement l’Union soviétique), apportent une assistance financière, technique et militaire, en dehors du canal de l’ONU qui depuis le 14 juillet, apportait une aide internationale. La « centralisation » de toute assistance au profit des Nations Unies n’atteignait plus son but, si en outre une quelconque puissance, surtout si elle faisait partie des membres permanents du Conseil de sécurité, et à ce titre, ne participait à la composition de l’ONUC (selon les principes dégagés par le secrétaire général en 1958 dans son rapport sur la création et le fonctionnement de la Force d’urgence, réservait de son côté à la République congolaise une aide purement bilatérale, qu’elle n’aurait pas pu fondre, en vertu de la pratique des Nations Unies, en une aide multilatérale, œuvre de l’organisation internationale. L’assistance technique et militaire, émanant d’un ou de plusieurs Etats déterminés, visait à annihiler l’effort de neutralisation accompli par le secrétaire général, en rompant avec le principe de non ingérence formellement exprimé par l’article 2 et 7 de la Charte. A ce titre, et pour éviter que la tentative de neutralisation n’aboutît à un échec à cause des initiatives individuelles d’une puissance déterminée, il était nécessaire de renforcer les moyens de l’Organisation en limitant les prérogatives des Etats : la résolution du 20 septembre œuvra en ce sens faisant appel « à tous les Congolais à l’intérieur de la République du Congo pour qu’ils recherchent une solution rapide, par des moyens pacifiques, à tous leurs conflits internes en vue de l’unité et de l’intégrité du Congo, avec l’aide, en tant que de besoin, de représentants d’Asie et d’Afrique nommés par le Comité consultatif pour le Congo, en consultation avec le secrétaire déjà une ébauche du plan que M. U’Thant  proposera en août 1962 pour arriver à une solution d’ensemble du problème congolais : le principe de non-ingérence de la part de l’ONU s’effaçait là devant le désir d’annihiler la non ingérence d’un ou de plusieurs Etats déterminés, afin de sauvegarder la souveraineté du Congo.

         D’ailleurs le paragraphe 5 du dispositif de la résolution du 20 septembre priait tous les Etats de s’abstenir de toute action contraire au rétablissement de l’ordre public et de l’intégrité territoriale du Congo. En outre, et ces deux mesures y étaient liées, toute assistance militaire et financière ne pouvait être canalisée qu’à travers l’Organisation, à l’exclusion de toute initiative individuelle d’un Etat déterminé ; pour ce faire, la résolution adoptait le principe d’un Fonds des Nations Unies pour le Congo qui servirait à collecter les contributions bénévoles des Etats membres : de même, invitait-elle les Etats à « s’abstenir de fournir, directement ou indirectement, des armes ou autres matériels de guerre, du personnel militaire, ni aucune autre assistance à des fins militaires au Congo pendant la durée de l’assistance militaire accordée à titre temporaire par l’intermédiaire des Nations Unies, sauf si les Nations Unies le demandaient… ». Autrement dit, le renforcement des mesures à la disposition de l’Organisation internationale visait là encore à ne pas voir compromettre l’œuvre de neutralisation déjà accomplie au Congo par Dag Hammarskjöld. Ce dernier se voyait directement mis en cause par les démocraties populaires : le principe de non-intervention qu’il n’avait cessé de prôner depuis le mois de juillet correspondait dans l’esprit des gouvernements du bloc de l’Est à un désir, à peine dissimulé, de favoriser la « congolisation » de l’immense territoire sur lequel l’Onu essayait d’accomplir sa lourde tâche de rétablissement de la paix. En somme, en vertu du principe de non-intervention, que l’ONUC, selon l’Union soviétique visait, positivement, à encourager les adversaires de Lumumba. La non-intervention s’annihilait elle-même, par un de ces paradoxes dont les Russes étaient friands.

         Cette pratique de la non-intervention, Dag Hammarskjöld devait la justifier le 17 août 1961, quelques semaines avant sa mort, dans son « Introduction au rapport annuel du secrétaire général sur l’activité de l’Organisation des Nations Unies (16 juin 1960-15 juin 1961) », véritable testament spirituel en même temps que politique, où il mit en relief les différentes conception concernant l’Organisation des nations Unies, son caractère, ses pouvoirs et sa structure, et les raisons de l’évolution qu’il avait contribué à faire suivre à l’Organisation. Traitant à la fin de son rapport, qui dans sa partie démonstrative, s’apparaitrait à un véritable plaidoyer, de l’affaire du Congo, il justifiera la pratique qu’il avait poursuivie en 1960, ayant toujours refusé d’appuyer telle ou telle faction dans le pays déchiré, en jetant le poids de l’Onu dans la balance : « … Pendant toute la première année de sa mission au Congo et jusqu’au moment où le Parlement s’est de nouveau réuni et a investi un nouveau gouvernement national, (l’Onu) a refusé de permettre – ce que beaucoup auraient peut-être souhaité- que le poids de ses ressources fût jeté dans la balance au profit de telle ou telle faction, de manière à ne préjuger en rien un choix qu’il appartenait aux seuls Congolais de faire. L’organisation a dû aussi suivre une ligne d’action qui, sauvegardant le libre choix de la population, impliquait une résistance à tous les efforts faits de l’extérieur pour influencer l’issue des événements. Ce faisant, l’Organisation s’est trouvée placée dans une situation où ceux qui, à l’intérieur du pays, se sentaient déçus de ne pas être appuyés par l’Organisation, en venait à croire que d’autres étaient dans une position plus favorisée et, partant, accusaient l’Organisation de partialité, et où, en outre, les éléments de l’extérieur qui essayaient de prendre ou de conserver pied dans le pays portaient des accusations analogues lorsqu’ils rencontraient un obstacle à l’Onu ».

         En tout cas Dag Hammarskjöld s’était vu, au cours de la session extraordinaire d’urgence de l’Assemblée générale de septembre 1960,  mettre sur la sellette, et les délégations soviétique et américaine s’affrontèrent à son propos, l’une défendant les mesures préconisées par le secrétaire général (et finalement entérinés par l’Assemblée), l’autre en rejetant le bien-fondé et en accusant le secrétaire général de collusion avec les « puissances impérialistes ».

         Il n’est pas non plus sans intérêt de remarquer que sur un point déterminait, les « bons offices » de représentants afro-asiatiques pour arriver à clarifier la situation politique au Congo, la France émit de sérieuses objections.

1°. Le problème de l’assistance militaire unilatérale : «intervention subversive».

         On sait dans quelles circonstances l’URSS avait fourni à Lumumba du personnel et du matériel, à titre d’« assistance technique » ; dans le même temps, la Belgique avait débarqué à Elisabethville du matériel de guerre. Le secrétaire général avait vigoureusement protesté contre ces actions entreprises en dehors du canal de l’ONU.

         La question de savoir si un gouvernement pouvait offrir une aide militaire unilatérale au gouvernement central de la République du Congo fut certainement la question la plus controversée qui fit l’objet du paragraphe 6 du dispositif de la résolution du 20 septembre de l’Assemblée générale, laquelle prit nettement parti contre une telle assistance en dehors de l’Organisation des Nations Unies. La position de l’Assemblée générale se trouva réglée dans les termes suivants :

« 6. Invite, sans préjudice des droits souverains de la République du Congo, tous les Etats à s’abstenir de fournir, directement ou indirectement, des armes ou autres matériels de guerre, du personnel militaire ni aucune autre assistance à des fins militaires au Congo pendant la durée de l’assistance militaire accordée à titre temporaire par l’intermédiaire des Nations Unies, sauf si les Nations Unies le demandent, par l’intermédiaire du secrétaire général, pour atteindre les objectifs de la présente résolution et des résolutions adoptées par le Conseil de sécurité les 14 et 22 juillet et le 9 août 1960 ».

A propos de cette disposition, l’Union soviétique et les Etats Unis s’affrontèrent, maintenant d’ailleurs les positions qu’ils avaient déjà adoptées devant le Conseil de sécurité : M. James J. Wordsworth (Etats-Unis) soulignait que son pays n’avait envoyé ni personnel, ni matériel d’aucune sorte au Congo, si ce n’est à la demande des nations Unies. Par contraste, l’Union soviétique avait adressé un nombre considérable de « techniciens », de camions et d’avions. Mais l’Union soviétique soutint que ce personnel et ce matériel avaient été envoyés pour aider le gouvernement central qui était engagé dans une lutte contre une rébellion inspirée et soutenue par des forces militaires étrangères (Belgique).

         Certes le droit international n’interdit pas un Etat d’envoyer des troupes et du matériel militaire pour aider un gouvernement reconnu quand ce dernier l’a invité à le faire, ou y a consenti, une telle assistance étant un moyen de légitime défense. Cependant l’assistance n’est certainement plus légale quand l’aide, fournie sur invitation, constitue en fait une ingérence dans les affaires politiques de l’Etat qui a requis l’assistance en cause. Car ici l’article 2 de la Charte interdit dans son paragraphe 4 l’usage de la force armée contre l’indépendance politique d’un Etat. Dans ce contexte, le concept d’« indépendance politique » signifie que chaque Etat a toute latitude pour régler lui-même les différends politiques qui surviennent à l’intérieur de son territoire, sans l’assistance ou l’intervention des puissances étrangères. Or la justification juridique de l’envoi de troupes au Liban par les Etats-Unis, en Jordanie par le Royaume-Uni, en 1958, tient à la considération que ces deux pays du Moyen-Orient avaient été l’objet d’une agression étrangère; à ce titre, la situation ne se présentait plus comme une matière purement interne : un Etat tiers pouvait donc légitimement prêter assistance à I’Etat agressé, à la requête de ce dernier.

         L’URSS justifiait son intervention, de manière similaire, en avançant que le gouvernement central se trouvait en lutte contre une rébellion qui était inspirée et soutenue par la Belgique. Or il faut remarquer que cette analyse était loin de recueillir I ‘assentiment de la majorité des membres de l’ONU, et ceci depuis le début de l’affaire congolaise. Et surtout, dans le contexte des relations internationales entre I’URSS et les États-Unis en cette période de I’année 1960, I’effort de neutralisation entrepris pour isoler le Congo du champ de la guerre froide risquait d’être annihilé si I’une des deux puissances en présence intervenait unilatéralement en dehors de I’Organisation des Nations-Unies. Tout effort de Dag Hammarskjöld visait justement, depuis le mois de juillet, à éviter que les deux Grands ne réalisent une ingérence dans les affaires intérieures de la République du Congo ; I’ONU, à ce titre, avait été lancée dans la plus grande aventure qu’elle ait eu à affronter depuis sa création en 1945. Admettre la concurrence d’États déterminés, surtout s’il s’agissait de grandes puissances, avec les Nations Unies, c’était manifester l’impuissance d’une Organisation, qui depuis 1956 visait, par sa présence effective sur les lieux « brûlants » de la terre, à éteindre les foyers de discorde qui risquaient de mettre en danger la sécurité et la paix internationales. Et I’on peut admettre que la présence même pacifique, début septembre, de matériel et de techniciens soviétiques pouvait constituer une forme de « subversive intervention », telle que la conçoit le Pr Quincy Wright : celui-ci distingue nettement, dans un article paru en 1960, l’agression de la « subversive intervention ».

         Toutes les deux portent atteinte à la souveraineté territoriale d’un État : mais la « subversive intervention » se distinguerait de I’agression par I’absence de force armée. Même si I’on estime cette distinction trop brutale, voire même inexacte en partie, on peut cependant admettre le distinguo proposé par M. Wright en estimant que la « subversive intervention » se différencierait de l’agression par le fait que la première est insuffisante en intensité pour se résoudre dans la seconde. En somme, c’est une différence de degré qui permettrait de distinguer les deux notions. La présence « civile » de l’URSS pouvait fort bien correspondre à un type de « subversive intervention ». A ce titre, un tel mode d’action ne pouvait et ne devait qu’être enrayé par l’organisation internationale. Ce n’est plus seulement I’effort de neutralisation de sa part qui risquait d’être anéanti par une telle présence, mais même la justification de son action qui visait à répondre à un cas déterminé et particulier de « subversive intervention ».

2°) L’ «assistance» de la Commission de conciliation

Le point 3  du dispositif de la résolution adoptée par l’Assemblée générale le 20 septembre 1960 porte : «  3. Fait appel à tous les Congolais à I ‘intérieur de la République du Congo pour qu’ils recherchent une solution rapide, par des moyens pacifiques, à tous leurs conflits internes en vue de l’unité et de l’intégrité du Congo, en consultation avec le secrétaire général, aux fins de conciliation ». Ces représentants devaient former le 24 novembre la Commission de conciliation, émanation du Comité consultatif pour le Congo.

         Dans son quatrième rapport au Conseil de sécurité, le secrétaire général avait souligné l’étroite correspondance existant entre le règlement des conflits politiques internes au Congo et l’utilisation effective de l’assistance des Nations Unies au Congo de 1960 à 1963, que les efforts des Nations Unies seraient vains si le gouvernement de l’Etat congolais n’était pas en mesure de répondre à sa mission, par suite de rivalités et de conflits intestins. M. Raymond Aron a excellemment typé la situation quand il écrit : « En fonction de la Charte, les Nations Unies ne devaient pas s’ingérer dans les affaires intérieures d’un pays dont la souveraineté venait d’être reconnue. Elles avaient pour mission d’assurer la sécurité des personnes et de permettre le retrait des troupes belges. Mais cet ensemble de données était évidemment contradictoire. Si le gouvernement du Congo était incapable d’assurer la sécurité des personnes, il était indigne de la reconnaissance internationale qui lui avait été accordée à la légère. Si les Nations Unies avaient pour devoir de maintenir l’ordre public, elles étaient amenées inévitablement à intervenir dans « les affaires intérieures du pays ».

Pour atténuer la dernière constatation de M. Aron, on peut remarquer que la proposition faite aux Congolais de parvenir à un règlement interne avec I’aide « en tant que de besoin » de représentants d’Asie et d’Afrique nommés par le Comité consultatif pour le Congo ne constituait certes pas une manifestation d’ingérence des Nations Unies dans un domaine faisant partie de la « compétence réservée » de l’État congolais. L’assistance aux lins de conciliation, encore qu’elle dût se manifester avec plus d’éclat ultérieurement, en 1962, avec le Plan de M. U’Thant, ne liait en aucune façon les congolais : ceux-ci étaient libres d’accepter ou de refuser I’offre de conciliation qui leur était faite.

         Dès lors on comprend difficilement (mais on le comprend mieux si I’on sait qu’à cette époque la France avait le désir d’interdire à I’ONU à émettre le moindre jugement sur I’affaire d’Algérie qu’elle considérait comme « domaine réservé »), les réserves formulées par le représentant de la France, M. Armand Bérard, qui douta que I’effort de conciliation devant être éventuellement réalisé par les représentants afro-asiatiques ne puisse pas être considéré par certains Congolais comme une « ingérence externe » qui « pourrait jeter le doute sur le caractère national et spontané » du gouvernement dont I’autorité aurait été ainsi établie (t). La conception statique qu’avait la France à ce sujet, relativement au rôle de I’ONU, qui doit et ne peut être qu’un rôle en extension, pour la sauvegarde de la paix mondiale, ressort suffisamment de l’énoncé de sa proposition selon laquelle «  les Nations unies doivent dans cette affaire avoir soin de calculer leur action en fonction de l’évolution des événements, et se préoccuper de réaliser d’abord la tâche qu’elles ont assumée, sans se précipiter vers des décisions nouvelles ».

         Une autre observation faite par la France, relativement à l’ « assistance » proposée avait trait à la nationalité des représentants qui devaient servir à la conciliation congolaise : ceux-ci, énonce la résolution du 20 septembre, « devaient être afro-asiatiques. A ce titre, M. Armand Berard fit observer que, ce faisant, l’Assemblée s’était départie de la règle de I ‘universalité normalement suivie aux Nations Unies. Or il semble bien, et c’est ce que firent remarquer la plupart des représentants des Etats, qu’ici, comme ailleurs, la règne de I’univeisalité devait se concilier avec le souci de contribuer à résoudre le conflit du Congo en liaison avec l’esprit de solidarité régionale qui devait animer les États d’Afrique et d’Asie.  Qu’on se rappelle à ce sujet les propos tenus par M. Hammarskjöld lui-même, aux premiers instants de I’affaire congolaise, quand il déclara devant le conseil de sécurité, à propos de la composition de la Force constituée pour être envoyée au Congo, qu’il fallait certes tenir compte de l’ « élément d’universalité »  nécessaire à toute entreprise des Nations Unies, mais sans négliger pour autant la solidarité régionale qui devait contribuer plus facilement au règlement d’une crise de quelque importance.

         A la suite de l’adoption, à une majorité écrasante, de la résolution 1474. (ES-IV) du 20 septembre 1960, I’URSS pouvait paraître avoir essuyé un échec cuisant, par le fait même du vote de confiance qui avait été émis en faveur de M. Hammarskjöld. La plupart des observateurs, spécialistes des questions internationales, célébrèrent la « grande victoire » des Nations Unies sur le bloc soviétique. Le secrétaire général lui-même manifesta son contentement en déclarant qu’il était « profondément heureux par la décision prise par l’Assemblée générale.  Mais la suite des événements allait montrer que ces « cris de victoire » étaient prématurés.

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