Congo-Zaïre : l’empire du crime permanent : USA-URSS : difficile équilibrisme au Conseil de sécurité 2

russie et usaAprès avoir momentanément marqué une parenthèse dans l’affaire de l’assassinat de Lumumba, en ouvrant ses colonnes à d’autres dossiers ficelés il y a plus de 20 ans par la «Commission des crimes et assassinats» de la CNS (Conférence Nationale Souveraine), Le Phare revient à la charge. Fidèle à sa ligne de conduite fondée sur la lecture  correcte et sans complaisance de l’histoire nationale, le quotidien de l’avenue Lukusa laisse parler les documents. Dans le témoignage sous examen émanant du chef d’Antenne de la CIA en 1960 à Léopoldville (Kinshasa), la thèse du complot international ourdi contre Patrice Emery Lumumba est évidente. La volonté de grandes puissances d’empêcher le jeune Etat congolais de se contruire en vue de faire le bonheur de ses filles et fils ne fait l’ombre d’aucun doute. Le décor de 1960, avec des Congolais incapables de gérer leurs ambitions politiques et agissant sous la dictée de leurs parrains des blocs Ouest et Est, fait penser à celui du Congo du 3ème millénaire, prisonnier des mêmes maîtres.

L’histoire semble se répéter 50 ans après, avec des troupes onusiennes qui dépassent la barre de 20.000 hommes mais qui peinent à protéger les civils et à rétablir une paix durable dans les zones troublées de l’Est. Pendant que les malentendus se multiplient entre Congolais quant à la vision de l’avenir du pays, les mouvements rebelles et groupes armés soutenus par des pays voisins créent et recréent des «Républiquettes» qui plantent le décor de la balkanisation. Le passé ne semble pas instruire les Congolais, visiblement décidés à ne pas baliser la voie de la réconciliation nationale. Comment réaliser la «cohésion nationale» dans un contexte où les uns revendiquent la direction unilatérale des affaires publiques au nom de leur triomphe électoral et les autres continuent à leur contester la légitimité institutionnelle ? Est-il possible de s’entendre quand certains autres, fatigués de ne pas être écoutés, ont choisi le langage des armes ? Comme en 1960, le démon de la division a repris son travail de sape au sein de la maison «Congo», pour un nouveau feuilleton de marche à reculons sur tous les plans.

La dilution des responsabilités

            La XVe session de l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations Unies s’ouvrit le 20 septembre 1960, quinze heures exactement après la clôture de l’Assemblée générale extraordinaire. Dix chefs d’Etat et onze chefs des gouvernements, dont M. Khrouchtchev en personne, allaient par leur présence, parmi les délégués, donner un éclat particulier à cette session qui est restée justement célèbre dans les annales internationale.

            L’affrontement entre Est et l’Ouest, spécialement entre les Etats Unis et l’Union soviétique, allait atteindre des dimensions que l’enceinte du Palais de Verre n’avait pas encore connues jusqu’alors. L’abondance et la variété des thèmes traités, même exceptionnels, devant l’Assemblée, ne doivent pas tromper. Au-delà de l’hétérogénéité de ceux-ci, deux conceptions du monde s’affrontaient dans des perspectives tranchées encore jamais rencontrées : l’échec de la Conférence au Sommet, qui aurait dû voir réunis à Paris, le 17 mai 1960, le président des Etats Unis, le Président du conseil de l’URSS, le président de la République Française, et le premier ministre de Grande-Bretagne, avait laissé s’évanouir les promesses de détente que l’année 1959 avait pu laisser entrevoir. « Tout l’été, note Joseph Lash, avait été marqué par d’acerbes échanges de note entre les deux camps à propos des incidents du U-2 et du B-47, par les menaces d’intervention directe de l’URSS au Congo et à Cuba auxquelles faisaient écho les répliques non moins mélodramatiques des USA. » La tension entre l’Est et l’Ouest n’avait cessé de monter et nous en avons perçu une projection éclatante depuis l’internationalisation de la crise du Congo qui, à elle seule, allait être, à la suite des événements les plus récents, la « goutte d’eau qui devait faire déborder la vase ». On comprend alors la présence, lors de l’ouverture de la XVe session, à New York, des leaders des deux grands Blocs, ainsi que de ceux d’un « troisième Bloc », celui des neutralistes, qui, par un processus accéléré de décolonisation lié à l’admission de nouveaux Etats au sein de l’Organisation, commençait à prendre de plus en plus de consistance : la présence à New York de principaux chefs neutralistes, Nehru, Tito, Nasser, N’Krumah et Soekarno, expliquait aussi pour une bonne part celle des leaders des camps occidentaux et orientaux, soucieux chacun de gagner à leur propre cause les pays non-engagés, entre autre les seize nouveaux Etats qui allaient être admis au sein de l’Onu. Cette pratique, la préhensible de la guerre froide aux Nations Unies, serait dénoncée par M. U’thant, dans un discours prononcé le 2 juin 1963 au collège de Mount-Holyoke, à South Hadley (Massachussetts), comme « une bataille pour les votes des non engagés et pour les esprits de ceux qui ne sont pas convertis.

            Outre les principaux chefs communistes, dont le plus éminent, Nikita Khrouchtchev (à l’exception de Mao Tsé-toung, dont le pays ne siégeait pas et ne siège toujours pas sur les bords de l’East River), les dirigeants occidentaux, hormis le Général de Gaule, se trouvaient présents à leurs bancs : Eisenhower, Mac Milan, Diefenbaker, Menziès. Il ne faut avoir garde non plus d’oublier Fidel Castro, qui allait être publiquement l’objet de manifestation d’amitié spectaculaire de la part de M.K devant les délégués médusés, et qui, au cours d’un discours fleuve qui ne durerait pas moins de cinq heures, stigmatiserait la conduite des Occidentaux, en ce qui concerne le déroulement de l’opération congolais, qui selon lui, était accomplie pour favoriser les « Monopoles » ; il n’hésiterait pas à comparer Mobutu, le « troisième homme », au dictateur cubain Fulgencio Batisa « qui se rendait chaque jour à l’ambassade des Etats-Unis d’Amérique.

            Le débat proprement dit sur le Congo ne devait pas s’ouvrir avant le 7 septembre, mais l’affaire du Congo était tout entière sous-jacente, dès le début de la session, quand M. Khrouchtchev, non content de s’en prendre à M. Hammarskjöld comme venait de le faire M.Zorine, mit en cause l’Organisation elle-même qui, selon lui, ne correspondait plus au rapport des forces de 1960. C’est parce que, selon lui, M. Hammarskjöld appliquait une politique « occidentale », spécialement à l’occasion de l’opération du Congo, que le Président du Conseil de l’URSS n’hésita pas à réclamer sa démission et son remplacement par un triumvirat.  La collégialité recherchée, visait, M. Khrouchtchev ne s’en cacha pas à introduire le droit de veto au secrétaire général dont les décisions auraient dû ainsi être prises à l’unanimité de ses membres, en l’espèce un représentant des « blocs militaires des puissances occidentales », un représentant des « Etats socialistes », un représentant des « pays neutralistes ». Car, énonça « les événements survenus au Congo, où il (Dag Hammarskjöld) a joué un vilain rôle ne sont que la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ».

            Or, au moment même où le président du Conseil de l’Union Soviétique préconisait la collégialité pour permettre, selon ses affirmations, à l’Onu de remplir au mieux ses tâches, la collégialité se trouvait inscrite dans les faits au Congo, où le Colonel Mobutu, qui avait pris le pouvoir, annonçait le 20 septembre la mise en place d’un collège de commissaire. Ainsi donc le fractionnement, plus précisément la dilution des responsabilités se trouvait à l’honneur aussi bien au sein de l’Organisation internationale qu’à Léopoldville.

            Si les propositions de M. Khrouchtchev à l’égard du secrétariat général ne rencontrèrent aucun succès, le Collège des Commissaires monopolisa l’attention tout au long de ses trois mois et demi d’existence, avant qu’il ne se fondît dans le second gouvernement Iléo.

1. Le collège des Commissaires

Le 14 septembre au soir, le colonel Mobutu annonçait à la radio la « neutralisation » de M. Kasavubu, du gouvernement Lumumba et des deux chambres jusqu’au 31 décembre 1960. Le 20 septembre, soit le jour même de l’adoption de la résolution de l’Assemblée générale réunie en session extraordinaire d’urgence et renouvelant sa confiance au secrétaire général, s’installait à Léopoldville un Collège de Commissaire, après qu’il eut la veille lancé une proclamation aux citoyens congolais. Aux termes de celle-ci, les Commissaire qui sont des étudiants ou des diplômés venus en majorité de l’Université catholique de Louvain et dirigés par Justin Bomboko, ancien ministre de Lumumba puis d’Iléo, se proclament prêts à restaurer l’économie et l’administration du pays. Ils sont des techniciens, ils constituent l’élite du pays, affirment-ils. A ce titre ils refusent d’être des ministres et de se substituer aux élus. Quand la restauration de l’ordre sera accomplie, au terme d’une nouvelle « Conférence de la Table ronde nationale », ils se retirent « pour faire place à ceux qui doivent gouverner ». D’une manière plus générale et plus profonde, toute leur action s’inscrit dans le cadre de l’anti-communiste. Ils ne se cachent pas de déclarer aux Congolais : « Le colonel Mobutu s’est fait votre porte-parole, votre interprète. Il est aujourd’hui l’homme qui nous a délivrés du colonialisme communiste et de l’impérialisme marxiste-léniniste. Il est aujourd’hui celui qui a compris le véritable intérêt supérieur du pays ». Le Collège des Commissaire « a laissé des souvenirs émus chez les intellectuels congolais ; c’est la grande période dont on parle toujours à Léopoldville avec nostalgie », affirmait récemment M. Robert Cornevin. En fait c’est à ce collège que reviendra la lourde tâche de diriger la politique intérieur et extérieur d’un Congo déchiqueté. Plus précisément, jusqu’au 9 février 1961, date à laquelle le Collège des Commissaire disparaitra pour se fondre en fait dans le second gouvernement Iléo, deux pouvoirs civils coexistence à Léopoldville : le gouvernement Iléo qui n’a pas disparu en droit mais qui en fait ne fonctionne plus qu’en « pointillés », de manière fantomatique puisque la totalité du pouvoir exécutif est dévolue désormais, aux termes d’un « décret-loi constitutionnel » daté du 29 septembre 1960 et signé de Joseph Kasavubu, de M. Bomboko et du Commissaire général à la justice, au président du Conseil des Commissaires généraux, lequel se trouve être M. Bomboko, et aux Commissaires généraux. Quant au pouvoir législatif, les Chambres ayant été « neutralisée », le même « Décret-loi constitutionnel » énonce que « le pouvoir législatif dévolu aux Chambres par la fondamentale du 19 mai 1960 est exercé par le Conseil des Commissaires généraux sous forme de décret-loi contresignés par le président du Conseil et le Commissaire général intéressé ».

            En bref, les étudiants, anciens ou actuels, de l’Université de Louvain, dont l’âge moyen était de trente ans, sous la conduite d’un licencié de l’Université de Bruxelles et attaché à l’Institut de Sociologie Solvay, M. Bomboko, détiennent entre leurs mains tous les pouvoirs jusque-là distribués entre le Parlement et le gouvernement, selon les règles traditionnelles du régime parlementaire : la dictature des Etudiants se trouve installée. « Qui disait que le licence en droit ou en lettres ne mène à rien ? » écrit Eugène Mannoni dans le Monde, « ceux qui la possèdent font depuis hier au Congo fonction de ministres ». Cette remarque prend toute sa saveur quand on sait qu’au moment de l’indépendance le Congo ne comptait en tout et pour tout que 17 licenciés !

            Techniciens, certes, ces jeunes hommes l’étaient, le voulaient être ou l’allaient devenir par la force des circonstances. Il n’est déjà pas sans intérêts de noter que la plupart d’entre eux avaient participé à la table ronde économique (la seconde) qui avait accordé aux Belges en avantages économiques et financier ce que ces derniers avaient pu perdre en avantages politiques par la logique inéluctable de la Table ronde politique. C’est dire que l’« apolitisme » dont ils se réclamaient ne pouvait apparaitre que fort douteux d’autant que le Colonel Mobutu, disaient-ils les avait « délivrés du colonialisme communiste », et qu’en dénonçant le « génocide des Balubas », ils proclamaient au peuple : « Nous ne devons pas nous faire tuer pour l’ambition d’un seul homme ». Ce « seul homme » ne pouvait être que Patrice Lumumba.

Ce dernier, protégé dans sa résidence par les troupes de l’ONU,  ne manque pas de qualifier de « ridicule et d’illégal » ce « gouvernement d’étudiants ». Il ressasse ses griefs à l’égard de l’Onu, de M. Hammarskjöld, de Joseph Kasavubu et du Colonel Mobutu. « On songe, poursuit Eugène Mannoni, aux personnages de ces dessins animés qui se relèvent, et déjà prêts à recommencer alors qu’ils viennent d’être assommés, continuent à protester, intarissables, alors que déjà sur l’écran apparait le mot « fin ».  Le Colonel Mobutu était désireux de hâter cette « fin » puisqu’il réclamait à l’ONU la livraison de Lumumba protégé, comme Kasavubu du reste, par des éléments de la Force internationale. Les représentants locaux de l’Onu, au nom de la neutralité de l’Organisation, refusèrent de satisfaire aux exigences du chef d’Etat-major de l’Armée congolaise ; de même ils ne pouvaient accéder à la demande de M. Mobutu réclamant à M. Dayal nouveau représentant de M. Hammarskjöld, le départ de la Force qu’il accusait de protéger et de favoriser Lumumba et ses amis. Tout au plus, dans un souci de conciliation, et afin de ne pas compromettre davantage la situation explosive au Congo, M. Dayal accepta-t-il (et il présenta cela comme une mesure de service relevant de sa seule autorité, ce en quoi il avait parfaitement raison puisque les éléments de la Force bénéficiaient du statut international et ne relevaient que du seul commandement onusien) de remplacer à Léopoldville les contingents ghanéens par des éléments tunisiens, sans que pour autant ceux-là quittent le territoire congolais. On était alors à la fin du mois de septembre.

            Pendant ce temps, les Commissaires généraux essayaient sinon de rétablir l’ordre, du moins d’arrêter l’anarchie qui sévissait. Cependant, leur action d’était pas vue avec une grande faveur par les autorités locales de l’ONU, spécialement par M. Dayal, en raison de « l’influence indiscrète qu’exerçaient sur eux de nombreux fonctionnaires et conseillers belges, recevant leurs consignes de Bruxelles » ; ceci est écrit par M. Van Bilsen, auteur en 1955 du fameux Plan de trente ans pour l’émancipation de l’Afrique belge.

            Le Brain-trust d’étudiants fut, dès le début de son installation, sympathique à l’opinion publique mondiale, sauf évidemment aux pays du Bloc de l’Est qui ne pouvaient envisager avec faveur la déclaration d’anti-communiste sur laquelle le Collège avait fondé son action. Mais cette sympathie ne dura pas : outre la fermeture des ambassades de l’URSS et de la Tchécoslovaquie par le Colonel Mobutu qui acheva de dresser l’Union soviétique et ses satellites contre le nouveau « gouvernement », les manifestations de ses membres à l’égard des pays africaines ou asiatiques « neutralistes », tels que la République Arabe Unie, la Guinée, le Ghana, l’Inde, le Mali et le Maroc achevèrent de scinder en deux fractions le Bloc afro-asiatique. Le temps n’était pas loin où ceux-ci se proclameraient partisans résolue de Lumumba, à propos de l’accréditation de la délégation congolaise à I’ONU, les autres États, qui avaient favorisé ou supporté l’installation et I’action des jeunes Commissaires, ou qui tout au moins n’avaient pas fait I’objet de critiques de la part de ceux-ci, encourageant M. Kasavubu.

Enfin, I’Organisation des Nations Unies ne fut pas épargnée par les propos parfois incendiaires des Commissaires ; en même temps, M. Dayal, représentant de Dag Hammarskjöld à Léopoldville, allait voir de plus en plus s’envenimer les relations qu’il entretenait avec le nouveau « gouvernement », établi dans la capitale.

A) L’action du Collège des Commissaires.

Au début de leur entreprise, il faut noter que le mouvement de détérioration dans la situation administrative et financière fut quelque peu stoppé par les jeunes « administrateurs ». Ce fait se trouve d’ailleurs enregistré par M. Paravicini dans un rapport économique des Nations Unies (12 février 1961) qui évoque « une brève parenthèse de tranquillité qui, en octobre et en novembre, a donné lieu à de nouvelles espérances ». C’est ainsi que dès le 3 octobre fut mis sur pied un Conseil Monétaire dont le président-gérant, M. Umbricht, était un fonctionnaire des Nations Unies.

On le voit, à cette époque I’ONUC considérait plutôt avec faveur la tentative de restauration de I’ordre entreprise par les Commissaires. La mission du Conseil Monétaire comprenait en outre l’établissement d’une Banque Nationale, ce qui ne sera en fait réalisé que fin février 1961. Le 3 octobre, fut également promulgué un décret-loi organisant le contrôle du change et du commerce extérieur. En application de ce décret-loi, se constituèrent quinze jours plus tard I’Office des Licences, I’Office du Change et la Commission de Change, entièrement africanisés, seulement conseillés, et non plus organisés, par des techniciens européens.

Si le bilan de ces entreprises financières, cependant quelque peu extérieures, fut positif, il ne pouvait en être de même du chômage : dès son instauration, le Collège des Étudiants entreprit de résorber le chômage aussi rapidement que possible : or s’il était relativement aisé de créer des organismes juridiques en matière financière, il l’était beaucoup moins, surtout en un bref laps de temps, de donner du pain aux 76.000 chômeurs que comptait Léopoldville fin septembre 1960. Le chômage, comme dans tout pays sous-développé, avait toujours été endémique, avant même le 30 juin 1960. Mais le départ des Européens, la fermeture des entreprises provoquée par le climat d’insécurité ; (c’est le moins qu’on puisse dire) qui envahissait le pays, ne pouvaient qu’accroître I’armée des mendiants et des chômeurs. L’ONU, en ce domaine, poursuivait pourtant une oeuvre essentielle, mais il n’était pas en son pouvoir, malgré les dons financiers extrêmement importants qu’elle accordait au Trésor congolais, de se substituer aux entrepreneurs et aux commerçants. Au surplus, les dollars qu’accordait l’organisation étaient à eux seuls insuffisants pour faire face au marasme dans lequel stagnait le Congo : au moment de la mise sur pied du Collège des Commissaires, les paiements à l’étranger n’étaient plus possibles, les approvisionnements étaient bloqués, les exportations s’écoulaient sans aucun contrôle, les recettes fiscales n’étaient plus perçues. En guise de plaidoyer, teinté d’ailleurs de pessimisme, en faveur de l’action des Commissaires, M. Ndele, Commissaire aux finances, dans une allocution prononcée le 9 novembre 1960, s’écriera que les besoins du Congo se chiffrent non par « centaines de millions, mais par milliards », ce qui, à court terme, ne pouvait relever de l’œuvre humaine. M. Rajeshwar Dayal, en déposant le 26 septembre son premier rapport d’activité traduisit cela : la famine est devenue une réalité pour les innombrables chômeurs congolais, écrit-il; mais il concluait que si les Nations Unies ont réussi jusqu’à présent à maintenir en fonctionnement les activités essentielles, elles ne sauraient poursuivre cet effort sans un accroissement massif de l’aide internationale.

On s’explique donc que, malgré leur bonne volonté évidente, et leur inexpérience pratique des problèmes économiques pour équilibrer leurs connaissances théoriques, les «  Étudiants » fussent bien incapables de résoudre à eux seuls la désastreuse situation économique dans laquelle le Congo s’était installé depuis plusieurs mois. D’autant que le Collège des Commissaires n’était pas seul au Congo : sa politique, qui se réduisit en fait à une presque absence de politique (hormis les quelques mesures de réorganisation extérieure envisagées plus haut), fut la résultante des multiples tensions, favorables et hostiles, que les partisans et les adversaires du colonel Mobutu imposaient par leur seule présence : l’armée nationale qui se rendait coupable chaque jour de graves désordres, le chef de I’Etat et ses opposants qui menaient chacun leur propre politique et ne contribuaient pas peu au chaos, Lumumba, une partie de son gouvernement et du Parlement, les gouvernements de la Province orientale et du Kasaï. Enfin la Direction de I’Organisation des Nations Unies au Congo, en la personne de M. Dayal, fut de moins en moins favorable au « gouvernement » du colonel Mobutu, au fur et à mesure que ce dernier eut manifesté, par le jeu des circonstances, son impuissance à rétablir un Congo bien malade. Au surplus, les Commissaires accusaient I’ONU de vouloir mettre le Congo en tutelle, ce qui ne pouvait qu’envenimer les relations entre M. Dayal et ceux qui se voulaient les détenteurs du pouvoir à Léopoldville.

B) Les relations du Collège des Commissaires avec I’ONU.

Les débuts de la XVe session de I’Assemblée générale de I’ONU virent l’admission, au sein de I’Organisation, de la République du Congo (Léopoldville) en même temps que de treize autres Etats. Cependant, en raison de la situation constitutionnelle extrêmement confuse régnant à Léopoldville, l’‘Assemblée, sur proposition de son Président, décida de renvoyer l’application de la décision d’admission de cet Etat à la Commission de vérification des pouvoirs. Finalement, le 22 novembre se traduira par la victoire de Kasavubu sur son principal adversaire, Lumumba, le premier voyant sa délégation accréditée, après un débat tumultueux.

Au moment de I’admission du Congo à I’ONU, les relations entre les Commissaires et I’ONUC étaient bonnes dans I’ensemble. Le Collège des Commissaires affirme même le 5 octobre 1960 son désir d’une collaboration effective avec I’Organisation : « Quant aux Nations Unies, nous leur sommes très reconnaissants des efforts qu’elles ont déployés pour aider le Congo. Nous sommes conscients des difficultés qu’elles éprouvent à remplir leur mission… C’est pour permettre aux Nations Unies de travailler efficacement sans sortir du principe de stricte neutralité que nous leur offrons une formule de collaboration qui ne soit ni le maintien de I’attentisme paralysant d’aujourd’hui, ni la mise sous tutelle du pouvoir congolais aux autorités des Nations Unies ». Mais au titre de cette collaboration, les jeunes Commissaires attendaient de I’ONUC la livraison de Patrice Lumumba, dont la villa était gardée par des contingents ghanéens et guinéens, ressortissants de pays favorables au (gouvernement) de M. Lumumba que ceux-ci considéraient comme seul légitime. M. Dayal refusa, à plusieurs reprises, d’accéder aux exigences de plus en plus pressantes du colonel Mobutu, en raison- de la neutralité que ne pouvait qu’adopter en ces circonstances l’Organisation : en effet, la livraison de Lumumba aux autorités de Léopoldville aurait été une ingérence flagrante de I’ONU dans les affaires intérieures de la République congolaise. De même qu’elles avaient protégé M. Kasavubu lors du coup d’État du colonel Mobutu, les forces onusiennes se devaient de protéger M. Lumumba. Le refus de livrer I’ancien premier ministre fut à I’origine directe de la tension qui ne cessa de monter entre les Commissaires généraux, et le représentant de M. Hammarskjöld à Léopoldville.

Le 10 octobre, M. Justin Bomboko, président du Collège des Commissaires généraux, lance un ultimatum à I’ONU : « Le peuple », déclare-t-il, est prêt à se battre contre les Nations Unies pour sauvegarder sa souveraineté. Ou nous parvenons à une solution, ou I’action de I’ONU est définitivement compromise dans ce pays.

En même temps, les soldats du colonel Mobutu font régner un climat de terreur dans la capitale. Le général Rikye, conseiller militaire de M. Dayal, somma le colonel Mobutu de faire régner la discipline dans son armée qui se livrait à des scènes de pillage et d’agression. M. Dayal ordonna en outre que des patrouilles mixtes, composées de « casques bleus » et de membres de I’armée congolaise, agissent dans la ville pour rétablir l’ordre, et il déclara aux journalistes que I’armée congolaise « n’était qu’une foule désordonnée. En conséquence, ajouta-t-il, nous avons été forcés de prendre des mesures pour ramener l’ordre dans la capitale. Nous ne pouvons permettre qu’une horde fasse la loi dans le pays. Le pillage et les viols ne doivent pas continuer ». La guerre était ouverte entre le colonel Mobutu et M. Dayal : le 26 octobre, M. Kasavubu et le colonel Mobutu réclamèrent pour la première fois son retrait, après que le Commissaire général à la justice eut demandé la reconnaissance juridique du nouveau régime de la part des Nations Unies : «  Si les Nations Unies, déclara-t-il, ne reconnaissent pas le nouveau régime, nous en appellerons à la Cour Internationale de Justice à La Haye. Il est incompréhensible pour nous que les Nations Unies aient reconnu le régime du colonel Nasser, de Fidel Castro, et ces derniers jours, le nouveau régime turc, et ne veulent pas admettre le nouveau régime congolais.

Le deuxième rapport de M. Dayal est l’expression de cette phase de tension entre les Commissaires et lui-même. Dans ce rapport, communiqué le 3 novembre 1960 par M, Hammarskjöld à l’Assemblée générale, M. Dayal dépeignit le colonel Mobutu sous des aspects extrêmement défavorables : il n’hésita pas à le traiter comme un usurpateur, dont l’armée était juste bonne à se livrer à des actes d’agression. Quant aux Commissaires généraux, ils étaient décrits comme des «  jeunes gens sans expérience » ; leur inexpérience, leur manque de méthode et d’ordre, leur vulnérabilité aux influences extérieures (ici M. Dayal visait nommément les conseillers belges des Commissaires), combinés avec une propension à publier des déclarations contradictoires, ont introduit de nouveaux éléments de retard, de confusion et de désorganisation. Le rapport Dayal concluait que « la situation économique et administrative qui était chaotique en est arrivée au bord de la désagrégation. En même temps, le représentant de Monsieur H accusait les belges de vouloir rétablir leur pouvoir politique, leur retour massif au Congo coïncidant justement avec I’installation du Collège des Commissaires : c’est ainsi que fin octobre le nombre des ressortissants belges à Léopoldville s’élevait à 6. 500, alors qu’il n’était plus que de 4.500 à la fin du mois de juillet. Au Katanga 114 officiers belges encadraient la gendarmerie et 58 autres la police. Il était noté dans le rapport que cette infiltration coïncidait avec le développement d’une politique anti-ONU de la part des Congolais. Finalement, M. Dayal déniait la qualité de «  Gouvernement » au Collège des Commissaires, son existence ne trouvant aucune justification dans la loi fondamentale. Le représentant de Dag Hammarskjöld, malgré la « neutralisation » du chef de I’État et du Parlement par le colonel Mobutu reconnaissait I’autorité légitime de ces deux seules institutions : « Dans la situation politique confuse qui règne actuellement, les deux seules institutions dont les fondements demeurent sont I’office du chef de l’État et le Parlement. Si les conditions minima de non-ingérence et de sécurité mentionnées plus haut pouvaient être créées, les dirigeants du pays pourraient alors rechercher des solutions politiques pacifiques par I’entremise de ces deux institutions », Si I’on arrivait à contrôler I’armée congolaise, il devait paraître possible d’envisager la constitution d’un gouvernement de conciliation.

De toute façon, la fin du Collège était proche, en même temps que la disparition de Patrice Lumumba. Cette dernière surtout, survenant au moment de l’accession de M. Kennedy à la présidence des Etats-Unis, devait faire sortir l’Organisation internationale de la politique stricte dans la laquelle le secrétaire général avait toujours voulu la maintenir. Cependant l’ONU, durant que le Collège des Commissaires plongeait un peu plus le Congo dans le chaos, fut rudement ébranlée par les attaques lancées par M. Khrouchtchev contre le secrétaire général, qui ne visaient rien moins qu’à substituer au secrétariat existant un triumvirat dont chaque membre aurait disposé du droit de veto, ce qui revenait en fait à paralyser complètement l’action onusienne pour ne pas compromettre la paix et la sécurité internationales. Le rapport Dayal, à un niveau moindre, recueillit l’hostilité d’autre part de la Belgique et des Etats-Unis, ces derniers ayant pris une part active, semble-t-il, dans le coup d’Etat ayant porté le colonel Mobutu au pouvoir. Mais Dag Hammarskjöld, fidèle à la ligne de conduite qu’il s’était tracée, supporta les attaques dont il était victime avec une ténacité et une fermeté peu communes.

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