Congo-Zaïre : l’empire du crime permanent : l’ONU secouée par le massacre de 6 Lumumbistes

21-juin-1960Après avoir momentanément marqué une parenthèse dans l’affaire de l’assassinat de Lumumba, en ouvrant ses colonnes à d’autres dossiers ficelés il y a plus de 20 ans par la «Commission des crimes et assassinats» de la CNS (Conférence Nationale Souveraine), Le Phare revient à la charge. Fidèle à sa ligne de conduite fondée sur la lecture  correcte et sans complaisance de l’histoire nationale, le quotidien de l’avenue Lukusa laisse parler les documents. Dans le témoignage sous examen émanant du chef d’Antenne de la CIA en 1960 à Léopoldville (Kinshasa), la thèse du complot international ourdi contre Patrice Emery Lumumba est évidente. La volonté de grandes puissances d’empêcher le jeune Etat congolais de se contruire en vue de faire le bonheur de ses filles et fils ne fait l’ombre d’aucun doute. Le décor de 1960, avec des Congolais incapables de gérer leurs ambitions politiques et agissant sous la dictée de leurs parrains des blocs Ouest et Est, fait penser à celui du Congo du 3ème millénaire, prisonnier des mêmes maîtres.

L’histoire semble se répéter 50 ans après, avec des troupes onusiennes qui dépassent la barre de 20.000 hommes mais qui peinent à protéger les civils et à rétablir une paix durable dans les zones troublées de l’Est. Pendant que les malentendus se multiplient entre Congolais quant à la vision de l’avenir du pays, les mouvements rebelles et groupes armés soutenus par des pays voisins créent et recréent des «Républiquettes» qui plantent le décor de la balkanisation. Le passé ne semble pas instruire les Congolais, visiblement décidés à ne pas baliser la voie de la réconciliation nationale. Comment réaliser la «cohésion nationale» dans un contexte où les uns revendiquent la direction unilatérale des affaires publiques au nom de leur triomphe électoral et les autres continuent à leur contester la légitimité institutionnelle ? Est-il possible de s’entendre quand certains autres, fatigués de ne pas être écoutés, ont choisi le langage des armes ? Comme en 1960, le démon de la division a repris son travail de sape au sein de la maison «Congo», pour un nouveau feuilleton de marche à reculons sur tous les plans.

B

 Le Conseil de sécurité,

Gravement préoccupé par la détérioration continue de la situation au Congo et par l’existence de conditions qui mettent gravement en danger la paix et l’ordre, ainsi que l’unité et l’intégrité territoriale du Congo, et menacent la paix et la sécurité internationales.

Notant avec regret et un souci profonds les violations systématiques des droits de l’homme et des libertés fondamentales et l’absence générale de légalité au Congo.

Reconnaissant la nécessité impérieuse de restaurer les institutions parlementaires au Congo conformément à la Loi fondamentale du pays, de façon que la volonté de la population se reflète par l’intermédiaire du Parlement librement élu.

            Convaincu que la solution du problème du Congo est entre les mains du peuple congolais lui-même, à l’abri de toute ingérence de l’extérieur, et qu’il ne peut y avoir de solution sans conciliation.

Convaincu en outre que toute solution imposée, y compris la formation de tout gouvernement ne résultant pas d’une conciliation véritable, loin de régler aucun problème, augmenterait grandement les dangers de conflit à l’intérieur du Congo et la menace à la paix et à la sécurité internationale,

1° Demande instamment la convocation du Parlement et l’adoption des mesures de protection nécessaire à cet égard ;

2° Demande instamment que les unités et le personnel armés congolais soient réorganisés et soumis à une discipline et à un contrôle et que des dispositions soient prises sur bases impartiales et équitables à cette fin et en vue d’éliminer toute possibilité d’ingérence de ces unités et de ce personnel dans la vie politique du Congo ;

3° Prie tous les Etats de prêter leur coopération et leur assistance entière et de prendre les mesures qui peuvent être nécessaires de leur part, en vue de l’exécution de la présente résolution ».

            La résolution recueillit 9 voix, sans opposition, avec 2 abstentions (URSS et France).

            L’abstention de France ne pouvait surprendre. Comme le dit lui-même M. Armand Bérard : « Le Conseil connaît l’attitude de réserve qu’a adoptée ma délégation depuis le début de l’affaire congolaise et les votes qu’elle a émis en conséquence. En effet le seul vote positif de la France concernait la résolution du Conseil de sécurité du 22 juillet 1960; elle s’était abstenue à l’occasion des votes concernant toutes les autres résolutions du Conseil de sécurité et de I’Assemblée générale. L’ « attitude de réserve » adoptée par la France et qui devait se concrétiser par son refus de participer au financement des dépenses de la Force des Nations Unies au Congo tenait essentiellement à I’atteinte que, depuis le début de l’opération, la présence et I’action de l’ONUC lui semblaient apporter à la souveraineté du Congo (art. 2 par. 7 de la Charte). Il ne faut pas oublier qu’à cette époque, la politique française relative à l’Algérie était violemment combattue aux Nations Unies et la France déniait à l’Organisation le droit d’examiner la question en vertu de la théorie du u domaine réservé ». Relativement au cas précis de la résolution du 2i février 1961, la France était hostile à toute solution qui ne prendrait pas pour point de départ la légalité du gouvernement nommé par M. Kasavubu. D’une manière plus générale, le général de Gaulle était en outre personnellement méfiant à l’égard de I’Organisation internationale. L’extension du rôle du secrétaire général, spécialement à l’occasion de l’affaire congolaise, était vue avec défaveur par Paris.

            Le chef de l’État français regrettait qu’une action conjointe franco-anglo-américaine n’ait pas permis de régler le problème congolais dès le départ, en dehors de l’ONU. Dans une réponse au roi Baudouin qui l’avait remercié du soutien donné par la France à la Belgique, au cours des derniers mois, il s’exprima sans ambiguïté : «  Si les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France avaient concerté leur attitude en cette affaire dès le début de la crise, si ces trois puissances avaient d’abord encouragé les Belges et les Congolais à établir leurs rapports dans des conditions pratiques et raisonnables, et si ces trois puissances aussi avaient pris des dispositions pour aider le démarrage du jeune État du Congo, et enfin, pour faire savoir que dès lors l’émancipation du Congo était assurée, garantie par l’Occident, aucune intervention d’ailleurs ne serait admise, eh bien ! je crois bien que le résultat aurait été meilleur que l’anarchie sanglante qui existe dans ce nouvel Etat, et je crois en outre que le prestige, la cohésion de l’Occident auraient été mieux assurés de cette manière qu’en s’effaçant devant l’action inadéquate et très coûteuse des Nations Unies ».

            L’abstention soviétique causa une certaine surprise : les observateurs s’attendaient généralement à ce que les débats du Conseil de sécurité aboutissent à une impasse : l’URSS usant de son droit de veto, une Assemblée générale extraordinaire eût certainement été convoquée. Mais la délégation soviétique ne le voulait pas. La clef de l’abstention doit être recherchée dans la déclaration prononcée après le vote par M. Zorine : « Nous n’avons pas voté contre la résolution, dit-il parce que les représentants des pays africano-asiatiques, conscients des faiblesses de ce texte, ont néanmoins déclaré au Conseil que, dans les circonstances actuelles, elle représentait la seule chance d’améliorer la situation au Congo ». C’est finalement la pression du groupe afro-asiatique qui incita l’Union soviétique à ne pas voter : contre le projet de résolution neutraliste. L’URSS entendait ne pas perdre la « clientèle », présente et future, que constituaient les jeunes Etats. Or, ceux-ci n’avaient pas approuvé l’Union soviétique qui entendait abattre M. Hammarskjöld. C’est une considération du même ordre qui poussa les Etats-Unis à émettre un vote favorable sur le même projet de résolution : la crainte de voir basculer les Etats africains et asiatiques du côté de l’URSS enleva les réticences que pouvaient avoir les Etats-Unis à l’égard d’un texte qui ne leur donnait pas entièrement satisfaction : en effet celui-ci était muet sur le rôle de Dag Hammarskjöld et sur la légitimité du gouvernement Kasavubu que ceux-là soutenaient. Cependant, jusqu’au dernier moment, on put croire que la délégation américaine ne donnerait pas son accord au projet de résolution.

            L’événement qui détermina aussi bien les Russes que les Américains à ménager les Etats non engagés fut l’annonce soudaine au Conseil de sécurité, le 20 février 1961, par M. Hammarskjöld, sur le vu d’un rapport de M. Dayal, de l’exécution à Bakwanga, au Sud Kasaï, de six personnalités lumumbistes qui avaient été arrêtées à Léopoldville sur les ordres de  Iléo, nouveau Premier ministre, et immédiatement transférées au Sud Kasaï.

            Ainsi M. Kasavubu jouait d’une tactique qui avait déjà réussi avec Lumumba : pour éviter d’avoir à procéder lui-même à l’élimination de ses adversaires, il les livrait à des chefs de gouvernements sécessionnistes qui entretenaient à l’égard de lumumbistes une haine au moins aussi tenace que la sienne. La nouvelle de la mort de MM. Finant (ancien chef du gouvernement provincial de Stanleyville), Fataki (ancien ministre provincial de la justice lumumbiste), Emmanuel N’ZUZI (président de la jeunesse lumumbiste), Muzungu (ancien chef de la Sûreté de Léopoldville et Elengesa (ancien « délégué »  de M. Lumumba à l’ONU) fit office de catalyseur : les délégués de pays non engagés crièrent leur indignation devant ce nouveau massacre survenant après passé ; les petites, et spécialement le grandes puissances, sentirent qu’il fallait agir : la résolution des neutralistes prévoyant le recours à la force, fut ainsi adoptée à une majorité écrasante, y compris par les Etats-Unis, jusque-là encore hésitants, l’URSS se contentant e s’abstenir, alors que 24 heures auparavant elle eût peut-être fait usage de son droit de veto. Les puissances non engagées avaient fait bloc oubliant leurs querelles idéologiques pour faire adopter le texte.

            Ainsi que le déclara M. Robert Kennedy, frère cadet du président des Etats-Unis, les dirigeants africains n’étaient pas «disposés à perdre leur indépendance au profit de l’Ouest ou de l’Est».

            L’indignation que suscita, le 20 février, l’annonce du massacre de six lumumbistes, parmi toutes les délégations, aussi bien celles qui siégeaient à la table du Conseil que celles qui garnissaient les travées réservées aux pays les plus directement intéressés au conflit, avait relégué au second plan, deux propositions de règlement de la crise congolaise : l’une émanait de la Commission de conciliation envoyée au Congo début janvier, l’autre était l’œuvre de M. N’Krumah, président du Ghana.

            Le rapport de la Commission de conciliation, présidée par M. Jaja Wachukvu, du Nigéria, fut seulement publié le 21 mars 1961. Mais, dès le 17 février, les conclusions auxquelles elle était parvenue, furent communiquées au Conseil de sécurité. La Commission préconisait : le maintien de la Loi fondamentale du Congo sur laquelle reposait le pouvoir de M. Kasavubu ; l’élargissement du gouvernement Iléo afin d’y faire participer toutes les formations politiques ; la cessation immédiate de toute les opérations militaires ; l’«isolement «  de l’armée national congolaise de la politiques, dans un endroit neutre, hors du Congo si nécessaire ; la proclamation d’une amnistie généralement ; l’application totale des résolutions de l’Onu sur le Congo. Le rapport était somme toute favorable à M. Kasavubu.

            Or, on remarqua que la résolution du 21 février est muette sur le gouvernement Iléo et sur le chef de l’Etat. Postérieurement à l’adoption de la résolution, le rapport de la Commission de conciliation transmis au Comité consultatif pour le Congo (dont la Commission n’était qu’une émanation) fut modifié avant sa publication, le 21 mars : la Loi fondamentale était désormais déclarée « incomplète et mal adaptée au Congo », cependant il convenait de la respecter tant qu’elle existait ; surtout, le gouvernement Iléo « ne pourra être considéré comme légal que lorsqu’il aura reçu l’approbation du Parlement, conformément à la Loi fondamentale ». Les autres dispositions concernant le rappel du Parlement, Conférence au sommet des leaders politiques, l’isolement de la vie politique de l’armée nationale congolaise et sa réorganisation avec l’aide de l’ONU furent maintenues. A moyen terme, le rapport de la Commission, dans sa rédaction définitive, devait guider les efforts de l’Organisation internationale.

            Au contraire, le plan pour le Congo préconisé par le Dr N’Krumah, dans un message adressé au secrétaire général 18 février, ne devait recevoir aucun début d’application ; le leader ghanéen proposait la mise du Congo sous la «tutelle » provisoire des Etats africains, qui constitueraient un nouveau commandement de l’ONU et, à ce titre, seraient responsables de l’ordre dans le pays, le principe de la non-intervention dans les affaires intérieures du Congo n’étant plus «soutenable», aux dires de M. N’Krumah.

            L’annonce de l’exécution des six personnalités lumumbistes détermina un courant d’opinion au sein du Conseil de sécurité pour l’adoption de la résolution de trois puissances qui renforçait l’autorité de M. Hammarskjöld, et permettait la poursuite de l’opération des Nations Unies au Congo, spécialement de la Force, dans des conditions déniées jusqu’alors par les précédentes résolutions : pour la première fois depuis 1956, c’est-à-dire depuis que la présence des Nations Unies s’était manifestée dans des régions troublées du monde sous la forme d’une force de police, l’usage de la force était autorisé. Maintenue jusqu’alors sur la défensive, l’ONU pouvait désormais prendre l’initiative d’opérations militaires, même si cette initiative était assortie de restrictions (« si besoin est, en dernier ressort »).

            Mais ce fut, dans l’immédiat, le seul aboutissement provoqué par la vague d’assassinats de personnalités politiques, y compris Lumumba : le 20 février, à l’annonce des exécutions, les trois puissances neutralistes, Ceylan, Libéria, RAU, déposaient un projet de résolution visant à condamner les autorités de Léopoldville, d’Elisabethville et du Kasaï en raison des « arrestations illégales, déportations et assassinats de dirigeants politiques du Congo » et invitant les autorités des Nations Unies à prendre toutes mesures possibles, « y compris le recours à la force, si besoin est », pour empêcher de tels forfaits. Le texte fut repoussé de justesse à une voix près : s’étaient prononcés en sa faveur Ceylan, Libéria, RAU, URSS, Chili et Equateur ; les autres puissances, France, Etats-Unis, Grande-Bretagne, Chine et Turquie, s’étaient abstenues. La voix des Etats-Unis en faveur du projet eût permis à celui-ci de devenir résolution : mais les Etats-Unis refusèrent d’apporter leur soutien au texte parce qu’il ne faisait pas mention de la zone de Stanleyville (lumumbiste) parmi les régions où avaient été perpétrées des atrocités. Au besoin, les USA auraient voté pour le projet dans la mesure où le texte n’aurait comporté aucune référence à un secteur déterminé. Mais l’URSS s’oppose à tout amendement en faisant usage de son droit de veto.   

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