Congo-Zaïre : l’empire du crime permanent : Kasa-Vubu – Lumumba, match de ping-pong

kasav_lumu_225Après avoir momentanément marqué une parenthèse dans l’affaire de l’assassinat de Lumumba, en ouvrant ses colonnes à d’autres dossiers ficelés il y a plus de 20 ans par la «Commission des crimes et assassinats» de la CNS (Conférence Nationale Souveraine), Le Phare revient à la charge. Fidèle à sa ligne de conduite fondée sur la lecture  correcte et sans complaisance de l’histoire nationale, le quotidien de l’avenue Lukusa laisse parler les documents. Dans le témoignage sous examen émanant du chef d’Antenne de la CIA en 1960 à Léopoldville (Kinshasa), la thèse du complot international ourdi contre Patrice Emery Lumumba est évidente. La volonté de grandes puissances d’empêcher le jeune Etat congolais de se contruire en vue de faire le bonheur de ses filles et fils ne fait l’ombre d’aucun doute. Le décor de 1960, avec des Congolais incapables de gérer leurs ambitions politiques et agissant sous la dictée de leurs parrains des blocs Ouest et Est, fait penser à celui du Congo du 3ème millénaire, prisonnier des mêmes maîtres.

L’histoire semble se répéter 50 ans après, avec des troupes onusiennes qui dépassent la barre de 20.000 hommes mais qui peinent à protéger les civils et à rétablir une paix durable dans les zones troublées de l’Est. Pendant que les malentendus se multiplient entre Congolais quant à la vision de l’avenir du pays, les mouvements rebelles et groupes armés soutenus par des pays voisins créent et recréent des «Républiquettes» qui plantent le décor de la balkanisation. Le passé ne semble pas instruire les Congolais, visiblement décidés à ne pas baliser la voie de la réconciliation nationale. Comment réaliser la «cohésion nationale» dans un contexte où les uns revendiquent la direction unilatérale des affaires publiques au nom de leur triomphal électoral et les autres continuent à leur contester la légitimité institutionnelle ? Est-il possible de s’entendre quand certains autres, fatigués de ne pas être écoutés, ont choisi le langage des armes ? Comme en 1960, le démon de la division a repris son travail de sape au sein de la maison «Congo», pour un nouveau feuilleton de marche à reculons sur tous les plans.

« Le 5 septembre 1960, écrit O’Brien, le président Kasavubu, avec, on le pensa généralement, au moins l’approbation de l’ambassadeur des Etats-Unis Timberlake (…) déclara à la radio de Léopoldville que Lumumba était destitué et que lui, président Kasavubu, avait chargé Joseph Iléo de la formation d’un nouveau gouvernement. Le même soir, Lumumba, sur la même radio, déclarait Kasavubu révoqué ». Ces événements, intervenant dans les circonstances moins tragiques, auraient incontestablement eu le mérite du rocambolesque. Il faut bien voir que la décision brutale de M. Kasavubu (qui, avant de se rendre à Radio-Léopoldville, aurait déclaré au Pr Van Bilsen, son conseiller belge : « Je vais écarter la canaille » avait été directement motivée par l’« assistance technique » grandissante dont faisaient montre les Russes à l’égard de Lumumba. Les milieux américains étaient extrêmement inquiets : une des raisons primordiale qui avaient en effet motivé l’envoi de l’ONUC au Congo était le désir d’éviter que les grandes puissances ne s’ingèrent dans les affaires du Congo et n’en viennent à un conflit généralisé. Renouvelant une expérience qui avait déjà porté ses fruits en 1956 lors de l’expédition de Suez, en 1958, lors de l’affaire du Liban et de la Jordanie, Dag Hammarskjöld à ce titre avait exclu de la composition de la Force tout contingent de l’un des cinq, on devrait dire deux Grands du Conseil de sécurité et toute participation militaire d’un pays engagé dans le conflit : la présence d’une Force internationale neutre était une garantie de détente entre les deux adversaires. Mais surtout cette « neutralisation internationale », dont l’expression a été lancée par M. Michel Virally, se manifestait par une acception beaucoup plus large et beaucoup plus profonde. Conçue comme un substitut à la « sécurité collective » de la Charte qui n’avait jamais pu se concrétiser par l’emploi des mécanismes prévus au chapitre VII, la neutralisation apparaît surtout comme un moyen permettant d’isoler une région déterminée, ici le Congo, afin de la tenir à l’écart de la guerre froide et d’empêcher que, de localisé, le conflit ne serve à alimenter le conflit Est-Ouest. Alors que l’Union pour le maintien de la paix « cherchait à limiter les conflits armés à l’intérieur de la guerre froide en les localisant », le système de neutralisation internationale vise à « contenir ces conflits en dehors de la guerre froide, afin d’y mettre fin. A ce titre, poursuit le Pr Virally, « c’est donc la guerre froide elle-même qui est limité ; on dirait presque : localisé ». Et cette limitation était l’œuvre du secrétaire général, seul doté de la permanence nécessaire à l’accomplissement d’une politique continue et efficace, alors que le système prévu par la Charte nécessitait l’accord des cinq puissances investies du pouvoir de veto au Conseil de sécurité.

            Or, cette neutralisation, avec l’aide en matériel et en personnel que Moscou prodiguait au premier ministre de la République du Congo, risquait bien d’être sabotée. M. Nelson Rockefeller, gouverneur de l’État de New York, n’hésitait pas à déclarer que les Nations Unies devraient agir au Congo comme elles I’avaient fait en Corée, si I’Union Soviétique continuait d’intervenir directement dans les affaires congolaises. L’éditorialiste du New York Times se faisait l’écho des craintes de I’opinion publique américaine en écrivant : « En remettant à M. Lumumba des avions et des camions pouvant être employés à des transports de troupes, le gouvernement soviétique est clairement intervenu en faveur d’une des parties dans la difficile lutte politique et militaire du nouvel Etat. Il est possible que ces avions soviétiques avec leurs pilotes et leurs techniciens soient employés pour bombarder les centres de résistance à M. Lumumba ou pour transporter ses troupes. » Il n’est donc pas étonnant que devant le danger d’un conflit international, des « conseillers » aient suggéré à Joseph Kasavubu de rompre tous liens avec Lumumba, lequel devait être désormais considéré comme proscrit.

            Sitôt après l’intervention brutale du président de la République annonçant la destitution de Lumumba, un cordon de troupes ghanéennes, marocaines et soudanaises de l’ONU se déployait autour de la villa de M. Kasavubu afin de le protéger d’un éventuel coup de force de la part de son ennemi irréductible agissant avec le soutien de la force publique. Lumumba, après avoir à son tour « révoqué » Kasavubu, argua pour justifier ce « parallélisme des formes » que la décision prise à son égard par le président de la République était inconstitutionnelle, puisque seul le Parlement avait qualité pour renverser le gouvernement, aux termes de la loi fondamentale. A ce titre, pour agir dans la légalité et voir confirmer dans les formes constitutionnelles la confiance placée en lui par le pays, Lumumba convoqua le Parlement congolais : le 7 septembre, la Chambre congolaise décide de n’accorder aucune valeur à la destitution du Premier ministre ; le 8 septembre, au Sénat, Patrice Lumumba obtient la confiance par 41 voix contre 2 et 7 abstentions. Le lendemain, se présentant à nouveau devant les chambres, Lumumba obtient les pleins pouvoirs. Sollicités par les deux adversaires d’intervenir en leur faveur, les représentants des Nations Unies sur place, sans même en référer à M. Hammarskjöld, prirent les mesures indispensables pour arrêter le conflit en faisant contrôler par I’ONU les aérodromes et la radio, ce qui en fait revenait à empêcher un retour par air des partisans de Lumumba qui se trouvaient au Kasaï, et privait en même temps le Premier ministre de ses moyens d’expression.

            Qu’elle l’ait voulu ou non, I’ONUC, par ces mesures toutes négatives qu’elle prenait de son propre chef, pouvait paraître être intervenue dans les affaires intérieures du Congo central, en favorisant tacitement I’un des leaders au détriment de l’autre. Cette attitude allait dans les jours à venir déchaîner I’indignation et les violences verbales des tenants du bloc soviétique en même temps qu’elle allait contribuer à la scission du bloc afro-asiatique qui jusque-là avait assuré M. Hammarskjöld de son appui et de son soutien relativement à la politique menée par lui d’après les précédentes résolutions du Conseil de sécurité. Il faut reconnaître que les autorités des Nations Unies, placées au coeur d’un grave conflit constitutionnel, étaient dans une position extrêmement difficile : ou bien elles considéraient par-dessus tout leur mission qui consistait à assurer le maintien de I’ordre, lequel était bien compromis par les récents événements, ou bien elles se rangeaient à l’abri du principe de non-intervention, rappelé dans la résolution d’août, qui leur interdisait de prendre part dans les conflits intérieurs, « constitutionnels ou autres ». M. Virally admet que la mission de I’ONU, qui consistait à assurer le maintien de I’ordre, le pouvait que I’emporter sur le principe de non-intervention dans les hypothèses exceptionnelles où un tel choix devient nécessaire. En droit, s’il est parfois bien difficile de déterminer la zone limite entre I’intervention et la non-intervention et les manifestations récentes des autorités de I’ONU au Congo semblent bien en être une illustration particulièrement typique, en fait il faut bien reconnaître qu’à par «  la logique même de leur intervention », les Nations Unies pouvaient difficilement ne pas supprimer progressivement toute réserve à leur activité au Congo.

            Et les événements dans lesquels se trouvera engagée I’ONUC en septembre 1961 confirmeront le caractère inéluctable de cette attitude, au surplus concrétisée sur le plan de la légalité par le vote de la résolution du 21 février 1961 qui autorisera le recours à la force, « si besoin est, en dernier ressort ».

En tout cas, malgré la fermeture des principaux aérodromes et la « neutralisation, momentanée de Radio-Léopoldville, Patrice Lumumba  semblait avoir opéré un ressaisissement de la situation à son profit en faisant confirmer son autorité par le Parlement et en se faisant accorder par ce dernier les pleins pouvoirs. La lutte entre les deux hommes atteignait une virulence peu commune et les troupes des Nations Unies, qui ne pouvaient manifestement pas, du moins de façon trop apparente et compte tenu de la contexture du moment, prendre parti en faveur de l’un ou de l’autre  des leaders politiques, se contentèrent d’apporter une protection aussi bien à Kasavubu qu’à Lumumba.

L’un et l’autre ne songeaient qu’à affirmer et à voir reconnaître par l’ONU leur représentativité : Lumumba, qui déclara cumuler les postes de chef d’Etat et de Premier ministre, adresse le 7 septembre un télégramme au secrétaire général de l’ONU pour demander d’urgence une réunion du Conseil de sécurité à Léopoldville. De son côté, Joseph Kasavubu informera l’ONU le 11 septembre qu’il a destitué le gouvernement Lumumba et formé un nouveau gouvernement présidé par joseph Iléo, ancien président du Sénat. Dag Hammarskjöld se trouvait une fois de plus en face d’une situation extrêmement délicate : les instructions qu’il avait reçues du Conseil de sécurité ne pouvaient manifestement plus suffire à régler la situation terriblement confuse qui venait de se créer.

            En dehors de la protection que l’ONUC apportait à Kasavubu et à Lumumba pour les empêcher de s’affronter, le général marocain Kettani, conseiller militaire des forces congolaises, pour éviter que celles-ci ne prissent parti pour l’un ou l’autre leader, persuada, pour des raisons de discipline, l’armée congolaise de tenir enfermées ses armes. Cependant le temps ne jouait pas en faveur de Lumumba. N’est-il pas symptomatique que l’envoyé spécial du « Monde » à Léopoldville écrive le 12 septembre : « La lente pression qui fait peu à peu déchoir M. Lumumba élève, par contraste et sans que celui-ci y prenne véritablement part, M. Iléo, second chef du gouvernement. C’est vers lui et la résidence de M. Kasavubu, où il se trouvait hier soir, que se sont  dirigé la plupart des ambassadeurs » ? Cette attitude des diplomates étrangers n’était pas sans rapport avec celle de l’Union soviétique dont les représentants multipliaient de plus en plus les violences verbales en faveur de Lumumba et à l’encontre de l’ONU et du secrétaire général, coupable à leurs yeux de favoriser les « menées des colonisateurs impérialistes ».

            En route pour New York, où il présidera en personne la délégation soviétique à la XVème session de l’Assemblée générale qui doit s’ouvrir le 20 septembre, Nikita Khroutchev, répondant aux questions du rédacteur du journal anglais Dailly Express, déclare sans équivoque le 13 septembre : « Les événements du Congo constituent la pierre de touche en ce qui concerne la politique de beaucoup de pays et, en premier lieu, celle de l’Organisation des Nations Unies. On sait que le Conseil de sécurité a chargé le secrétaire général Hammarskjöld de faire tout ce qui est nécessaire pour aider le gouvernement du Congo à assurer l’indépendance et la souveraineté de ce nouvel Etat d’Afrique. Si l’on analyse le développement des événements du Congo, il y a lieu de reconnaître, à notre grand regret, que le secrétaire général de l’ONU n’exécute pas les directives qui lui ont été données. Les agissements de M. Hammarskjöld rejoignent en fait la politique des pays qui occupaient et occupent encore les positions du colonialisme».

 

Le coup d’Etat de

Mobutu

            Le 14 septembre, en même temps que sonne le glas de Lumumba, la « congolisation » atteint son point culminant : le colonel Mobutu que Lumumba avait nommé dès l’indépendance chef d’Etat-major de l’armée prend le pouvoir et proclame que pour sortir le pays de l’impasse, l’armée congolaise a décidé de neutraliser les deux chambres législatives, jusqu’à la date du 31 décembre 1960. En même temps, Mobutu enjoignait aux diplomates russe, tchèque et de tous les pays de l’Est de quitter le territoire sous quarante-huit heures. Cette attitude non équivoque marquait bien la volonté du « gouvernement révolutionnaire » de se passer de toute aide et assistance soviétique.  On considère généralement que l’initiative de ce nouveau coup d’Etat ne revenait pas au seul colonel Mobutu, mais que ce dernier, avait agi de concert avec certains conseillers étrangers, et même avec l’accord tacite de Kasavubu. Quoi qu’il en soit, le pouvoir du Congo central sera désormais fragmenté entre les mains de trois hommes : Lumumba, Kasavubu et Mobutu ; dans le même temps, Tshombe continuait de consolider la sécession du Katanga. Bientôt allait se briser l’unanimité des pays afro-asiatiques qui avaient jusque-là assuré de leur soutien M. Hammarskjöld ; une fraction devait soutenir Lumumba, l’autre Kasavubu. La crise la plus grave qu’ait connue l’organisation internationale depuis sa création s’ouvrait : en même temps que des querelles idéologiques des questions financières touchant le financement de l’ONUC, allaient se révéler. Dag Hammarskjöld aurait eu besoin d’être nanti de nouvelles instructions de la part de l’Organisation pour faire face à la situation tout à fait nouvelle qui venait de naître courant septembre : l’éclatement du gouvernement central qui aboutissait à un véritable « vide juridique et politique » était manifestement justifiable d’une nouvelle définition des normes qui avaient présidé jusque-là à l’action de l’ONUC au Congo. Or, ni le Conseil de sécurité, ni l’Assemblée générale ne voulurent reconsidérer l’activité de l’ONU sur de nouvelles bases, laissant Dag Hammarskjöld seul juge de la situation, quitte à voir véhémentement critiquer la politique qu’il était condamné à suivre en conformité avec les résolutions de juillet et août 1960 qui étaient manifestement insuffisante, dans leur formulation, pour pouvoir parer à la situation extrêmement confuse qui venait de s’ouvrir.

            En même temps que l’anarchie totale s’était installée au Congo, à New York, le tumulte allait être à son comble tant au sein du Conseil de sécurité que de l’Assemblée générale. Par contre-coup, ce n’était plus seulement la personne même du secrétaire général qui allait être mise en cause, mais l’Organisation des Nations Unies en elle-même, par suite de la fissure profonde qui s’ouvrait, laquelle mettait face à face les partisans de l’Est et ceux de l’Ouest. Finalement l’Organisation sortirait grandie de cet affrontement, tout entier provoqué par les objectifs qu’elle atteignait. Elle résisterait aux pressions dont elle serait victime aussi bien de l’URSS que des USA. La faillite de sa mission que d’aucuns auraient voulu voir accomplie sur la scène internationale ne serait pas prononcée. La crise qui devait affecter l’Organisation tout entière devait contribuer à faire progresser l’ONU sur le chemin de la « troisième force » qu’elle avait commencé de suivre depuis qu’elle avait manifesté une politique de présence au Moyen-Orient. L’affaire du Congo devait contribuer davantage encore à écarter les distances entre l’ONU et les deux Grands. Finalement malgré la disproportion des moyens dont elle disposait, et l’ampleur d’une crise sans égale, l’Organisation bénéficierait sans conteste des troubles qui l’affectaient et qui devaient se révéler en définitive comme une « crise de croissance ».

 

Section 2. Vers la troisième force

 

Chapitre premier

Le chemin de la discorde

            Les événements dramatiques qui avaient marqué l’évolution de la situation congolaise durant le mois de septembre 1960 ne pouvaient manquer de se réfléchir intensément sur I’attitude des membres composant le Conseil de sécurité. L’échec de Lumumba, sa destitution par Kasavubu, la grave crise constitutionnelle qu’avait connue le Congo le 5 septembre, devaient obliger les Nations Unies à choisir : qui, des deux hommes, incarnerait la légitimité ? Cette réflexion devait se concrétiser avec d’autant plus d’acuité que la question de la représentativité des deux hommes se recommandant de chacun des leaders se posa dans le même laps de temps. L’heure de la discorde était venue parmi les nations non engagées qui, jusque-là, avaient soutenu par leur unanimité la politique suivie par le secrétaire général. Ce dernier se voyait offert en cible de choix à ceux qui l’accuseraient d’avoir  favorisé davantage le président de la République au détriment du Premier ministre. La crise la plus grave qu’ait eu à connaître l’Organisation des Nations Unies allait éclater au grand jour. La situation interne au Congo contribuait à exacerber des passions qui jusque-là au sein de l’Organisation étaient demeurées plus ou moins latentes. Dag Hammarskjöld était plus seul que jamais. Il le percevait si bien que devant le déroulement aussi imprévu que brutal de la situation au Congo, il ne sentit que trop le besoin de voir préciser par les Nations Unies, et cette exigence s’imposait à lui comme elle avait reçu du Conseil de sécurité. A la situation entièrement nouvelle posée par l’éclatement du Congo paraissait devoir répondre une définition nouvelle des moyens et des objectifs fixés à l’ONUC. La pratique telle qu’elle découlait des expériences, systématisée par le secrétaire général dans son rapport à l’Assemblée générale sur les conclusions tirées de la présence onusienne au Moyen-Orient se trouvait largement dépassée et en grande partie inapplicable  en ce qui concerne l’évolution tout à fait particulière que connaissait désormais le drame congolais. Malheureusement, cette question ne fut reconsidérée ni devant de conseil de sécurité, ni devant I’Assemblée générale.

            Les luttes d’influence, plus vivaces que jamais, entre l’Est et I’Ouest, ne permirent pas à l’Organisation des Nations unies de voir définis sur une base nouvelle les principes  nouveaux qui auraient permis au secrétaire général et à l’ONUC de vider l’abcès congolais. Les temps n’étaient pas encore mûrs; il ne faudrait rien de moins que la brutale disparition de Lumumba au début de I’année 1961 pour que I’Organisation eût les « mains libres » pour accomplir le tournant nécessaire. La disparition prématurée et mystérieuse du secrétaire général lui-même, en plein drame congolais, précipiterait le changement d’orientation donnée par l’Organisation à sa politique.

            Pour l’heure, il ne restait au secrétariat d’autre alternative que de continuer à appliquer les précédentes résolutions du Conseil de sécurité et à supporter tout le poids inefficace de celles-ci dans leur concrétisation.

            M. Raymond Aron a raison d’écrire : « La crise congolaise confirma I ‘importance mais aussi la division des non-engagés dans les jeux du parlement onusien ». Les Etats-Unis ; par crainte d’un affrontement direct avec l’Union soviétique, transmirent aux Nations Unies la tâche ingrate de prévenir à la fois chaos et soviétisation, et au secrétaire général, la tâche plus ingrate encore d’appliquer les décisions ou recommandations rédigées en termes vagues, par le Conseil de sécurité ou l’Assemblée générale. L’intention était bonne, le désir que l’Etat congolais fût en dehors de la guerre froide, raisonnable. Mais, dans la mesure où l’Union soviétique visait un objectif opposé, la substitution des Nations unies aux Etats-Unis n’avait d’autre résultat que de précipiter un conflit entre Moscou et le secrétariat général de l’ONU au lieu du choc attendu entre Moscou et Washington.

            Il est hors de doute, en tout cas, que ce conflit au lieu du « choc attendu » était une manière, combien heureuse, de construire la paix et cette dynamique de la paix, tout en mettant sur I’avant-scène la personne même du secrétaire général, par un étrange paradoxe ne pouvait que le satisfaire, lui qui avait érigé la construction de la paix comme base non seulement philosophique mais politique de son action, en en faisant une discipline positive et contraignante de la vie internationale. Se sacrifiant lui-même au service d’une cause qui concernait toute l’humanité, Dag Hammarskjöld ne pouvait sans doute, avec le recul du temps qui lui manquait à la fin de I ‘année 1960, percevoir combien sa solitude servait, somme toute, la cause de la paix mondiale.

            Mais à court terme, son attitude imposée par la force des deux blocs, et de leur clientèle représentée par les pays nouvellement accédés à la souveraineté internationale, allait mettre l’Organisation internationale à deux doigts de sa perte.

1. La mise en accusation

            L’application des résolutions du 14 juillet, du 22 juillet et du 9 août s’était heurtée en fait à des complications à la fois d’ordre extérieur et d’ordre interne que le secrétaire général énuméra dans un rapport spécial au Conseil, et qui ont été envisagées, dans le cours de cette étude, au chapitre précédent : retard dans I ‘évacuation des troupes belges et fourniture d’armes belges au gouvernement provincial du Katanga, aide directe, sous forme de fourniture d’avions et de véhicules terrestres, apportée par I’URSS au gouvernement central congolais ; désordres et massacres dans plusieurs provinces (notamment autour de Luluabourg et de Bakwanga), crise constitutionnelle engendrée par les révocations réciproques des « frères ennemis », Kasavubu et Lumumba.

A cet ensemble d’événements venait s’adjoindre le fait que la situation financière du Congo était devenue alarmante par suite de l’épuisement des ressources qui devaient permettre au nouvel Etat de subsister normalement, compte tenu d’un marasme économique exceptionnel qui rendait plus urgente que jamais l’affectation de nouveaux fonds pour contribuer à résorber la crise.

            Tout cela fut exposé par Dag Hammarskjöld dans un rapport  (le quatrième) au conseil sur la situation financière et sur la situation politique au Congo, distribué le 7 septembre à minuit,  survenant après son rapport du 31 août, complété par un échange de communications entre le gouvernement belge et le secrétaire général survenu les 4,5 et 8 septembre, et suivi d’un échange de correspondances avec la délégation soviétique les 5 et 10 septembre 1960.

            Relativement à la situation financière et politique du Congo, le secrétaire général demandait au Conseil : d’instituer un Fonds des Nations Unies pour le Congo qui serait constitué, dans l’immédiat, par le versement de chacun des gouvernements des Etats membres d’une somme de 100 millions de dollars en monnaies convertibles ; d’inviter les parties intéressées, à l’intérieur du Congo, à « rechercher par des moyens pacifiques une solution à leurs problèmes internes » ; de prier à nouveau tous les Etats « de s’abstenir de toute action qui pourrait tendre à empêcher le rétablissement de l’ordre public ou à aggraver les divergences. »…

            Ce dernier point était motivé par l’assistance toute récente de la Belgique au Katanga et par celle de l’URSS à Lumumba, que M. Hammarskjöld stigmatisa en déclarant : « Les conflits internes, qui sont devenus de plus en plus graves au cours des dernières semaines et même des derniers jours, ont revêtu un aspect particulièrement sérieux du fait que les parties ont compté recevoir et ont obtenu de l’extérieur une certaine assistance contraire à l’esprit des résolutions du Conseil de sécurité et tendant à réintroduire des éléments du genre même de ceux que le Conseil de sécurité souhaitait éliminer lorsqu’il a demandé le retrait des troupes belges. »

            Devant cette situation, le secrétaire général, conscient que la Force ne pouvait, en l’état présent, intervenir activement pour empêcher ces interventions extérieures, car elle serait elle-même intervenue dans les affaires intérieures du Congo, demandait instamment que le Conseil « éclaircisse, en termes appropriés, le mandat de la Force de l’ONU ». A ce sujet, il estimait que la nécessité de protéger la population civile pouvait obliger à désarmer temporairement des unités militaires congolaises. De même, en commentant son rapport le 9 septembre devant le Conseil de sécurité, à propos de l’assistance belge et soviétique, et pour éviter qu’à l’avenir un confit se reproduise entre l’organisation internationale et les divers gouvernements en ce domaine, Dag Hammarskjoëld insistera pour toute aide, qu’elle soit financière ou technique, soit fournie par l’intermédiaire des Nations unies seules : «Je crois, dit-il, que le Conseil de sécurité en est maintenant venu à un point où il faut qu’il adopte une ligne de conduite nette en ce qui concerne toute assistance au Congo». Il poursuivait : «Je crois qu’il n’atteindra ses objectifs que s’il demande maintenant que cette assistance soit fournie par l’entremise des Nations Unies et par leur entremise seulement». Selon le secrétaire général, une telle ligne de conduite devait permettre de «résoudre le problème de l’assistance militaire» à la province du Katanga, ainsi que le «problème de l’abus de l’assistance technique dans d’autres parties du Congo». «De cette manière, affirmait-il et de cette manière seulement, le Conseil pourrait justifier l’appel lancé aux Etats membres pour demander les fonds dont le Congo a désespérement besoin.

            Ce n’était pas seulement pour des motifs d’efficacité financière que l’aide exclusivement multilatérale était ainsi recommandée, mais aussi pour empêcher la satellisation du Congo entièrement livré, par le fait même de l’assistance bilatérale, aux mains de son ou de ses «généreux donnateur(s)». L’assistance internationale pouvait seule remédier à ce risque de colonisation économique et cela fut exprimé sans ambiguïté par le secrétaire général : «Un gouvernement sans moyens financiers dépend de ceux qui l’aident à faire face à ses besoins. Il peut dépendre financièrement d’un Etat, ou d’un groupe d’Etat, et lier de la sorte son destin à celui des donateurs. Ou bie, il peut dépendre de la collectivité internationale tout entière, représentée par les Nations Unies, et rester ainsi libre».

            En communiquant son rapport, le secrétaire général demandait que le Conseil se réunit, à sa convenance, pour en discuter; deux jours plus tard, le 9 septembre, Dag Hammarskjoëld demandait qu’en raison «des tout derniers événements», le Conseil se réunît le même jour.

            Que s’était-il passé ? Le 8 septembre, Lumumba, dénonçant l’ingérence interne de l’ONUC, manifestée selon lui par l’occupation des aérodromes et de la radio de Léopoldville, afin qu’il puisse «se rendre compte sur place de la situation telle qu’elle existe dans la République du Congo à la suite de l’ingérence ders autorités des Nations Unies dans des problèmes internes du pays». Il fut appuyé immédiatement par le représentant de la Yougoslavie, par une force du même jour et surtout par le représentant de l’Union soviétique, le 9 septembre, le premier déclarant que sous couvert de non-intervention le Commandement de la Force des Nations Unies au Congo paralysait le fonctionnement du gouvernement légal du Congo, le second s’en prenant violement à l’ingérence flagrante de l’ONUC dans les affaires intérieures de la République; en conséquence, il réclamait la convocation urgente du conseil de sécurité.

            Déférant au désir du secrétaire général, le président en exercice du Conseil, M. Eggidio Ordona, convoquait pour le soir même du 9 septembre.

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