Concertations nationales : Kamerhe, «Kabila et sa famille politique représentent 77%»

kamerheVital Kamerhe boycotte les concertations nationales qui se sont ouvertes ce week-end à Kinshasa. Une façon de se positionner en  opposant intégral au président Kabila dont il fut un proche  collaborateur. Dans un entretien accordé à Afrikarabia Vital Kamerhe  s’explique sur les concertations nationales, décline ses solutions pour  le Congo et sa stratégie pour gagner la prochaine présidentielle de  2016.

Jeune loup du kabilisme, dont il a été la cheville ouvrière, en tant que  directeur de campagne de Joseph Kabila en 2006, cofondateur du parti  présidentiel (PRRD) et président de l’Assemblée nationale, Vital Kamerhe a endossé les habits de l’opposant depuis 2009, date  de sa rupture avec le camp présidentiel.

Candidat d’opposition aux élections générales de 2011, Vital Kamerhe termine en troisième position (7,74%) devant  Joseph Kabila, accusé de fraude électoral, et l’opposant vieillissant  Etienne Tshisekedi. Un score honorable pour son jeune parti

politique,  l’Union pour la nation congolaise (UNC), créé seulement onze mois avant  le scrutin et qui compte désormais 18 députés au parlement.

Après les élections contestées de 2011 et la reprise de la guerre à l’Est du  pays, Joseph Kabila, poussé par la communauté internationale, a décidé  d’organiser des concertations nationales en vue de régler la crise  politique en RDC. Les principaux partis d’opposition, sauf le MLC de  Jean-Pierre Bemba, ont senti le piège et décliné l’offre. En fin  politique, Vital Kamerhe a choisi le camp du boycott et affiche une  opposition totale aux concertations. Une manière de bien réaffirmer son  encrage dans l’opposition dont certains doutent encore.

Le président de  l’UNC propose d’ailleurs une alternative aux concertations de Joseph  Kabila et lance le 5 septembre 2013 la «Coalition pour la préparation d’un vrai dialogue» (CVD).

Pour la présidentielle de 2016, l’horizon politique semble assez dégagé pour Vital Kamerhe. Joseph Kabila, sauf modification de Constitution de  dernière minute, ne peut pas se représenter.

L’opposant historique,  Etienne Tshisekedi affiche plus de 80 ans au compteur et Jean-Pierre  Bemba, candidat malheureux en 2006, est toujours en prison à La Haye.

Dans une interview que Vital Kamerhe nous a accordé à Paris, le 6  septembre dernier, le président de l’UNC revient sur son refus de  participer aux concertations, son analyse du conflit à l’Est et sur sa  stratégie d’alliances pour remporter la prochaine présidentielle.

- Afrikarabia : Pour quelles raisons ne participez-vous pas aux concertations nationales ?

Vital Kamerhe : Dans ces concertations, la représentation devait être  paritaire : opposition politique, société civile et majorité au pouvoir.

Si on fait un simple calcul, Joseph Kabila et sa famille politique  représentent 77% des participants aux concertations ! Ces Concertations  ne sont pas des élections où l’on doit cherché une majorité, ce n’est  pas le but. Ces assises ressemblent surtout à un congrès de la majorité  présidentielle avec quelques invités. Je suis d’ailleurs presque  convaincu que la simple élaboration du règlement intérieur va poser de  sérieux problèmes. Ceux qui n’ont pas compris à temps, comme nous, qu’il faut un vrai dialogue vont nous rejoindre parce qu’ils vont claquer la  porte.

- Afrikarabia : Qu’aurait-il fallu faire ?

Vital Kamerhe : Plusieurs choses doivent être supprimées. Première  chose : pas de partage du pouvoir, nous ne sommes pas là pour cela.

Deuxièmement pas de «per diem», cette indemnité journalière que doivent  toucher les participants aux concertations. On n’est pas obligé d’être  payé pour parler de son pays ! Il faut supprimer ces  mauvaises  pratiques. C’est de la corruption voilée. Enfin il ne faut pas que ces  concertations soient le prétexte à une révision de la Constitution.

C’est pourquoi nous disons «touche pas à ma Constitution».

- Afrikarabia : Les concertations ont pourtant débuté ce samedi. Qu’allez-vous faire ?

Vital Kamerhe : Nous venons de créer au niveau d’une large coalition de l’opposition : «la Coalition pour la préparation d’un vrai dialogue»  (CVD). Nous allons élaborer ensemble, avec nos partenaires de  l’opposition, les termes de référence d’un vrai dialogue. Nous allons  dire clairement quelles sont nos propositions. Nous ne fermons pas la  porte, mais nous n’allons pas participer à une messe noire contre le  peuple congolais.

- Afrikarabia : Dans la crise qui  secoue l’Est de la République démocratique du Congo, où se trouve la  solution ? Que faut-il attendre des négociations de Kampala entre le  gouvernement congolais et la rébellion du M23 ?

 

- Vital  Kamerhe : C’est au niveau régional qu’il faut regarder. Le M23 n’est que la partie visible de l’iceberg. C’est un secret de polichinelle. Nous  devons crever l’abcès une bonne foi pour toute. Que veut le président  Kagame ? Que veut le président Museveni ? Que veut le président Kabila ?

Les trois doivent nous dire ce qu’ils veulent pour l’avenir de cette  région. Et je crois que si la communauté internationale doit faire des  pressions, c’est au niveau de ces trois présidents. Si ces trois chefs  d’Etat le veulent, ils peuvent ramener la paix dans la région des Grands Lacs. Ils doivent faire la paix des braves autour d’un projet régional.

Mais nous ne pouvons entrer dans un processus de coopération régional  lorsqu’il y a des troupes étrangères en RDC ou lorsque nos voisins  entretiennent une rébellion sur notre sol. Mais nous devons absolument  créer des passerelles de collaboration pour sortir cette région des  Grands Lacs de ce cycle de la violence.

- Afrikarabia :  Beaucoup critique le mutisme du chef de l’Etat dans cette crise.

Pourquoi Joseph Kabila ne donne-t-il pas plus de voix pour s’imposer ?

-  Vital Kamerhe : Il y a une sorte d’affairisme qui a été instauré dans  notre pays. Cela fini par distraire beaucoup de nos dirigeants.

- Afrikarabia : Que faire des nombreux groupes armés ?

- Vital Kamerhe : Lorsque j’étais commissaire général du gouvernement  chargé du suivi du processus de paix, nous avions élaboré à l’époque avec les rwandais et les ougandais, sous l’égide de la Monusco, le  mécanisme DDRRR (désarmement, démobilisation, rapatriement, réinsertion, réinstallation). Donnons d’abord un ultimatum à ces  groupes armés.

Ensuite il faut que la RDC, le Rwanda et l’Ouganda collaborent, pour que ceux qui veulent rentrer au Rwanda puissent le faire. Pour ceux qui ont peur pour leur sécurité, conformément au droit international, on les  cantonne dans des camps protégés par les Nations-unies en attendant de trouver des pays d’accueil. Pour les différents groupes armés, nous  proposons de ne pas commettre les mêmes erreurs que par le passé. Il ne  faut pas les réintégrer dans l’armée nationale. Il faut créer des  centres de formation professionnelle. Trouver une petit bourse pendant  leur période de formation (de 20-25$) pour qu’ils puissent manger.

Pendant cette formation, ils doivent apprendre un métier.

Une fois la  formation terminée, on créer des brigade de reconstruction,  d’agriculture, d’élevage… avec un salaire minimum de 100$. Au regard du  revenu moyen  congolais, je ne vois pas quel milicien voudrait encore  rester dans son groupe armé. Pour ceux qui seront réfractaires à ce processus de désarmement volontaire, ils feront l’objet de frappes  militaires de la Brigade d’intervention. C’est ce qui s’est passé à  l’époque d’Artémis en 2003 avec un certain succès.

- Afrikarabia : Vous avez été candidat à la présidentielle de 2011. Votre prochaine objectif c’est 2016 ?

- Vital Kamerhe : Oui c’est clairement l’objectif ultime. Mais avant  2016, nous avons les élections provinciales, municipales et  locales. Ces élections montreront ce que chaque parti est capable de représenter

dans chacun des territoires congolais. Ce sera aussi un premier test  pour la Commission électorale (CENI). Mais concernant l’élection  présidentielle, j’y travaille, je peaufine mon programme pour un Congo  fort, prospère et stable au coeur de l’Afrique.

-  Afrikarabia : Pour arriver à cet objectif, il va falloir créer des  alliances. Qui sont aujourd’hui les alliés de Vital Kamerhe ? Et qui  seront ceux de demain ?

- Vital Kamerhe : Actuellement  nous sommes alliés avec le parti de Pierre Pay-Pay wa Syakasighe  (UDECF), le RCD-KML de Mbusa Nyamwisi, Congo pax, le parti de Ne Muanda  N’semi, le Parti congolais pour la bonne gouvernance (PCBG), le Parti  travailliste (PT) de Steve Mbikayi, l’Union des  patriotes congolais  (UPC) de John Tinanzabo et l’UDEMO a également accepté de faire partie  d’une large coalition avec nous. Ensuite, l’idée d’une alliance avec le  MLC de Jean-Pierre Bemba a toujours été discutée, mais cela n’est pas  encore concrétisée. Nous discutons avec son équipe. Pour le moment, le  MLC a accepté de participer aux concertations, donc nous n’allons pas  les jeter en pâture, mais nous disons attention : là où ils vont, le  chemin est parsemé de beaucoup d’embûches et de pièges. Concernant  l’UDPS d’Etienne Tshisekedi, nous considérons qu’avec l’UNC, il s’agit  des deux derniers remparts du peuple congolais. Je le dis  clairement,   j’ai encore besoin de me rapprocher de monsieur Tshisekedi et de son  parti.

- Afrikarabia : Vous avez été très proche de  Joseph Kabila et depuis votre brusque passage dans  l’opposition,  certains vous accusent de vouloir jouer double-jeu ?

- Vital Kamerhe : Beaucoup ont pensé que j’étais venu dans l’opposition  par simple opportunisme et que Joseph Kabila allait me nommer Premier  ministre dans les mois suivants. Cela fait maintenant 4 ans et rien ne  s’est passé. Nous défendons aujourd’hui avec l’UNC des valeurs et une  vision du pays : défendre la dignité de notre peuple.

- Afrikarabia : Il n’y a pas de retour en arrière possible vers Joseph  Kabila ? Vous êtes définitivement passé dans le camp de l’opposition ?

- Vital Kamerhe : Absolument !

- Afrikarabia : Vous comprenez que l’on vous pose encore cette question, que certains congolais peuvent avoir des doutes ?

Vital Kamerhe : Je comprends tout à fait que l’on me pose cette  question. Je réponds la chose suivante. Pour moi les individus importent peu. Ce sont les institutions et le peuple congolais qui comptent le  plus pour moi. Même lorsque j’étais très proche collaborateur de Joseph  Kabila, j’ai dirigé l’Assemblée nationale avec un espace libre  d’expression pour l’opposition et pour la majorité… l’église au centre  du village. Je peux rappeler les débats très vifs à l’Assemblée au  moment des affrontements entre les troupes de Jean-Pierre Bemba et la  Garde présidentielle. Nous avons également eu un débat ouvert… et  houleux, contre ma propre famille politique, en interpellant  le ministre des Mines sur la revisitation des contrats miniers qui se faisait à la  tête du client ou sur les massacres du Bas-Congo et du Bundu dia Kongo.

- Afrikarabia : Pour la future élection présidentielle de 2016, on sait  que vous venez de l’Est du pays, une région en conflit depuis plus de 20 ans. N’est-ce pas un handicap lorsque l’on veut rassembler une majorité de Congolais ?

- Vital Kamerhe : Pour moi, c’est un  avantage certain. Sur le plan des chiffres, l’Est du pays représente 44% de l’électorat national. En ce qui me concerne, je suis partout chez  moi au Congo. Je parle aux gens du Centre en tshiluba, aux gens de l’Est en swahili, à l’Ouest en lingala et en kikongo.

J’ai d’ailleurs pu  mesurer cette popularité quand j’ai fait ma propre campagne avec un tout jeune parti. Aujourd’hui nous avons 18 députés nationaux. Il faut  casser cette histoire de blocs Est, Ouest, Centre, Sud.

- Afrikarabia : L’horizon paraît assez dégagé pour vous en 2016. La seule mauvaise nouvelle pour vous serait que Jean-Pierre Bemba soit libre et  donc candidat ?

Vital Kamerhe : Non, ce ne serait pas  une mauvaise nouvelle et cela ne me fait pas peur du tout. Nous sommes  dans le cadre d’un jeu démocratique et j’ai toujours dis du bien de sa  libération. J’ai été le seul à me rendre à La Haye pour lui rendre  visite. Je pense qu’il n’a pas oublié tout cela. Si Jean-Pierre Bemba  est libéré de sa cellule de la Cour pénale internationale, ce qui est  notre souhait, nous aurons une alliance et nous discuterons.

Nous sommes deux responsables politiques qui voulons éviter les erreurs du passé.

Nous avons la même ambition de sortir le Congo de la honte et de la  misère.

Propos recueillis par Christophe RIGAUD /Afrikarabia

Mwalimu Kadari M. Mwene-Kabyana, Ph.D.

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