Comment la CIA a plongé le Congo dans le chaos …

Plus de doute possible, la CIA a été pour beaucoup dans le chaos qui a endeuillé notre pays et duquel ce dernier n’est jamais sorti depuis que la Centrale américaine avait ourdi le complot visant l’élimination physique de Patrice Emery Lumumba.

         Par la force des choses, le gouvernement américain se trouve également impliqué, dans cette douloureuse et sanglante page de l’histoire de notre pays. Cela explique-t-il les ondulations de la politique américaine vis-à-vis de la démocratisation au Zaïre, ces atermoiements et ces hésitations qui nous ont coûté deux longues années d’une transition en rond, ponctuées de petits conseils pour le moins intéressés  et d’une hostilité  non moins manifeste à l’égard d’une transition à la zaïroise, c’est-à-dire avec déballages et remise en question ? Cela n’est pas impossible.

         Le souvenir seul ne suffit pas pour faire frémir, il y a surtout l’étrange similitude de deux contextes historiques qui ne sont pas sans laisser l’impression au mieux, que l’histoire se répète parfois, au pire que les mêmes causes donnent toujours les mêmes effets.

         Pour le moins, les extraits de l’ouvrage dont nous commençons la publication aujourd’hui le suggèrent d’une manière indiscutable. D’une part, ils mettent en lumière le vrai complot dont Patrice Emery Lumumba devenait la victime fatale dans le contexte secret et impitoyable de la guerre froide. C’est par miracle, pourrait-on dire si Fidel Castro lui aussi sur la liste noire du communisme international et des amis de Kroutchev, a pu en échapper. D’autre part, les mêmes documents établissent de manière indiscutable le rôle majeur joué par le chef d’antenne de la CIA, M. Devlin, dans ses analyses et rapports à la Centrale, tout comme dans ses engagements à recruter les leaders congolais hostiles à Lumumba ou à activer certaines forces anti-Lumumbistes pour hâter la chute du leader congolais.

         Naturellement, il fallait une main locale pour appuyer sur la détente et plonger par ce crime le pays dans le chaos. Quelques leaders congolais parmi les amis du Chef d’antenne de la CIA plongeront avec délectation dans la magouille qui a ensanglanté le Congo, éclaboussé son histoire et maudit les générations entières.

         Comment l’opération a-t-elle évolué compte tenu du rapport des forces sur le terrain et de la capacité réelle des Américains à influencer les responsables congolais ? Nous – lecteurs – le découvrirons au fur et à mesure des  révélations contenues dans ces extraits. Mais il est bon de rappeler que le premier scénario retenu était celui de l’empoisonnement. C’est dans cet objectif qu’un expert du nom de Gottlieb  fut dépêché à Léopoldville. Celui-ci travailla sous la supervision de Devlin jusqu’au jour où ce schéma fut abandonné…

         Abandonné au profit d’un autre dont Devlin fut précisément l’initiateur et l’animateur. C’est au nom de cette solution de rechange que le chef d’antenne de la CIA s’engagea  à recruter des leaders congolais anti-Lumumbistes tout en excluant pas l’appui d’un agent extérieur venant d’un autre pays du tiers monde, ou d’un officier supérieur américain. Sans doute pour une exécution plus propre de l’opération. Ces propositions furent acceptées par la CIA dans son message du 06 octobre 1960. L’engagement de la  Centrale se confirma en même temps par la promesse de fournir un support clandestin aux éléments opposés à Lumumba.

         Par ailleurs, l’implication du gouvernement ne fait plus de doute lorsqu’un message identique aboutit à la Chancellerie vers la mi-octobre.

         Ce message confirma la volonté de Washington d’offrir des fonds et de l’aide militaire à certains leaders congolais. Certes, la préoccupation majeure demeura de ne pas impliquer le gouvernement américain. Mais l’ambassadeur ne pouvait pas ne pas être au courant d’un message aussi important, lequel déclara par ailleurs : « La seule action que nous pouvons soutenir serait de favoriser l’immobilisation pour l’arrestation de Lumumba. Tout le monde sait aujourd’hui à quoi a réellement abouti la neutralisation des politiciens en 1960. De même, personne n’ignore que c’est le Chef d’antenne de la CIA qui avait fourni l’avion qui servi au major Mpongo pour transporter les prisonniers ».

         L’implication du gouvernement américain ne fait l’ombre d’aucun doute. Celle de certains leaders congolais encore moins. Aussi, afin de déterminer, à la lumière aussi bien de ce document de valeur indiscutable que des déclarations faites à la CNS, les responsabilités locales, faut-il se poser les seules questions à même de définir le portrait des «agents» congolais recrutés par M. Devlin :

         Oui ou non l’arrestation de Lumumba a bénéficié de l’aide américaine ?

         Qui sont ces leaders congolais à l’époque « jaloux » de l’ascension de Lumumba ?

         Qui a « immobilisé » puis « arrêté » Lumumba, pour reprendre les graves et presque prophétiques termes du message de la CIA ?

- Qui a profité de sa disparition selon l’interrogation de Victor Nendaka?

- Enfin, qui est aujourd’hui  dans les affaires avec Devlin ?

         Bref, notre souhait est que l’apport, de ce témoignage permette une lecture plus qualifiée et moins amalgamé de notre histoire. Et donne en même temps à tous et à chacun l’occasion d’établir les responsabilités historiques.  Comme pourra le constater tout lecteur intéressé de l’ouvrage dont question, il s’’agit d’un document authentique. Des rapports officiels, des compte-rendus de débats pertinents des commissions ad hoc du Congrès américain… Il s’en dégage des leçons terribles pour l’histoire.

         La première, c’est que la CIA et par ricochet le gouvernement américain sont responsables de la mort de Patrice Emery Lumumba, du complot qui a plongé le Congo dans le chaos et permis à une clique d’aventuriers de ramasser le pouvoir dans la rue.

         La deuxième leçon, c’est que des leaders congolais jaloux de Lumumba ou, tout simplement motivés par certaines largesses ou encore l’ambition ont été de façon aujourd’hui formelle recrutés pour le besoin de la cause.  Il ne peut donc pas s’agir du groupe des Commissaires généraux, pour l’essentiel  étrangers à la lutte qui faisait alors s’entredéchirer les leaders pour le contrôle du pouvoir ou qui étaient encore étudiants. Le triste amalgame dans lequel les déclarations de politique générale à la Conférence nationale a essayé de nous  entraîner doit être évité avec lucidité, courage et nationalisme au profit de la vérité historique. Du reste, nous reviendrons un jour sur une autre thèse qui ne manque pas de séduction. Laquelle nous permettra de voir si, au regard de l’importance historique du «procès Lumumba» certains ouvrages n’ont pas été commandités et même écrits à dessein pour embrouiller les pistes. Notre hypothèse à ce sujet est qua dans le cas des ouvrages « Qui a tué Lumumba » et « Les 50 derniers jours de Lumumba », il s’agit des mêmes auteurs usant du subterfuge du pseudonyme. Il serait intéressant de savoir pourquoi et dans quel intérêt.

         Pour le cas présent, l’édifiante lecture des documents exceptionnels dont nous entreprenons aujourd’hui la publication n’admet aucun doute. Ils sont tirés d’un ouvrage célèbre « The Congo Cables ». Lequel reprend, documents, télégrammes, rapports, compte-rendu et autres textes officiels à l’appui, l’étrange récit, fait par des américains de souche et très au fait du monde souterrain de la politique secrète, des dossiers noirs auxquels la CIA et le gouvernement américain ont été mêlés ou ont apporté leur caution. Cela au moment où notre peuple entend reprendre son destin en main et réécrire son histoire, ne peut que nous ouvrir les yeux sur certaines amitiés aussi encombrantes qu’intéressées.

Le Phare

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