Banque Congolaise : une constellation d’énigmes

Le procès de Roger Yaghi, ancien Président du Conseil d’Administration de la Banque Congolaise, est en voie de se terminer comme il avait commencé : dans le grand flou ! Après un mois de débats, dont deux semaines creuses sollicitées par le ministère public pour la préparation de son réquisitoire, l’opinion publique est restée avec le sentiment d’avoir affaire à une constellation d’énigmes.
Cette impression est renforcée par le fait qu’aucun des poids lourds – le Directeur de cabinet du chef de l’Etat Beya Siku, le Conseiller Spécial du Chef de l’Etat en matière de sécurité Pierre Lumbi, le ministre de la Coopération internationale et ancien Directeur de cabinet du Chef de l’Etat Raymond Tshibanda,le ministre honoraire des Finances Athanase Matenda – cités comme témoins par le juge des céans dès la première audience- n’a défilé devant la barre du Tribunal de Grande Instance de la Gombe. Même Madame Natacha Mwamba, présentée comme victime de l’extorsion de signature par le prévenu Roger Yaghi, a brillé par son absence aux audiences foraines organisées au Centre Hospitalier Nganda.

L’unique témoin aperçu devant la barre, c’était Mupepe Lebo, ancien « Représentant provisoire » de la Banque Centrale du Congo et « Administrateur provisoire » de la Banque Congolaise. Il s’agit en fait de l’homme ayant orchestré la cabale ayant conduit à la liquidation de cette dernière institution financière, à en croire le rapport de l’ANR (Agence Nationale de Renseignements) et les déclarations de Roger Yaghi.

Le flou sur la séquestration de Yaghi

L’on continue à s’interroger au sujet de l’arrestation de Roger Yaghi en avril 2011 et de sa détention dans une maison privée, trois mois après la mise en liquidation de la Banque Congolaise et six mois après avoir été déchargé de ses fonctions de Président du Conseil d’Administration au profit de Mupepe Lebo d’abord et de Mawakani Samba ensuite. Il a dû passer trois mois dans un amigo privé avant d’être déferré devant son juge naturel, à savoir le Tribunal de Grande Instance de la Gombe.

Réputé vide au sortir de sa détention illégale dans les géoles du Conseil National de Sécurité, son dossier l’est resté aussi bien au niveau du parquet que du Tribunal de Grande Instance de la Gombe. Roger Yaghi et ses avocats ont passé des semaines à exiger des preuves écrites des préventions libellées par l’officier du ministère public sans se faire délivrer la moindre pièce accusatrice. Comment le prévenu a-t-il pu « piller » la Banque Congolaise sans laisser la moindre trace, surtout durant la période où Mupepe Lebo y siégeait, entre 2009 et 2010, comme « Représentant provisoire » de la Banque Centrale du Congo. Comment un président de Conseil d’Administration, qui n’avait pas dans ses prérogatives la gestion quotidienne, avait-il pu poser des actes indélicats de gestion sans soulever des protestations de la part de ses pairs du Conseil d’Administration et surtout des membres du Comité de gestion ?
A ce sujet, ni le ministère public, ni Mupepe Lebo, encore moins les avocats de la Banque Congolaise n’ont pu éclairer la lanterne des juges chargés de l’affaire et du grand public.

Le flou sur la faillite

Le flou est ainsi demeuré total jusqu’au bout. A la veille de la sortie d’un verdict qui parait ficelé d’avance, l’on continue de se poser des questions sur les indélicatesses de gestion reprochées à l’ancien PCA de la Banque Congolaise. L’on aimerait savoir par quelle magie cette banque a subitement piqué du nez, après octobre 2010, sous les « administrations provisoires » de Mupepe Lebo puis Mawakani, pour « crasher » en janvier 2011, alors que sa valeur nette positive se chiffrait à 120 millions de dollars américains.

En effet, ses livres de caisse indiquaient belle et bien, avant la neutralisation de Roger Yaghi et du Comité de gestion de la BC, que celle-ci charriait un actif et des avoirs de l’ordre de 280 millions de dollars américains contre un passif et des engagements de l60 millions de dollars américains. Manifestement, il n’y avait pas péril en la demeure. Au contraire, en septembre-octobre 2010, la Banque Congolaise figurait au nombre des banques locales les plus performantes et les plus enviées du monde congolais des affaires.

Mupepe Lebo et tous les planificateurs de la faillite de la Banque Congolaise auraient dû expliquer à la justice comment celle-ci est passée d’un actif de 120 millions de dollars à la liquidation, après trois mois seulement de mise sous gestion administrative de la Banque Centrale du Congo. Hélas, l’éclairage tant attendu n’est jamais venu. Le renseignant Mupepe Lebo par exemple a donné une explication nébuleuse au sujet des rapports contradictoires qu’il avait lui-même rédigés sur la Banque Congolaise, l’un flatteur pour l’équipe Yaghi pendant qu’il assumait les fonctions de « Représentant provisoire » et l’autre sulfureux contre le même Yaghi, sous sa nouvelle casquette d’Administrateur provisoire, fonctions qu’il n’a exercées que pendant 15 jours et dont il a été rapidement relevé pour calmer le courroux des actionnaires et des épargnants.

Aussi ne peut-on manquer de s’étonner de la décision de mise en liquidation de la Banque Congolaise qui, en janvier 2011, affichait encore des créances d’environ 225 millions de dollars américains, dont 144 millions sur l’Etat congolais.

Flou sur le faux et usage de faux

Beaucoup d’encre et de salive a coulé autour de l’infraction de faux et usage de faux retenue à charge de Roger Yaghi. Voici, par excellence, une prévention où aucun flou n’est permis dans son modus operandi, puisqu’elle repose essentiellement sur l’écrit. Curieusement, l’on est resté sans repaires en ce qui concerne la traçabilité du faux qui auraient commis dans les mouvements du compte fiduciaire 102 et du compte Heredium. Car, jusqu’à preuve du contraire, ces deux comptes ont belle et bien approvisionnés, conformément aux règles du jeu.

S’agissant des crédits que Roger Yaghi aurait distribués à la pelle à ses propres sociétés, il a été démontré, noir sur blanc, que le montant de ces crédits s’élèvent à 81 millions de dollars et non 123 millions comme soutenu sans preuves par l’organe de la loi.
Pour ce qui est du mécanisme de transfert, tout s’est passé au niveau des services internes appropriés de la Banque Congolaise. Celles-ci ont appliqué, pour le cas d’espèce, les conditions exigibles en matière d’octroi des crédits, jusqu’à celle relative à l’hypothèque immobilière pour garantir le remboursement. Par ailleurs, il convient de noter que tous les crédits consentis par cette banque aux tiers sont signalés dans son actif. D’où, la thèse de la prétendue dissimulation – autre infraction sans assise – s’effondre d’elle-même.

Flou sur l’abus de confiance et le blanchiment d’argent

Roger Yaghi est accusé d’abus de confiance. Pourtant, rien ne démontre qu’il aurait pris de l’argent dans le compte d’un client, en l’occurrence Omari Oil. Cette société revendique un transfert de 15 millions de dollars en sa faveur sans préciser l’identité de l’expéditeur de ce fond. Bien plus, l’expéditeur mystérieux, qui devrait être le grand perdant dans la transaction, est resté inconnu jusqu’à la clôture des débats. C’est bizarre qu’autant d’argent ait circulé entre deux banques sans la moindre trace.

C’est pareil pour la prétendue somme de 32 millions de dollars américains qu’aurait blanchie l’ancien PCA de la Banque Congolaise. Ici aussi, l’opération de transfert en rapport avec ce fond est inexistante. Au contraire, les documents disponibles à la BC font état d’un montant global de 1,2 millions Usd ayant fait l’objet de transferts. L’origine ne peut être douteuse dès lors que les opérations de transfert touchaient un compte bancaire facilement repérable au sein de la Banque Congolaise.
Quant à l’infraction d’extorsion de signature, la présumée victime, Mme Natacha Mwamba, ne s’est pas signalée à la barre pour appuyer l’accusation. Pourquoi ? Mystère !

Bref, au moment où Roger Yaghi attend le sort qui va être le sien, force est de constater que sa culpabilité n’a pu être établie de manière formelle et indiscutable. Le prévenu est perçu comme la victime d’une cabale ayant pour dessein funeste de faire disparaître la bagatelle de 120 millions de dollars au titre d’actif et de 225 millions de dollars américains au titre de créances. La condamnation de Roger Yaghi ferait des heureux dans les rangs des décideurs politiques et autres débiteurs qui avaient des comptes à rendre à la Banque Congolaise.

Toutefois, la décapitation de cette banque va longtemps hanter le climat des affaires en République Démocratique du Congo et constituer une contre publicité pour le gouvernement, qui se débat comme un diable dans un bénitier pour faire revenir des investisseurs au pays.C’est ce danger que les juges doivent avoir constamment à l’esprit, d’autant plus qu’il s’agit, dans le cas d’espèce, de dire véritablement le droit en fondant la décision sur des preuves qui sont, au niveau de l’accusation, restées inexistantes tout au long du procès. Et c’est curieusement avec un dossier vide que l’officier du ministère public a requis une lourde peine d’emprisonnement au lieu de solliciter l’acquitement du prévenu.

Kimp

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