Affaire BC : Roger Yaghi : les dessous des cartes

Après avoir été privé de liberté et séquestré dans une maison privée, du mois d’avril à celui de juillet 2011, avant d’être déféré devant son juge naturel, à savoir le Tribunal de Grande Instance de Kinshasa/Gombe, Roger Yaghi, ancien Président du Conseil d’Administration de la Banque Congolaise, a déjà comparu à deux reprises, le lundi 17 et le jeudi 20 octobre 2011. La troisième audience est programmée pour ce lundi 24 octobre au Centre Hospitalier Nganda, où se trouve interné le prévenu, contraint de se déplacer sur une chaise roulante.

De gros poissons sont annoncés ce jour comme renseignants : Beya Siku (Directeur de cabinet du Chef de l’Etat), Pierre Lumbi (Conseiller Spécial du Chef de l’Etat en matière de sécurité), Raymond Tshibanda (ministre de la Coopération et ancien Directeur de cabinet du Chef de l’Etat), Athanase Matenda Kyelu (ministre honoraire des Finances),Tshibwabwa (expert de l’Association Congolaise des Banques). Ceux qui étaient présents aux audiences foraines du lundi 17 et du jeudi 20 octobre 2011 se souviennent encore des propos des avocats de Roger Yaghi faisant état d’un complot ourdi contre leur client.

Ces conseils étaient dans tous leurs états à l’annonce des infractions mises à charge de l’ancien PCA de la Banque Congolaise : faux en écriture, virements fictifs, dissimulation d’argent, transferts illicites, abus de confiance et de biens sociaux, détournements frauduleux, escroquerie, blanchiment d’argent, etc. Indigné, l’incriminé avait eu du mal à retenir ses larmes, au regard de son honneur jeté en pâture. En vain, la défense a exigé des preuves écrites. Dans le domaine bancaire, toutes les opérations étant écrites, d’éventuels tripatouillages financiers de Roger Yaghi auraient dû laisser des traces. Comment a-t-on pu asseoir de telles charges sans avoir audité sérieusement et contradictoirement les états financiers de la Banque Congolaise ?
D’où, depuis l’arrestation de ce dernier par les « services », en avril dernier, jusqu’au jour de son atterrissage à l’office du magistrat instructeur, son dossier était vide, pour la simple et bonne raison qu’aucune pièce justificative ne renseignait sur la participation du PCA dans les actes de gestion quotidienne de la BC.

Coup monté par Mupepe Lebo et consorts

A en croire les avocats de Roger Yaghi, qui avaient évoqué un rapport des « services » à l’audience du jeudi 20 octobre 2011, le cerveau moteur du coup monté contre leur client n’était personne d’autre que Jean-Baptiste Mupepe Lebo, désigné en septembre 2009 « représentant provisoire » de la Banque Centrale du Congo auprès de la Banque Congolaise puis « Administrateur provisoire » pendant 15 jours avant d’être remplacé par Mawakani Samba. On rappelle à propos de Mupepe qu’il devait assister les gestionnaires de la Banque Congolaise en vue de la bonne application du plan de redressement négocié avec la BCC. A l’époque, cette institution financière avait connu des difficultés de trésorerie dues à l’insolvabilité des personnes physiques et morales auxquelles elle avait consenti des crédits jusqu’à hauteur de 174.740.508, 31 Usd, parmi lesquelles se recrutaient plusieurs décideurs politiques. Sur cette ardoise, l’Etat congolais lui était redevable à hauteur de 84.711.855,58 Usd.

Grâce à une bouffée d’oxygène de l’ordre de 20 millions de dollars venus de ses propres actionnaires, la Banque Congolaise avait réussi, sous les yeux de Mupepe Lebo, un redressement spectaculaire. Auteur d’un rapport mensonger sur l’état réel de la trésorerie de la BC, il avait poussé la Banque Centrale du Congo à placer cette dernière sous son « Administration provisoire » à partir d’octobre 2010. Ainsi, au moment où les organes statutaires (Conseil d’Administration, Comité de Gestion et Comités techniques) de la Banque Congolaise étaient neutralisés, celle-ci affichait dans ses comptes des créances de l’ordre de 280.502.000 dollars Us dont 127.000.000 Usd sur l’Etat congolais, des engagements de l’ordre de 160.500.000 Usd en termes de dépôts des clients, ce qui représentait globalement une valeur brute positive de 120.002.000 Usd.

Les comptes de la Banque Congolaise étaient donc au « vert » quand Mupepe Lebo a fait croire à la Banque Centrale du Congo et au gouvernement que la situation allait de mal en pis. En tout cas, la menace de banqueroute s’était éloignée lorsque Mawakani Samba – une figure bien connue dans le processus de liquidation de la Banque de Kinshasa- a succédé à Mupepe Lebo pour conduire la BC à la liquidation, en janvier 2011. Que s’est-il passé entre octobre 2010 et janvier 2011 que des fonds logés dans les comptes de cette banque jusqu’en septembre 2010 et libellés en dizaines de millions de dollars américains disparaissent sans laisser de traces ?

Aussi, les avocats de Roger Yaghi persistent à croire que leur client a été éloigné de la Banque Congolaise pour permettre aux vautours de la dépecer en toute tranquillité, loin de tout regard indiscret. La mise en liquidation a été la conséquence de l’aboutissement du complot, dû pour l’essentiel au refus des actionnaires de s’y associer d’une part, et, à l’opposition de certaines autorités d’autre part.

Mauvais signal pour le climat des affaires

Les faits mis à ce jour à charge de Roger Yaghi sont très graves et constituent en eux-mêmes une contre-campagne à l’endroit de la volonté du Chef de l’Etat de voir s’améliorer sensiblement le climat des affaires en République Démocratique du Congo. Comment réussir un tel pari si des personnes appartenant au cercle du pouvoir s’ingénient à monter des coups bas pour déstabiliser des structures aussi sensibles que des banques, juste pour assouvir leurs propres appétits financiers?

Quel discours le gouvernement, qui est en campagne de lobbying en direction des investisseurs étrangers, dans l’optique de capitaliser l’après-PPTE (Atteinte du point d’achèvement de l’Initiative Pays Pauvres Très Endettés), va-t-il encore tenir à leur endroit si des cas comme celui de Roger Yaghi relancent la méfiance ? Un ancien Premier ministre de ce pays aimait à répéter à ses amis Mobutistes, partisans du terrorisme judiciaire et fiscal, que l’homme d’affaires était un « animal peureux ».
La grande difficulté pour les hommes au pouvoir en place va être d’évacuer justement la peur des esprits des nationaux et étrangers tentés de participer à la reconstruction du pays, dans les secteurs les plus divers.

L’autre enjeu du procès Yaghi risque d’être donc une nouvelle rupture de la confiance renaissante entre l’Etat congolais et le monde des affaires, par la faute de quelques individus. Quant aux épargnants de la BC, dont le sort reste des plus indécis, ils sont à compter désormais dans la famille de futurs thésauriseurs des billets de banque. Après la CNECI (Caisse Nationale d’Epargne des Crédits Immobiliers), la BCA (Banque de Crédit Agricole), la Socobanque, la Banque de Kinshasa, la Banque du Peuple, Luyimas… les fossoyeurs du système bancaire congolais sont une fois de plus en passe de s’octroyer le beau rôle dans l’affaire Banque Congolaise.
Il faut maintenant espérer que la justice saisie du complot va contribuer à l’éclatement de la vérité, quelles que soient les conséquences pour les personnalités impliquées, et apporter ainsi la preuve que Joseph Kabila me prêche pas dans le désert lorsqu’il parle de l’amélioration du climat des affaires. Il est temps que les vrais coupables soient sanctionnés et non les bouc-émissaires.

Kimp

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