29 anniversaire de l’Udps : que des douleurs, déchirements, promesses non tenues, trahisons !

Profitant de la nouvelle politique des Droits de l’homme instaurée en 1986 par le président américain Jimmy CARTER, des parlementaires zaïrois déclenchèrent une fronde lors de l’interpellation des ministres, présidents directeurs généraux des entreprises publiques et d’économie mixte. Ces interpellations furent retransmises par la télévision nationale de l’époque et ce fut l’occasion pour certains de faire un véritable procès du régime en place. Des responsables de la trempe du général MOLONGYA qui dirigeait à l’époque la compagnie aérienne Air Zaïre passèrent de très mauvais moments. Celui-ci fut même interdit de parole par le président de l’assemblée nationale Joseph ILEO avant de se voir déféré devant la Cour Suprême de Justice où il écopa d’une peine de 15 ans des travaux forcés pour malversations et détournement des deniers publics. Un autre général du nom de WABALI Bakitambisa connut le même sort.

 

Lettre de 52 pages

 Parmi les frondeurs, on remarqua des personnalités comme Etienne TSHISEKEDI, Joseph NGALULA, BIRINGANINE, KAPITA, MAKANDA Mpinga Shambuyi, LUMBU Maloba  et bien d’autres qui défièrent l’autorité par des questions gênantes. On était loin de s’imaginer que cela n’était qu’un avant-goût d’une révolte qui allait finir mal avec la rédaction d’une lettre de 52 pages adressée au président de la République. Il s’en suivit une véritable chasse à l’homme déclenchée par les services de sécurité contre les signataires de ce pamphlet. D’un côté la carotte Ceux qui avaient montré une certaine sympathie aux signataires de cette lettre historique furent nommés à des postes dans la diplomatie, c’est le cas d’un certain BELCHIKA Kalubie qui fut envoyé comme ambassadeur en Guinée-Conakry, tandis que d’autres se retrouvèrent comme mandataires des entreprises publiques et d’économie mixte.
 Cette lettre fut une  critique en règle de la gestion politique, financière, économique, sociale et diplomatique du pays par le régime en place. Caractérisée par la corruption, le détournement des deniers publics, la gabegie, le népotisme, le tribalisme, le régionalisme, le clanisme, bref une dictature féroce qui ne faisait que détruire le pays en le plongeant dans l’abîme. Les signataires ne s’arrêtèrent pas seulement aux critiques. Bien au contraire, ils énoncèrent des propositions pour corriger tous les maux soulevés. C’est la brutalité qui fut au rendez-vous et toutes ces personnalités furent d’abord torturées physiquement avant d’être mises aux arrêts à l’issue d’une parodie de procès devant la Cour de Sûreté de l’Etat qui les condamna à des peines privatives de liberté en les reléguant dans leurs villages d’origine en compagnie de leurs épouses et enfants.

 

L’UDPS voit le jour dans la douleur

 C’est dans la douleur que les treize parlementaires décidèrent de créer leur parti du nom de l’Union pour la Démocratie et le Progrès Social, UDPS : Joseph NGALULA Mpandanjila, Etienne TSHISEKEDI Wa Mulumba, Paul-Gabriel KAPITA Shabangi, Charles DIA Onken, Isidore KANANA, Gabriel KYUNGU Wa Kumuanza, Célestin KASALA Kalamba, Protais LUMBU Maloba, Charles BIRINGANINE Magabe, Edmond NGOYI Moukendi, François LUSANGA Ngiele, Anaclet MAKANDA Mpinga Shambuyi, Symphorien MBOMBO Londa. Deux autres personnalités qui ne faisaient pas partie du parlement furent cooptées, notamment Fréderic KIBASSA Maliba qui lui était membre du Bureau Politique et le professeur Marcel LIHAU Ebwa qui était relégué dans son village natal pour avoir contesté certaines mesures prises par le maréchal qu’il considérait comme une violation de la Constitution en vigueur.
 
Accords de Gbadolite

 Comme le vent de la Perestroïka commençait à souffler, le conseiller spécial du chef de l’Etat en matière de sécurité, Roger NKEMA Liloo parvint à obtenir du maréchal MOBUTU l’ouverture des pourparlers avec les treize parlementaires pour leur ouvrir une aile au sein du parti MPR. Voilà comment les treize furent reçus à Gbadolite avant de se voir nommés dans les entreprises publiques et même au gouvernement. Fréderic KIBASSA fit son entrée dans l’équipe de Léon KENGO en qualité de Ministre de la Jeunesse et Sports. Etienne TSHISEKEDI qui était pressenti premier ministre demanda et obtint l’autorisation d’aller faire un contrôle médical en Europe.
 
Le meeting du Pont Cabu

 Pendant son séjour médical en Europe, des éléments des services de sécurité envoyés par Honoré NGBANDA s’emparèrent de François LUSANGA Ngiele, le soumirent à des tortures physiques sauvages en public avant de le jeter dans un cachot nauséabond et malpropre. Tenu informé, Etienne écourta son séjour pour revenir au pays en vue de tester la bonne foi du régime. Le 17 janvier 1987, jour anniversaire de l’assassinat de Patrice LUMUMBA, Etienne TSHISEKEDI accompagné de jeunes cadres de l’UDPS dont un certain Omer NKAMBA se dirigèrent vers la place dite Pont Cabu pour y tenir un meeting. Le même Honoré NGBANDA y envoya des éléments de ses services qui brutalisèrent Etienne TSHISEKEDI et Omer NKAMBA s’en sortit avec un poumon perforé par une baïonnette militaire. Les deux personnalités furent conduites vers la Cour de Sûreté de l’Etat située à l’immeuble ASSANEF où ils subirent des tortures et interrogatoires serrés. Etienne TSHISEKEDI fut assigné à résidence dans sa maison privée de la 12ème Rue à Limete et Omer NKAMBA fut admis aux soins intensifs aux cliniques universitaires où l’on procéda à l’ablation de son poumon droit qui avait pourri entretemps pendant son calvaire au cachot de l’Assanef.

Les larmes de crocodile de la Nsele
 
 A l’issue des fameuses consultations populaires, MOBUTU convoqua une rencontre le 24 avril 1990 à la Cité historique de la Nsele au cours de laquelle il prononça un discours dans lequel il annonçait trois choses essentielles. Larmes aux yeux avec la phrase inoubliable : « comprenez mon émotion », tout d’abord il ouvrait l’espace politique à tous les courants, ensuite il prenait congé du MPR-parti Etat et enfin, il prenait l’engagement de nommer un nouveau gouvernement qui serait dirigé par une personnalité neutre. Le lendemain, il nomma Vincent de Paul LUNDA Bululu comme premier ministre pour former le gouvernement de la transition en vue d’organiser des élections dans un délai ne dépassant pas deux ans. Entretemps, Etienne TSHISEKEDI qui avait recouvré sa liberté prit Mobutu au mot en lui signifiant qu’en démissionnant du MPR-parti Etat il démissionnait en même temps du poste de président de la République car la constitution en vigueur précisait que le président du MPR était de droit président de la République. Etienne TSHISEKEDI venait d’ouvrir un long débat qui allait envenimer le climat politique pendant longtemps.
 
Union Sacrée de l’opposition politique radicale

 Voulant toujours contourner l’Union Sacrée de l’opposition radicale, Mobutu nomma le professeur Crispin MULUMBA Lukoji. Une nomination qui fut rejetée par l’USOR et la crise reprit de plus belle. Entretemps, on assista à un folklore au Palais du peuple avec un trio au perchoir composé du Patriarche Isaac KALONDJI Wa Pasteur Kabongo accompagné d’un jeune homme de vingt ans et d’une jeune fille comme adjoints pour diriger la conférence nationale souveraine. Ce folklore comme la rose dura l’espace d’un matin.
 Mobutu qui préparait un coup fourré en vue de contourner la conférence nationale souveraine pour tricher aux élections va d’abord recourir au président du Sénégal, Abdou Diouf accompagné de son opposant éternel Abdoulaye WADE pour essayer de résoudre la crise politique née de la nomination unilatérale d’un gouvernement de transition dirigé par LUNDA Bululu. A l’issue de ces négociations du Palais de Marbre en 1991, ce fut Jean de Dieu NGUZ Karl-i-Bond qui damna le pion à Etienne TSHISEKEDI au grand dam de l’Union Sacrée de l’opposition. Ce qui raviva encore davantage la crise politique.
 Profitant d’une intervention anodine de Lambert MENDE qui se plaignait du remplacement du procureur général près la Cour d’Appel de la Gombe par l’un de ses proches membres du parti UFERI de NGUZ, ce dernier ferma avec force la conférence nationale souveraine. La crise s’envenima car en même temps  certains compatriotes, notamment ceux provenant du Katanga tenaient à retourner chez eux. Et voilà pourquoi le trio Dr Elias NUMBI, François KANDOLO et Pierre LUMBI lancèrent l’idée de la marche des Chrétiens pour le 16 février 1992 en vue de réclamer la réouverture de la CNS.
 
Un candidat nommé Thomas KANZA

 C’est au cours de ce forum que le leader de l’UDPS fut élu le 15 août 1992 avec 78 % de voix en qualité de premier ministre pour conduire la transition politique devant aboutir aux élections générales. Trois mois après, Mobutu le limogea et nomma une équipe des secrétaires généraux avant de convoquer le Conclave du Palais de la Nation qui va élire Faustin BIRINDWA, encore un compagnon  d’E. Tshisekedi comme premier ministre déclenchant ainsi une grande crise au sein de l’UDPS. Quinze mois après ce fut le tour du HCR-PT de procéder à l’élection de Léon KENGO comme premier ministre. Deux ans plus tard lorsque le pays est envahi par des armées étrangères venues des trois pays voisins, revoilà Etienne Tshisekedi effectuant le déplacement de Cap Saint Martin pour des négociations avec le maréchal déjà très malade en vue de sauver la Nation. A cause des malentendus provoqués toujours par Honoré NGBANDA, contrairement aux espoirs des millions des congolais, Kengo rempila et les rebelles effectuèrent une véritable promenade de santé jusqu’atteindre Kinshasa à partir de Bukavu en l’espace de sept mois.

 Et voici  l’AFDL
 Par naïveté ou par bêtise, Etienne TSHISEKEDI va encore une fois se faire coiffer au poteau et se retrouver relégué dans son village natal de Kabeya Kamwanga. Il retournera à Kinshasa trois mois après avant de prendre son bâton de pèlerin pour une tournée de sensibilisation en Europe et aux Etats-Unis en vue de réclamer la tenue de négociations politiques inter congolaises pour mettre fin à la guerre.
Ces négociations démarrèrent difficilement avec des ratés à Gaborone, Addis Abeba et enfin à Sun City. Elles se clôturèrent par des accords politiques signés en avril 2003 caractérisés par la mise en place d’un système dit de 1+4 qui va durer trois ans avant les élections de 2006. Des élections boycottées par l’UDPS au motif que tout avait été boutiqué à l’avance pour favoriser l’élection de Joseph KABILA.

TSHISEKEDI «assassiné»
 
 Le sphinx de Limete ’homme tomba malade et se rendit en Europe pour des soins appropriés. Son absence provoqua des remous au sein de son parti, une véritable guerre de succession qui ne se termina qu’avec son retour au mois de novembre dernier. Un congrès fut alors tenu pour proclamer Etienne TSHISEKED candidat à l’élection présidentielle de 2011 et doter le parti de nouveaux statuts.
F.M. 
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Rubrique : Tribune libre
Commémoration du 16 février : le martyre chrétien en RDCongo
PROF. ABBE RICHARD MUGARUKA/(PAROISSE NOTRE DAME D’AFRIQUE A KINSHASA)
Nous commémorons aujourd’hui l’anniversaire de la marche des chrétiens de Kinshasa le 16 février 1992, marche qui fut violemment réprimée dans le sang, alors qu’elle était pacifique et ne revendiquait que l’avènement dans notre pays, d’un Etat de droit, respectueux des droits fondamentaux de l’homme. Il s’agit du « droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne »1  et de tous les autres droits y afférents, notamment le droit à l’égalité et à la participation citoyenne, le droit  à une justice équitable et au bien être social. 
Puisque ce sont des droits et non pas des faveurs, tout être humain est autorisé à les revendiquer  voire à les exiger, et les  dirigeants politiques ont le devoir de les assurer et de les garantir. Les victimes de la marche pacifique des chrétiens de Kinshasa le 16 février 1992  sont des martyrs, des témoins engagés, de la lutte, en RDC,  pour le respect des droits humains fondamentaux, inaliénables et imprescriptibles, qui sont devenus le patrimoine de l’humanité toute entière. Leur exemple devrait continuer à inspirer la conduite et l’engagement des citoyens congolais d’aujourd’hui, toujours en quête et dans l’attente de l’avènement d’un Etat de droit en RDC.
Quelles réflexions et méditation chrétiennes peut nous inspirer aujourd’hui cet événement ?

1. LE MARTYRE, CONDITION DU CHRETIEN

Nous, chrétiens, sommes les disciples d’un martyr, Jésus Christ, mort et ressuscité. Martyr, c’est-à-dire témoin, d’un amour tellement total qu’il l’a conduit à la mort. Jésus Christ nous a tellement aimés qu’il a donné sa vie pour nous. Il nous demande à nous, chrétiens, de le suivre jusqu’au martyre, au don total de notre vie par amour et pour le bonheur de nos frères.
Jésus nous aimé jusqu’à mourir pour nous
Aimer jusqu’à la mort, tel a été le sens que Jésus a  assigné à sa vie.
« Le Fils de l’homme est venu non pas pour servir mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude »(Mc 10,45).
  « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime »(Jn 15,13)
Jésus nous invite à le suivre  avec sa croix
Jésus invite ses disciples à le suivre, non seulement  en lui emboîtant  les pas, sur cette voie du martyre,  mais aussi en renonçant à eux-mêmes et en portant leur croix (c’est-à-dire, en étant prêts à mourir).
Il insiste sur le fait que les disciples vont, comme lui, devoir risquer leur vie par fidélité à la mission qu’il leur confie.  Il leur faudra, à leur tour, affronter la mort dans la conviction que la fidélité au Christ vaut plus que leur vie et que mourir ainsi représente un gain et non une perte.  Jésus dit notamment : «Si quelqu’un veut venir à moi, qu’il renonce à lui-même et prenne sa croix, et qu’il me suive.  En effet, qui veut sauver sa vie la perdra ; mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Evangile la retrouvera.  Et quel avantage l’homme a-t-il à gagner le monde entier s’il le paie de sa vie ?  Que pourrait donner l’homme à ôter sa vie ?  Car si quelqu’un a honte de moi et de mes paroles au milieu de cette nation adultère et pécheresse, alors le Fils de l’Homme aura honte de lui quand il reviendra dans sa gloire avec ses saints anges. Et il leur disait : «En vérité, je vous déclare, parmi ceux qui sont ici, certains ne mourront pas avant de voir venir le Royaume de Dieu dans sa puissance» (Mc 8, 34 – 9, 1).
En fait, le sens obvie de ces paroles du Christ c’est que la condition du disciple authentique implique l’acceptation de la croix, c’est-à-dire, le risque de perdre sa vie pour la cause de Jésus et de son Evangile, c’est-à-dire pour témoigner de la foi.  Quiconque perd sa vie dans ces conditions la sauve car le martyre lui assure la bienveillance du Fils de l’Homme dans son Royaume. « Si nous sommes morts avec lui, avec  lui nous vivrons. Si nous tenons fermes avec lui, avec lui nous régnerons. Si nous le renions, lui aussi nous reniera. Si nous sommes infidèles, lui reste fidèle car il ne peur se renier lui-même »( 2Tim 2,11 13).

Quant aux disciples qui ne mourront pas avant de voir le Règne de Dieu venir avec puissance, ce sont ceux qui seront témoins de la résurrection du Christ, manifestation de la victoire du Règne de Dieu. Car Dieu a toujours le dernier mot.
C’est dans ce sens que Jésus a préparé ses disciples à sa propre mort et à l’éventualité de leur propre martyre .

2. Il existe un lien essentiel entre l’amour de Dieu et l’amour du prochain

Depuis que Dieu s’est fait homme, il  n’y a pas d’autre lieu privilégié, en dehors de l’homme, où on peut le voir, l’aimer et le servir. On ne peut pas aimer et servir Dieu qu’on ne voit pas, si on n’aime pas et on ne sert pas le frère  ou la sœur qu’on voit (cf. 1Jn 4,20). Bien plus, tout ce que nous faisons ou ne  faisons pas à l’un des plus petits  de nos frères et sœurs, c’est à Dieu que nous le faisons ou ne le faisons pas.(cf. Mt 25 ,31- 46: le jugement dernier). C’est à ces plus petits de nos frères que Dieu s’identifie. Au jugement dernier, Dieu nous dira : « J’ai eu faim et vous m’avez donne à manger, j’ai eu soif et  vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger et vous m’avez accueilli, nu et vous m’avez vêtu, malade et vous m’avez visité, prisonnier et vous êtes venu me voir….Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 2,31 40).  Ainsi donc tout ce qui élève l’homme, glorifie Dieu, et tout ce qui blesse l’homme, blesse Dieu. Toute atteinte à la dignité de l’homme constitue un camouflet à la gloire de Dieu, car l’homme a été créé à l’image de Dieu. Depuis que Dieu s’est fait homme, l’homme est devenu le lieu théophanique par excellence. Le respect des droits fondamentaux de l’homme, et en particulier, ceux des pauvres et des faibles, constitue l’expression et manifestation de la crainte de Dieu, principe de la sagesse et de la vie chrétienne.

« Entre évangélisation et promotion humaine –développement, libération- il y a des liens profonds. Liens d’ordre anthropologique, parce que l’homme à évangéliser n’est pas un être abstrait, mais qu’il est sujet aux questions sociales et économiques. Liens d’ordre théologique, puisqu’on ne peut pas dissocier le plan de la création du plan de la rédemption qui, lui, atteint les situations concrètes de l’injustice à combattre et de la justice à restaurer. Liens de cet ordre éminemment évangélique qui est celui de la charité : comment en effet proclamer le commandement nouveau sans promouvoir dans la justice et la paix la véritable, l’authentique croissance de l’homme. Nous avons tenu à le signaler, Nous même, en rappelant qu’il est impossible d’accepter que l’œuvre de l’évangélisation  puisse ou doive négliger les questions extrêmement graves, tellement agitées aujourd’hui, concernant la justice, la libération, le développement et la paix dans le monde. Si cela arrivait, ce serait ignorer la doctrine de l’Evangile sur l’amour envers le prochain qui souffre ou est dans le besoin » .

Comme l’a écrit le Pape Paul VI dans l’encyclique Populorum Progressio, « le développement  c’est le nouveau nom de la paix ». Si l’on veut promouvoir la paix et la justice, il faut absolument assurer au peuple un minimum de bien être. Car il faut un minimum de bien être matériel pour pratiquer la vertu et assumer une citoyenneté responsable. La stabilité politique et la paix n’ont pas de pire ennemie que la misère populaire. On ne peut attendre aucune démocratie en RDC tant que la majorité du peuple continuera à vivre en dessous du seuil de la pauvreté . Une pauvreté qui ne se justifie d’ailleurs pas au regard des immenses ressources  naturelles réelles et potentielles dont regorge le pays. La misère populaire en RDC est consécutive à l’absence de gouvernance et d’une redistribution juste et équitable des richesses et des revenus du pays . Les inégalités sociales aussi criantes ne peuvent que compromettre la paix et la cohésion sociales et inciter le peuple à la révolte et à la violence et favoriser la corruption.

3. Il existe un rapport nécessaire mais distinction entre évangélisation et gestion de la  cité au service de la promotion humaine

Dans son engagement au service de l’homme, du monde et de la société, « l’Eglise catholique ne peut réduire sa mission aux dimensions d’un projet simplement temporel, et ses buts à une visée purement anthropocentrique ; le salut dont elle est messagère et sacrement, à un bien-être matériel ; son activité, oubliant toute préoccupation spirituelle et religieuse, à des initiatives d’ordre politique ou social. S’il en était ainsi, l’Eglise perdrait sa signification foncière. Son message de libération perdrait sa signification foncière. Son message de libération n’aurait plus aucune originalité et finirait par être facilement accaparé et manipulé par des systèmes idéologiques et des partis politiques. Elle n’aurait plus d’autorité pour annoncer, comme de la part de Dieu, la libération. C’est  pourquoi Nous avons voulu souligner la nécessité de réaffirmer clairement la finalité  spécifiquement religieuse de l’évangélisation. Cette dernière perdrait sa raison d’être, si elle s’écartait de l’axe religieux qui la dirige : le Règne de Dieu avant toute autre chose, dans son sens pleinement théologique » .

4. Séparation entre l’Eglise et l’Etat ne signifie donc ni neutralité, ni désengagement, ni indifférence de l’Eglise et des chrétiens catholiques vis-à-vis de la gestion de la cité et de la construction d’une société et d’un monde plus justes et plus fraternels. Prise et comprise dans le sens de gestion de la cité pour le bien commun, la politique recourt  à certaines valeurs et à des actions qui concernent le bien et l’intérêt de tous, et qui, de ce fait transcendent les clivages partisans ou politiciens. Cette politique-là qui se définit comme l’art de conduire la société vers le bien et le bonheur de tous et de chacun, intéresse et concerne aussi bien l’Eglise que les fidèles chrétiens.

En effet, l’Eglise ne peut pas évangéliser le monde sans être à son service. Le salut ou le bonheur que proclame l’Evangile  concerne l’homme total ou  intégral. Il vise tout  homme et tout l’homme, dans sa dimension à la fois sociale et individuelle, matérielle et spirituelle, politique et économique,  culturelle et historique. Une évangélisation qui ne concernerait pas l’homme dans son intégralité serait partielle et incomplète.

C’est pourquoi, au risque de dégénérer en un folklore de mauvais goût, l’Eglise, dans son discours comme dans son action évangélisatrice, ne peut se désintéresser des questions politiques, sociales et économiques qui déterminent la qualité de la vie de l’homme et de la société. Bien au contraire, experte en humanité et gardienne des valeurs éternelles et universelles, elle se doit de contribuer à éclairer et à éduquer la conscience humaine et l’opinion publique, sur les voies les plus sûres et les plus authentiques de la paix, de la justice et de la promotion du bonheur personnel et collectif. L’Evangile est donc impartial mais il n’est pas neutre. Il est résolument du côté du salut et du bonheur de l’homme et donc du côté de « Dieu qui veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité » (1Tim 2,4)

5. L IMPORTANCE DU MARTYRE, TEMOIGNAGE DE VIE DES CHRETIENS LAICS

Dans le contexte africain où les catholiques ne représentent que 18% de la population  et en RDC où ils constituent près de  49% de la population, le  niveau le plus élémentaire de l’action évangélisatrice de l’Eglise, c’est le témoignage. Dans un monde où le pluralisme et le respect de différences constituent des valeurs devenues consensuelles et indispensables à la cohésion sociale et à la démocratie, la meilleure façon de faire valoir sa foi et d’inviter au dialogue les autres confessions et religions, c’est le témoignage d’un amour engagé, respectueux de tout homme et promoteur de la dignité de ce dernier. A défaut de pouvoir convaincre par les arguments logiques et verbaux, la foi catholique s’exprimera et s’imposera par le témoignage et l’humble service de l’humanité. Tout prosélytisme agressif et intolérant serait d’ailleurs incompatible avec le message évangélique d’amour, qui, de par sa nature, se doit de se proposer plutôt que de s’imposer. Du reste, aucun ecclésiocentrisme n’est ni de mise, ni permise dans le domaine de la promotion de la dignité humaine qui déborde le cadre fort limité de l’Eglise institutionnelle. En effet, le Règne de Dieu annoncé et inauguré par le Christ dépasse les  limites de l’Eglise comme institution visible : celle-ci n’en forme que « le germe et le commencement » . Tous les hommes sont conviés à participer à son édification, sous la mouvance de l’Esprit qui, « souffle où il veut » (Jn 3,8) et qui poursuit, dans le monde, l’œuvre salvifique inaugurée et entreprise par le Christ, et achève toute sanctification. « La communauté des chrétiens se reconnaît donc réellement et intimement solidaire du genre humain et de son histoire  ».

C’est donc par l’engagement des chrétiens dans les divers milieux laicaux, familiaux, professionnels, sociaux, culturels, politiques et économiques que les fidèles sont appelés à témoigner de leur foi, à la manière « du levain dans la pâte », de « sel de la terre ». Cela n’est possible que si l’Eglise peut compter sur un laïcat adulte et responsable, qui, conscient de son engagement baptismal, vit et témoigne de sa foi dans tous les secteurs de la vie et dans le vécu quotidien.

6. Les hommes passent : seul, Dieu demeure à jamais

Dieu est le seul véritable Maître du monde et de l’histoire, et seuls font œuvre utile et durable, les hommes qui inscrivent et gèrent, selon les exigences de la vérité, de la justice et de l’amour,  leurs projets politiques, sociaux et économiques. Face donc à ces projets humains et à leurs méthodes, l’Eglise a  pour mission d’exercer une vigilance critique pour pouvoir éclairer la conscience des fidèles et les aider au discernement indispensable dans ce domaine. Elle se référera constamment à l’absolu de Dieu et de son dessein salvifique et immuable qui transcende, dépasse et déborde, en amont et en aval, l’action et l’engagement relatifs de l’homme et de  la société, qui est toujours limitée dans le temps et dans l’espace. « Cherchez d’abord le Royaume et la justice de Dieu, et tout le reste vous sera donné par surcroît » (Mt 6,33). Le Règne de Dieu, en soi, ne s’oppose à aucun pouvoir humain. Mais il arrive qu’en s’absolutisant indûment et en s’affranchissant de toute norme morale, le pouvoir humain  dérive et commette le blasphème consistant à usurper l’autorité divine ou à diviniser un chef. Le pouvoir absolu corrompt absolument. Dans ce cas, l’Eglise a pour mission de rappeler que tout pouvoir vient de Dieu et qu’il doit par conséquent être exercé pour la gloire de Dieu qui correspond à la dignité et au bonheur intégral de l’homme.
 
La République Démocratique du Congo comme pays et comme peuple appartient Dieu, seul véritable Maître du monde et de l’histoire. Nul n’a le droit de la transformer en propriété privée et de la gérer comme une entreprise personnelle ou familiale. Les dirigeants actuels comme leurs prédécesseurs et leurs successeurs ont été mandatés pour gérer le pays au nom et pour le bonheur du peuple congolais. Ils quitteront un jour le pouvoir, mais le pays et le peuple congolais demeureront. Ils doivent garder cela à l’esprit pour éviter d’usurper les droits de Dieu et du peuple congolais qui sont les vrais et uniques propriétaires du pays. C’est d’ailleurs cela que signifie fondamentalement la souveraineté primaire du peuple.
Chaque génération a le devoir de sauvegarder et d’assumer cette souveraineté qui est au dessus des dirigeants et des systèmes politiques et dont l’exercice est régi par la Constitution adoptée par le peuple par voie référendaire et qui est exécutoire et opposable à tous. Nul ne peut se placer au dessus de cette loi fondamentale consensuelle, ni au dessus du peuple, souverain premier. Par ailleurs, comme on peut le lire à l’article premier de la Déclaration universelle des droits de l’homme  des Nations Unies, adoptée en décembre 1948 : « Tous les êtres humains naissent égaux et libres en dignité et en droit. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité » . C’est pourquoi dans son serment, le Président jure d’observer et de faire observer la Constitution, sous peine de haute trahison. Souverain premier conformément à l’article 5 de la Constitution , le peuple congolais devrait se libérer du culte du chef et de la personnalité,  et renoncer à  la sujétion à ses dirigeants, pour instaurer un nouveau type de rapport citoyen, mettant effectivement et réellement l’Etat, les institutions publiques et leurs animateurs au service de la nation et des populations, et non l’inverse.

7. Le temporel est le champ propre de l’engagement religieux des laïcs

«La mission salvifique de l’Eglise dans le monde est réalisée non seulement par les ministres qui ont reçu le sacrement de l’ordre, mais aussi par tous les fidèles laïcs : ceux-ci, en effet, en vertu de leur condition de baptisés et de leur vocation spécifique, participent, dans la mesure propre à chacun, à la fonction sacerdotale, prophétique et royale du Christ ». Pour exercer ce  ministère lié à leur baptême, les fidèles n’ont besoin ni de l’autorisation ni de l’approbation d’une autorité ecclésiastique quelconque ou du clergé. Il s’agit d’une mission, d’un devoir et  d’un droit inhérents à leur baptême.

Cependant, « le champ propre de l’activité  évangélisatrice des laïcs, c’est le monde, vaste et compliqué, de la politique, de la réalité sociale, de l’économie ; comme aussi celui de la culture, de la science et des arts, de la vie internationale, des instruments de la communication sociale et encore d’autres réalités particulièrement ouvertes  à l’évangélisation, comme celle de l’amour, de la famille, de l’éducation des enfants et des adolescents, le travail professionnel, la souffrance. Plus il y aura des laïcs pénétrés d’esprit évangélique, responsables de ces réalités, compétents dans le travail de leur développement et conscients de l’obligation qui leur incombe de développer toute leur capacité chrétienne souvent jusque là tenue cachée ou étouffée, alors plus ces réalités, sans rien perdre ni sacrifier de leur coefficient humain, mais révélant une dimension transcendante souvent ignorée, se trouveront au service de l’édification du Royaume de Dieu, et donc du Salut en Jésus-Christ » .

Il est vrai que la foi ou la religion ne confère à personne ni à l’Eglise, ipso facto, une quelconque compétence ou expérience dans le domaine socio-politique et économique. Ce serait donc de l’obscurantisme que de prétendre que les hommes d’Eglise ou les croyants, offriraient, du seul fait de leur état religieux ou de leur foi, plus de garantie d’efficacité, de performance et de réussite dans l’exercice des fonctions politiques ou dans la gestion du temporel.

Par ailleurs, l’état ecclésiastique peut s’avérer souvent incompatible avec l’exercice direct d’une fonction politique, ne fût-ce que parce qu’un homme de Dieu ne peut appartenir et s’inféoder à un parti et qu’il doit être disponible et ouvert à tous les hommes, sans discrimination ni exception. Cette impartialité, à ne pas confondre avec la neutralité, reste inhérente à la prétention de transcendance que porte en elle toute religion.

De par sa mission spécifique, l’Eglise catholique comme institution, n’a donc pas à intervenir directement dans l’ordre du temporel, ni à se substituer aux  institutions étatiques qui ont pour mission de promouvoir le bien-être général de tous ses membres. Par rapport à ce domaine, son rôle spécifique consiste à proclamer la relativité du temporel au regard de l’absolu de Dieu et à stimuler l’action des laïcs en les amenant à s’engager et à collaborer, dans le cadre des institutions existantes, à l’édification d’une société plus juste et plus fraternelle, et respectueuse de la dignité humaine.

Les fidèles chrétiens doivent se considérer comme de vrais citoyens à part entière. Leur qualité même de chrétiens leur assigne le devoir de s’engager et de participer au développement intégral de la société et de remplir avec zèle, compétence et efficacité, leurs tâches terrestres.

C’est par l’action et l’engagement de leurs fidèles laïcs vivant dans le monde, que l’Eglise se doit d’être présente et d’influer sur la situation et l’évolution socio-politique et économique du pays. Le temporel, constitue le champ propre de l’apostolat et de la mission évangélisatrice des fidèles laïcs. Ils sont appelés à y être « le sel de la terre, la lumière du monde » (cf. Mt 5,13.14), « le levain dans la pâte » (cf. Mt 13,33) ».

8. ENGAGEMENT POLITIQUE DES CHRETIENS LAICS : REPUDIER
LA PEUR

Les fidèles ne devraient pas avoir peur de s’engager en politique, sous le prétexte que les  mœurs politiciennes sont souvent guidées et dominées par le machiavélisme, le cynisme, l’égoïsme et le mensonge,  la boulimie du pouvoir et de l’avoir… tous, des anti-valeurs incompatibles avec la foi chrétienne et l’évangile. En effet, en envoyant ses disciples en mission, Jésus les prévient : « Voici que je vous envoie comme de brebis au milieu des loups ; soyez donc rusés comme les serpents et candides comme les colombes » (Mt 10, 16). Loin donc de décourager les laïcs, la dureté de la carrière et de l’action politiques devrait les inciter à s’y engager davantage, avec plus de lucidité, de discernement et d’intelligence . Car ce n’est pas en fuyant le monde qu’on le convertira à l’évangile, mais en s’y engageant résolument, avec la conscience claire de devoir y livrer un combat contre  les forces du mal, mais aussi, de pouvoir compter sur la grâce et la force du Christ lui-même, qui a vaincu le monde par la croix.  « En ce monde, nous dit le Christ, vous faites l’expérience de l’adversité, mais soyez pleins d’assurance, j’ai vaincu le monde » (Jn 16,33).

Cette assurance devrait inciter les laïcs chrétiens à faire montre de créativité, d’inventivité et de solidarité, pour lutter contre les anti-valeurs qui souvent gangrènent le monde et les mœurs  politiques. Des chaînes de solidarité au niveau local, national et même international, pourraient constituer un moyen puissant de  dénoncer et de lutter, ensemble, contre les violations de droits de l’homme,  contre la criminalité transfrontalière et la corruption à l’échelle mondiale. Les chrétiens devraient faire montre  d’ingéniosité, de détermination et de solidarité, dans la lutte pour le triomphe des valeurs évangéliques, au moins autant, sinon plus, que les adeptes des stratégies contraires à la vérité, à la justice et à la dignité de l’homme et de l’humanité.

Dans les cas extrêmes d’incompatibilité grave entre les mœurs ou les décisions politiques et les exigences morales de la foi, les fidèles se souviendront qu’« il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes » (Ac 5,29 et 4,19). L’appartenance à un parti ou à une institution ne dispense pas de l’obéissance à la voix de la conscience. La majorité ne constitue pas un critère absolu de vérité ou de  moralité. La loi de la majorité représente même une des principales limites et failles de la démocratie. En effet, le peuple –et, a fortiori, sa majorité- n’est jamais à l’abri de la manipulation, de la désinformation et de l’erreur. C’est pourquoi, il est nécessaire de promouvoir l’esprit critique du peuple et appeler les chrétiens au discernement, afin que leur conscience soit toujours éclairée. Car la responsabilité morale est toujours personnelle et la loi de la majorité ne peut se substituer à la conscience individuelle.  Du point de vue évangélique pas être contraint d’agir contre sa conscience » . En effet, « la conscience est le centre le plus intime et le plus secret de l’homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre » . Par ailleurs, « l’autorité ne s’exerce légitimement que si elle recherche le bien commun du groupe considéré, et si, pour l’atteindre, elle emploie des moyens  moralement licites.  S’il arrive aux dirigeants d’édicter des lois injustes ou de prendre des mesures contraires à l’ordre moral, ces dispositions ne sauraient obliger en conscience. En pareil cas, l’autorité cesse d’être elle-même et dégénère en oppression » .

Aussi les chrétiens apprendront-ils à assumer, à la  fois, dans la tolérance et le respect des différences, dans la non violence,  mais aussi et en même temps, avec courage, fermeté, discernement et sérénité, les souffrances, les incompréhensions,  et les conflits inhérents aux exigences de  la fidélité à leur foi et à l’Evangile, en particulier, dans les milieux politiques. Dans leur engagement politique pour la paix, la vérité et la justice, ils puiseront assurance et détermination, réconfort et bonheur spirituel, dans  cette parole du Seigneur : « Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu. Heureux les persécutés pour la justice, car le Royaume des Cieux est à eux. Heureux êtes-vous quand on vous insultera, qu’on vous persécutera, et qu’on dira faussement toute sorte d’infamie contre vous à cause de moi. Soyez dans la joie et l’allégresse, car votre récompense sera grande dans les cieux : c’est ainsi qu’on a persécuté les prophètes vos devanciers » (Mt 5,9-12). Dans les circonstances qui l’exigent, le chrétien doit savoir accepter de « mourir afin de vivre » (2Tim 9,11), de « perdre sa vie à cause du Christ pour la gagner » (cf. Mt 10,39). En effet, « quel avantage aura l’homme à gagner le monde entier, s’il le paie de sa vie ? Ou bien que donnera l’homme qui ait la valeur de sa vie ? » (cf. Mt 16, 24-27).

9. L’AMOUR CHRETIEN EXCLUT LA VIOLENCE ET PRONE LA NON VIOLENCE ET LE DIALOGUE

a. La non violence et l’amour des ennemis

Investi par la force de l’Esprit, Jésus n’a guère besoin de la violence pour accomplir sa mission. Il pratique et prône la non violence, car seul l’amour peut vaincre la haine, seule la vie peut triompher de la mort. Seul, le pardon peut briser le cercle vicieux de la rancune et de la vengeance. Car la violence appelle la violence. Le cycle de la violence ne peut être brisé que par la non violence et le dialogue. Bien plus, chaque fois que, les disciples de Jésus,  confondant sa mission de Jésus avec celle d’un messie terrestre, envisagent le recours aux seuls moyens humains et à la violence pour la réalisation du Règne de Dieu, Jésus le leur reproche et s’oppose à leurs velléités.  Ce sera notamment le cas, lors de l’arrestation de Jésus.   «Alors Simon Pierre qui portait un glaive le dégaina, frappa le serviteur du grand prêtre et lui emporta l’oreille droite.  Le nom de ce serviteur était Malchus.  Mais Jésus dit à Pierre : ‘Remets ton glaive dans le fourreau.  Comment : je ne boirai pas la coupe que le Père m’a donnée?’» (Jn 18, 10-11).   Cette attitude non violente de Jésus correspond d’ailleurs à son enseignement sur la Loi du Royaume proclamée dans le sermon sur la montagne : «Vous avez appris qu’il a été dit : Œil pour œil, dent pour dent. Eh bien, moi je  vous dis de ne pas tenir tête au méchant : au contraire, quelqu’un  te donne-t-il un soufflet sur la joue droite, tend lui encore l’autre…Vous avez entendu qu’il a été dit : tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. En bien, moi je vous dis : Aimez vos ennemis et priez pour vos persécuteurs, afin de devenir fils de votre Père qui est aux cieux… » (cf.  Mt 5,38- 47).

La force d’un peuple d’un homme ou d’un peuple est avant tout et essentiellement spirituelle. L’attachement à la non violence et l’amour inconditionnel du prochain, fût il mauvais et malveillant, s’enracinent dans une spiritualité et une culture évangéliques et chrétiennes, avant d’être une stratégie de l’action sociale. Ils sont l’expression de l’imitation de la sainteté et de la perfection de Dieu lui-même. « Vous aussi, vous serez parfaits comme votre Père du ciel est parfait » (Mt 5,47).

b. La promotion d’une justice, impartiale, efficace et équitable comme moyen de lutter pacifiquement contre la violence

L’absence de la justice favorise la voie des faits et la violence. En revanche, la promotion d’une justice impartiale, efficace et équitable pour tous, constitue un des moyens de lutter contre la tentation de la violence comme moyen de défendre ou de restaurer le droit. Elle favorise la non violence et le dialogue comme voie pacifique et légale de règlement des conflits et de la réconciliation qui n’est pas possible sans vérité et sans  justice. Cette justice indispensable et préalable à la paix et à l’instauration d’un Etat de droit comprend quatre caractéristiques complémentaires : elle est répressive, certes, mais aussi et surtout, thérapeutique, pédagogique et dissuasive. Elle sert à réprimer le crime, mais son utilité  principale est pédagogique, en ce sens qu’elle contribue à éduquer le peuple au discernement entre le bien et le mal. Elle est thérapeutique, en ce sens qu’elle vise à panser les blessures de la  victime et à guérir la pathologie que constitue tout crime pour le criminel lui-même. Elle est, enfin,  dissuasive par la peur du châtiment qu’elle inspire à ceux qui seraient tentés de recourir à la violence ou de perpétrer un crime.

C’est par ce biais que la  justice rejoint notre propos. La gouvernance n’est pas possible sans un pacte, un consensus minimal sur les valeurs éthiques sur et selon lesquelles on  veut édifier la société, conduire le développement de celle-ci et organiser le vivre ensemble. Il n’est pas possible de faire valoir, de manière crédible et efficace, les valeurs morales lorsque celles-ci ne sont pas respectées et confirmées dans les faits. Et le  lieu privilégié de la pédagogie des valeurs et des vertus, c’est la justice qui réprime les antivaleurs et le crime, éduque au discernement du bien et du mal, et indique à tous, les repères moraux consensuels au sein de la société. Elle devrait s’intégrer dans un programme plus élargi d’éducation civique , impliquant le système scolaire du niveau primaire à l’université, les partis politiques ,les médias, les organisations de la société civile et donc aussi les confessions religieuses. La grave crise de modèles et de valeurs que connait la RDC depuis son accession à l’indépendance ne peut être jugulée qu’au prix d’un programme et d’une action globaux, faisant appel à la synergie de toutes les instances éducatives et créatrices de l’opinion dans le pays.

La justice à restaurer devra, en  particulier, mettre fin à la culture de la violence et de  la mort instaurée par la récente guerre en RDC et ses séquelles. L’Etat congolais devrait lancer une campagne de lutte contre la violence, le viol et les divers sévices contre les femmes, par la mobilisation et la sensibilisation de l’ensemble de la société, mais aussi par l’action répressive, pédagogique et dissuasive de la justice. Il est, en effet, urgent et nécessaire de tourner la page de la belligérance, de mettre fin à la prime au crime et à la violence comme moyens d’accès au pouvoir, et de donner la force à la loi et non la loi à la force. Il faudrait cesser de négocier avec des criminels qui se font passer pour des hommes politiques, ou avec  des hors la loi qui recourent à la violence pour exprimer leurs revendications. Il sied surtout de mettre fin à la pratique de la prime à la violence et à la logique de la guerre et de la belligérance comme moyen de conquête et de conservation du pouvoir. C’est cela seul qui est conforme la Constitution du pays et aux principes démocratiques universels et donc aux exigences de la gouvernance. En effet, partager le pouvoir avec des criminels, c’est légitimer le crime, institutionnaliser l’impunité, inciter à la violence et encourager la délinquance sociale et politique.C’est aussi mettre à mal toute éducation civique en raison de la contradiction entre les vertus qu’elle prône d’une part et d’autre part la pratique politique et les modèles sociaux.

10. Conclusion

Jésus nous  invite, aujourd’hui encore, à nous convertir et à nous engager dans le martyre  pour  l’avènement  du Royaume de Dieu en RDC, Royaume de vérité et de justice, d’amour et de paix. Il nous rappelle qu’un tel engagement implique la croix, le martyre c’est-à-dire le témoignage intégralement vécu à sa suite. Mais en même il nous exhorte : « Ne craignez pas ceux qui peuvent tuer le corps mais qui ne peuvent pas tuer l’âme » (Mt 10,28). Et, surtout, il nous rassure : « Dans le monde, vous aurez à souffrir. Mais gardez courage ! J’ai vaincu le monde » (Jn 16,13).

« Un homme ou un peuple qui n’a pas des raisons pour lesquelles il peut mourir, n’a guère des raisons pour lesquelles il peut vivre ».
  
Fait à Kinshasa, le 1 Février 2011
Prof. Abbé Richard MUGARUKA M.

 

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